Interview de Isabelle Aubret

Propos recueillis par IdolesMag.com le 14/11/2017.
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Isabelle Aubret, dernier rendez-vous à l'Olympia 2016

Il y a un an, le 3 octobre 2016, Isabelle Aubret faisait ses adieux sur la scène de l’Olympia. L’enregistrement de cette soirée exceptionnelle fait aujourd’hui l’objet d’une sortie en coffret double CD + DVD. C’est une nouvelle fois avec un plaisir énorme et beaucoup d’émotion que nous avons été à la rencontre d’Isabelle pour évoquer cette soirée unique, mais également son actualité, puisqu’elle a souhaité se retirer en douceur et ainsi continuer à se produire en spectacle quelques temps encore, ses envies futures et, bien entendu, quelques souvenirs. Rencontre avec une très grande dame de la chanson française dont respect, exigence et émotion sont les trois moteurs.

Il y a un an, lorsque nous nous sommes rencontrés, c’était juste après cette date exceptionnelle à l’Olympia, vous m’aviez confirmé votre souhait de vous retirer progressivement de la scène, et que cette date sur la scène de l’Olympia serait la dernière. Cette décision est-elle toujours aussi ferme et définitive aujourd’hui ou plus nuancée ?

Ce n’est pas plus nuancé. Je persiste et signe ! (rires) J’ai dit que ce serait ma dernière scène à l’Olympia et qu’après celle-ci, j’emmènerais le spectacle dans tous les petits théâtres qui voudraient bien m’accueillir. Nous avons commencé d’ailleurs. Et nous avons des contrats jusqu’en fin 2018. Mais après cette tournée, c’est évident que j’arrêterai. Vous vous rendez compte ? J’aurai quatre-vingt ans ! C’est merveilleux d’avoir pu faire ce parcours en étant moi. Je ne veux pas dire que je ne me suis pas trompée. J’ai certainement fait des erreurs, comme tout le monde. Je me suis certainement trompée sur des choix de chansons, par exemple, mais je ne pense pas m’être trompée sur le choix de la carrière. Quand je dis que j’arrête, c’est une forme d’honnêteté. C’est vrai que je suis en forme aujourd’hui. Quand je sors de scène, les gens ne comprennent pas pourquoi je souhaite m’arrêter. Parce que j’ai une pêche d’enfer. Et j’en ai parfaitement conscience. Mais les miracles ne durent pas éternellement…. (éclats de rires) Il y a des moments où la petite femme que je suis, qui a vécu des périodes magnifiques et d’autres extrêmement difficiles, sent que ça pourrait aller un peu moins bien. Comme tout le monde, j’ai vécu. J’ai eu des chagrins, des désespoirs, des accidents qui ont bousculé mon pauvre corps… Et tous les jours quand je me réveille, je suis émerveillée de pouvoir poser un pied devant l’autre et de marcher. Je marche et je chante, c’est magnifique ! Mais je sais qu’à un moment donné, elle va casser la poupée ! (rires) Et je ne veux pas casser en scène. Sur scène, je veux représenter les auteurs comme j’ai toujours voulu le faire : avec respect. Je veux respecter le public aussi. Je sais que je pourrais rester encore un petit peu, mais quand je partirai, je préfère que le public se dise « elle aurait pu rester un peu plus longtemps » plutôt qu’il se dise que c’était la scène de trop…

Isabelle Aubret et Jean Ferrat

C’est une décision raisonnable, pour respecter au mieux vos auteurs et le public.

Voilà. C’est le respect. Quand Ferrat, Aragon ou Brel m’ont confié leurs chansons, ils savaient qu’elles seraient bien défendues. De même pour ceux qui m’écrivent des chansons aujourd’hui, Georges Chelon ou Claude Lemesle. Eh bien, pour eux, et pour le public, je leur dois le respect. Mon but n’est pas de chanter leurs chansons au mieux, mais de le faire parfaitement. Alors, vous allez peut-être me dire que cela s’apparente à de l’orgueil. Vous n’auriez pas tort. J’en suis très consciente. Mais je suis comme ça, je ne vais pas me changer à mon âge… (sourire)

Au fond de vous, avez-vous pris cette décision avec un petit regret ou un pincement au cœur ?

Des regrets, non. Un pincement au cœur, oui. Bien sûr ! C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai pris la décision d’arrêter progressivement. On est en 2017. D’ici fin 2018, j’ai le temps d’entrer dans ce projet. Parce que finalement, c’est un projet. Après, il y aura la vie. Du théâtre, peut-être ? Je l’espère en tout cas. Et plein d’autres belles choses. Mais pour la chanson, il faut de la force. Il faut du tonus. Il faut savoir respirer et respirer bien. Il y a tellement de paramètres à prendre en considération. Donc, je vais le faire doucement, sans me faire trop de mal…

Isabelle Aubret, Jean Ferrat et Gerard Meys

Vous me parliez tout à l’heure de vos auteurs. Ferrat, Aragon, Brel, Chelon, Lemesle et tant d’autres… Vous avez finalement chanté assez peu de femmes. Il y a bien eu Anne Sylvestre, Marie Paule Belle ou Françoise Mallet-Joris. Mais au final, ça ne représente pas tant de chansons que ça…

C’est vrai qu’il n’y en a pas eu beaucoup… Disons qu’il y a plus d’auteurs masculins. C’est un élément de réponse. Et puis, chanter une chanson, c’est aussi et surtout, une rencontre. Alain Maudet m’a envoyé « Ma chanson infiniment » il y a cinq ou six ans. Peut-être plus ? Mais je ne pouvais pas la chanter à cette époque. Ce n’était pas le moment. C’est aujourd’hui qu’elle prend tout son sens dans mon répertoire. Le choix de chanter telle ou telle chanson, c’est avant tout une question de rencontre et de personnalité. Et je crois qu’en moi, il y a le petit mec dont parlait Jacques Brel. Il m’appelait son « p’tit mec ». Et je vous l’accorde, ce « p’tit mec » fait partie de moi et les chansons que je choisis sont parfois un peu… viriles !

Isabelle Aubret DRJe me suis fait cette réflexion en vous écoutant interpréter « Amsterdam »…

Cette chanson, vous savez, je l’ai chantée un peu accidentellement. Un producteur a téléphoné à Gérard Meys en lui disant qu’il ne voyait que moi pour la chanter. Ça ne me serait jamais venu à l’idée. L’idée était un peu folle. « Je pisse comme je pleure », ce n’est pas véritablement dans mon vocabulaire ! (rires) Mais je me suis dit « Pourquoi pas ? » Alors, j’ai bien réécouté la chanson et je me suis mise à la travailler. Après, c’était comme une évidence. En chantant cette chanson, j’ai revu Amsterdam en peinture, j’ai vu tous ces marins… et ça m’a fait un bien fou. J’ai beaucoup de souvenirs « hollandais »… De surcroit, c’était un bel hommage à Jacques parce que j’amène dans cette chanson une forme de tendresse également que lui avait peut-être mis un peu de côté. Vous savez, il avait un regard magnifique. On a beaucoup parlé de ses mains, de sa transpiration, etc… mais assez peu de son regard bleu magnifique. Et quand je chante « Amsterdam », je me plonge dans son regard bleu, dans sa force, dans sa tendresse. Je suis fière finalement de m’être décidée à la chanter. Je ne devais pas la chanter en scène, mais je l’ai fait et… j’ai pris un pied géant ! C’est tout simple. Je suis à ma place dans cette chanson. Je suis une fille du nord, finalement.

Quand nous nous sommes parlé après l’Olympia, vous étiez encore sous le choc, pétrie d’émotion. Aujourd’hui, un an après, quels souvenirs gardez-vous de cette date précise ?

C’est un souvenir merveilleux, puisqu’il continue de vivre. Ce souvenir, je le prolonge en faisant, actuellement, ma tournée d’au revoir. Chaque fois que je joue ce spectacle, et essentiellement sur des toutes petites scènes, je fais revivre cette émotion. Dernièrement, j’ai reçu un courrier d’un jeune homme me disant « Ne partez pas, je viens tout juste d’arriver, je découvre à peine vos chansons, peu importe que les graves soient aussi justes ou les aigus aussi aigus, l’émotion restera la même »… (sourire) Vous voyez, l’émotion reste intacte à chaque gala, à chaque représentation. Ce n’est pas à moi de le dire, mais je pense que le public comprend que je suis sincère et que je fais ce métier avec une passion, un amour et un respect infinis. Le public le sait, je pense.

Quand on regarde votre discographie, vous avez finalement assez peu publié d’enregistrements live. Il y a eu l’Olympia 1990, Bobino 2001, le Palais des Sport 2011 et ce dernier Olympia. Est-ce un choix ou un regret ?

Plutôt un regret. Nous sommes aujourd’hui, comme nous l’avons toujours été, des artisans. Il faut dire les choses comme elles sont, enregistrer un spectacle, c’est cher. Cet album que vous avez, les deux CD et le DVD, nous l’avons enregistré en une seule journée… et même une soirée. Nous sommes arrivés de bonne heure, nous avons tout installé. Les musiciens ont répété, puis nous avons joué le spectacle et l’avons enregistré. Le plus souvent, les artistes enregistrent leurs albums live sur trois ou quatre jours, nous, nous l’avons fait sur une seule soirée. C’est pour cette raison que nous n’avons pas fait de captations plus souvent. Nous sommes des artisans, et nous faisons au mieux. J’aime d’ailleurs tout particulièrement ce DVD qui est sans strass, sans paillettes, sans lumières qui bougent dans tous les sens. Je raconte des histoires et vous pouvez me voir presque les yeux dans les yeux. Et ça, c’est un peu du théâtre. J’en suis en tout cas très contente. Les chansons que j’ai interprétées sont magnifiques. On y retrouve Debronkart. Sa « Liberté », j’avais envie de la chanter depuis si longtemps. C’est une chanson très importante pour moi. Pareil pour « Tu montes un mur » de Christian Paccoud. Quelle force, ce texte ! Et il prend tout son sens aujourd’hui. Comment peut-on imaginer bâtir des murs aujourd’hui alors qu’il faut construire des ponts, pour se rejoindre, se toucher, se parler… Il y a tout ça dans ce petit coffret, et j’espère avoir été à la hauteur du talent de mes auteurs… Surtout que c’est le dernier ! (éclats de rires)

Isabelle Aubret et Jacques Brel

Vous avez chanté pour la première fois sur la scène de l’Olympia en ouverture pour Brel en 63…

Ouh la la ! Quelle émotion ! J’ai eu la chance de travailler avec un grand dès le début. Et je ne suis pas peu fière parce que c’est lui qui m’avait choisie, ce n’était pas tel ou tel producteur qui m’avait installée là-bas. C’était ma force. C’était magnifique. Vous savez, c’est la même chose pour tout le monde, quand vous savez que votre patron vous apprécie et a besoin de vous, vous êtes heureux d’aller travailler. Là, je n’allais pas travailler, j’allais prendre mon bonheur tous les jours, puisque nous avons fait toute une tournée ensemble à cette époque. Ce qui est magnifique, au bout du compte, c’est que je l’ai su. Quelques fois, on se dit qu’on n’a pas assez profité de telle ou telle situation. Là, ce n’est pas le cas, je peux vous assurer que j’ai profité de chaque instant. Je savais ce que je vivais, j’en étais très consciente. Et c’était merveilleux. Donc, ce 3 octobre dernier à l’Olympia, je suis entrée sur scène avec mon Jacques dans le cœur. Je pense que l’on peut ressentir une émotion particulière à la fin du « Plat Pays ». C’est incroyable. C’est tout l’amour du monde. Je le dit modestement et sincèrement, je pense que le triomphe que le public a fait à cette chanson et à cette petite Isabelle Aubret, c’était également au grand Jacques. À son souvenir et à sa présence. Ce fut d’ailleurs la même chose après « Aimer à perdre la raison ». Les gens ont frappé des mains en cadence comme jamais. Ils m’ont applaudie, certes, mais aussi, et certainement même, surtout Jean et Aragon. C’est là que se trouve tout l’amour du monde. C’est aussi pour cette raison que je veux m’en aller à temps. Je veux que ce soit toujours comme ça. Avec, presque, trop d’émotion… Si je ne ressentais plus d’émotions fortes, je ne le supporterais pas.

Isabelle Aubret DRJ’aimerais parler un instant d’une chanson qui ne figure pas dans ce coffret, et qui pourtant, fait partie intégrante de ce spectacle. C’est « La Source », que vous avez chantée en dernier rappel a cappella… Pourquoi cette dernière chanson ne figure-t-elle pas sur le DVD ?

C’est un choix délibéré. Je trouvais que ce spectacle devait se terminer sur cette magnifique chanson de Claude Lemesle, « Dans les plis rouges du rideau ». L’au revoir, il est là. « Vous m’avez donné tant et tant… » c’est la fin de la chanson et la fin de ce spectacle. Revenir avec « La Source » sur un enregistrement n’aurait pas eu grand sens. Je l’ai par contre chantée avec bonheur et beaucoup d’émotion pour le public ce soir-là. C’est difficile, vous savez, de dire que j’arrête… C’est pour ça que je fais durer cet arrêt un petit peu… On ne peut pas se passer d’amour.

Vous aviez décidé également de ne pas intégrer « La Source » dans votre tour de chant, alors que c’est quand même l’un des titres emblématiques de votre répertoire…

C’est difficile de faire un choix ! Si vous voyiez les discussions sans fin qu’on a avec les musiciens et Gérard. Tout le monde a son idée !! C’est infernal de devoir faire un choix entre une soixantaine de chansons. Vous me parlez de « La Source », quelqu’un d’autre m’a parlé des « Vieux » ou de « Nous dormirons ensemble ». À un moment donné, il faut trancher. Je ne peux pas faire quatre heures de spectacle. Ce serait trop pour le public, je pense. Certains le font, mais je trouve que c’est trop long. En deux heures, on place les chansons que l’on pense le plus appropriées ce soir-là. « La Source » existe sur l’enregistrement du Palais des Sports, donc ceux qui ont envie de l’écouter en live la retrouveront sur ce disque-là. On ne peut pas tout chanter, c’est impossible.

On a bien compris que vous arrêtiez progressivement la scène, mais publier un nouvel album studio dans quelques temps serait-il envisageable ?

Je vais être très honnête avec vous : ça va dépendre des chansons que je vais recevoir. On vient de faire une croisière avec la tournée « Age tendre », et Georges Chelon m’a remis un disque avec une chanson magnifique. Elle est tellement belle que j’ai envie de la travailler pour mon gala de la semaine prochaine ! Donc, si je reçois d’aussi belles chansons, pourquoi pas ? Cette chanson en particulier, je sais que personne d’autre ne la chantera aujourd’hui, parce que les médias n’auront pas le temps de l’écouter et l’envie de la diffuser. Mais elle a besoin d’exister et le public a besoin de pouvoir l’écouter. Alors, par fierté, par envie, par amour, il est bien possible que je ressorte un jour un album avec quelques chansons trésors comme je les appelle. C’est de la poésie qui fait partie de notre tradition de ménestrels et de troubadours… je suis la servante de ces auteurs et je me dois de faire vivre leurs chansons même les plus obscures, les moins faciles d’accès. J’ai toujours eu la chance de pouvoir choisir les chansons que j’interprétais. C’est un luxe d’avoir travaillé avec Gérard Meys qui m’a toujours permis de choisir, sans jamais se préoccuper de si ça allait se vendre ou pas. Il y a des chansons qui doivent exister, même si elles ne sont pas commerciales. Pour toutes ces raisons, il est possible qu’un jour je décide de réenregistrer de nouvelles chansons. C’est possible.

Isabelle Aubret DRVous m’avez parlé tout à l’heure de théâtre. Brûler les planches, ça vous tente ?

Oui, et depuis longtemps. Malheureusement, les pièces qu’on m’a proposées ne m’intéressaient pas. J’ai autant d’exigence pour le théâtre que pour la chanson. Si je vais au théâtre, je veux que ce soit époustouflant. Je pense être capable non pas d’éblouir les gens, mais de les emmener dans un univers qui les étonnera ou qui les amusera peut-être. Si une pièce est bien écrite, je serai prête à tout. Même la comédie ! Même si c’est un registre dans lequel on m’attend moins… (sourire) Il suffit que ce soit bien écrit. Quand je sors d’un spectacle bien écrit en me disant que c’était magnifique, je me sens belle. Je veux que les gens, s’ils viennent me voir jouer au théâtre, se sentent beaux et forts et sortant de la salle. Qu’ils ressentent l’envie d’être vivants et d’être là, tout simplement. J’aimerais aussi incarner un personnage fort comme Marie Curie, Louise Michel ou Simone Veil. Je serais honorée de devenir l’une d’elles le temps d’un spectacle.

Avant de vous quitter, je vais vous poser une dernière question qui n’a rien à voir avec la chanson, quoique, mais une question de circonstance. Noël approche à grands pas. Auriez-vous un souvenir particulier à partager avec nos lecteurs ?

Ah Noël… J’ai des souvenirs de Noël qui sont magnifiques. Nous étions d’une famille très pauvre, et c’étaient mes parents qui préparaient Noël. Maman tricotait et papa fabriquait des objets. Le soir de Noël, nous allions à la messe de minuit et pendant la communion, mon p’tit père disparaissait. Il allait à la maison, il ouvrait les fenêtres et il revenait discrètement à l’église. Quand nous rentrions à la maison, nous criions à tout va que le Père Noël était passé. Il faisait glacial, mais peu importe, le Père Noël venait de nous rendre visite. Maman préparait du chocolat et nous recevions chacun un petit objet tricoté ou fabriqué de toutes pièces, sans paquet cadeau, sans artifice. Nous étions heureux. C’était magnifique. Nous mangions une bûche que nous avions reçue de la mairie, des mandarines et un mendiant. On se partageait tout ça avec plaisir. Et surtout, on chantait Noël tous ensemble. Mon père chantait très bien. Ce sont des souvenirs merveilleux de Noël. Nous n’avions pas la télévision, bien évidemment, alors mon père nous racontait de belles histoires. Mon frère jouait du violon, nous, nous récitions des poésies… Ce sont des Noël comme il n’en existe plus aujourd’hui, mais c’étaient de Joyeux Noëls…

Propos recueillis par Luc Dehon le 14 novembre 2017.
Photos : DR

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