Interview de Natalia Doco

Propos recueillis par IdolesMag.com le 20/09/2017.
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Natalia Doco © Maria Paula Desch

Un album construit comme un doux sortilège, des incantations aux accents de pop argentine pleines de subtilités et une liberté à toute épreuve, tel est le cocktail que nous propose Natalia Doco avec son deuxième album, le bien nommé « El Buen Gualicho ». C’est avec beaucoup de plaisir et d’intérêt que nous avons été à la rencontre de l’artiste afin d’en savoir plus sur ce projet éminemment poétique qui évoque le chemin des sortilèges et dans le même temps, un chemin de vie. Rencontre avec une artiste magique qui, malgré les obstacles, a conquis sa liberté et a ainsi pu conserver son intégrité artistique.

Une longue tournéeb a suivi la sortie de votre premier album (« Mucho Chino »), vous avez dans le même temps fait pas mal de promo, quand avez-vous commencé à songer au deuxième ?

Natalia Doco, El Buen GualichoNatalia Doco : Ce premier album m’a laissé un goût un peu amer. Je n’ai pas pu prendre les décisions que j’aurais voulu prendre. Donc, quand ce premier album a été terminé, j’ai tout de suite eu envie de faire un deuxième comme je l’entendais et je l’imaginais. Je voulais n’y mettre que des chansons que j’avais écrites et composées. Je voulais choisir la pochette. Je voulais pouvoir choisir les artistes avec lesquels j’allais collaborer. Je voulais prendre les décisions, en fait. Ce qui n’a pas été le cas sur le premier. Et pour répondre plus précisément à votre question, les premières chansons sont arrivées en 2015. Et même avant ces premières chansons, la première chose qui s’est imposée à moi, c’est la pochette. J’avais l’idée de cette pochette un peu mystique avec de nombreux symboles, des collages… C’est la première chose que j’ai dessinée.

C’est donc la pochette qui est à l’origine de ce disque « El Buen Gualicho ».

Oui. Complétement. Quand je planifie des choses, et a fortiori quand j’écris une chanson, tout part d’un dessin. J’ai besoin de dessiner et griffonner pour composer. Le dessin me donne de la force et l’inspiration. Après, j’ai très rapidement su comment j’allais articuler ce disque. Je voulais douze chansons – dont la première serait un intro et la dernière voix-tambours – et deux interludes sur ce disque. Bien évidemment, l’album s’est après construit petit à petit, mais je l’avais dessiné bien en amont.

Natalia Doco - La Última Canción

Vous me parlez finalement plus de dessin que de notes ou de mots, et c’est d’ailleurs la réflexion que je me suis faite à l’écoute de ce disque, la dimension visuelle des chansons est flagrante. Chaque titre a sa propre ambiance.

C’est ma façon de travailler et ça me fait plaisir que vous l’ayez ressenti. Je fonctionne beaucoup par visualisation pour faire de la musique. Quand on écrit, qu’on compose ou tout simplement qu’on écoute une chanson, il faut qu’on sache tout de suite où on se trouve, si on est dans un désert, dans le vide ou au milieu d’une foule, si on est en soirée, à l’aube ou en journée, si on peut voir poindre au loin une petite lumière et ce que représente cette petite lumière. C’est un aspect de la musique que je travaille beaucoup.

Vous chantez dans votre langue maternelle, l’espagnol, et dans votre langue d’adoption, le français. La force et la nature des émotions sont-elles identiques ?

Je suis convaincue que je m’exprime mieux en espagnol. C’est la langue que je maitrise le mieux. Je peux me permettre des subtilités que je ne pourrais pas me permettre en français. Mon niveau de français reste basic. Je suis très littérale lorsque je m’exprime en français. Je ne manie pas encore assez bien la langue pour me permettre des métaphores, des jeux de mots ou ce genre d’exercice. Donc écrire de la poésie comme je le souhaiterais est encore difficile. Mais quand même, je souhaitais écrire en français également parce que comme vous le souligniez, c’est la réalité de ma vie. Je vis en France depuis très longtemps, je parle toute la journée en français, je pense en français, je rêve en français… Donc, c’était essentiel pour moi de m’exprimer dans cette langue que j’aime tant, même si ma poésie intérieure ne s’exprime pas encore parfaitement.

Natalia Doco © Maria Paula Desch

Quelques jolies plumes vous rejoignent d’ailleurs sur ce disque, Belle du Berry (de Paris Combo), Florian Delavega et le tandem Yépa. Comment sont-ils arrivés sur le projet ? Et Surtout, qu’est-ce qui vous a donné envie de collaborer avec eux ?

Je voulais m’entourer de francophones pour que justement ma poésie intérieure soit parfaitement retranscrite en français. Au départ, je me réfugiais un peu dans la poésie de Florian, mon copain. Je lui demandais conseil. C’est avec lui que tout a commencé, puisque nous habitons ensemble. Je lui expliquais comment je voyais les choses, ce que je ressentais et lui me disait comment adapter mes phrases. Il comprenait immédiatement et à la perfection ce que je voulais dire au travers de mes chansons. En même temps, il a donné sa propre vision à mes chansons, en se mettant un peu à ma place, d’une certaine manière. C’est une très belle collaboration artistique que nous avons connue-là. Quand je pense à une chanson comme « Le temps qu’il faudra », elle est tellement poétique… Si j’avais écrit cette chanson, ce sont ces termes que j’aurais choisis.

Et avec Belle du Berry ?

C’est un peu pareil. J’avais cette chanson « Barquito » en espagnol et je voulais l’adapter de façon poétique en français, tout en gardant le même thème. J’en ai parlé à Belle, et j’ai été surprise du résultat. À chaque fois qu’elle m’envoyait un bout de chanson, je trouvais sa poésie et ses métaphores tellement belles… J’aurais, là aussi, voulu écrire ces mots, qu’ils viennent à moi. Et finalement, ils sont venus à moi, par son intermédiaire. (sourire)

Le tandem Yépa vous rejoint également.

Oui, avec Rémy et Bruno, c’est une autre histoire. Nous sommes amis dans la vie, nous nous voyons souvent. J’avais envie de rapper et j’aimais la façon de rapper de Bruno. Grace à lui, j’ai réussi à rapper en français. Le défi était conséquent, mais je l’ai relevé ! J’étais à fond sur ce titre ! Un jour, nous avons discuté du moment où une fille passe du statut de Mademoiselle à celui de Madame. On a beaucoup rigolé autour de ça, il m’envoyait des SMS en me demandant comment allait « Madame » et ce genre de chose. Et un jour, il m’a dit qu’il avait écrit cette chanson…  

Natalia Doco © Hugues Anhes

L’album a été réalisé par Axel Krygier [une figure emblématique de la scène indé argentine, NDLR]. Comment en êtes-vous arrivée à travailler avec lui et, avec le recul, qu’a-t-il apporté à votre projet ?

Il m’a tant apporté ! Travailler avec Axel Krygier était un rêve. Je suis fan de tout ce qu’il fait depuis plus d’une dizaine d’années. Je suis transportée par son univers et sa musique. Je pense que là aussi, j’avais un dessin, comme une stratégie intérieure, pour le conquérir (rires). Je pense que je me suis dessiné tout un chemin artistique qui m’a amenée à le rencontrer et à travailler avec lui. Je le savais, quelque part, que nous travaillerions un jour ensemble. Le moment arrivé, c’est par l’intermédiaire de Rémy Kolpa, qui avait écrit ma biographie à la sortie de « Mucho Chino », que nous avons été mis en relation. Il était ami avec Axel et il a fait la connexion.

Comment avez-vous travaillé ensemble ? À distance ?

Le plus simplement du monde ! Lui à Buenos Aires et moi en France ! (éclats de rires) Nous avons travaillé à distance, avec Skype. Même si la méthode peut paraître bizarre, il y a tout de suite eu une connexion entre nous, elle a parfaitement fonctionné. Finalement, ça a été assez facile de se connecter l’un à l’autre. Il m’a apporté ce que je cherchais en voulant travailler avec lui : sa folie et son extravagance. Il aime également les sons parfaits, hyper détaillés, avec différentes couches, ce type de sons où l’on découvre de nouvelles choses à chaque écoute. Ça aussi, je le cherchais en travaillant avec lui. Sur le premier album, que j’ai fait en trois mois, je n’ai pas pu m’attarder à ce genre détail. Là, je suis très fière d’avoir pu le faire, et avec lui à mes côtés. Tout ce que j’admirais chez lui, il l’a apporté à ma musique.

Je n’ai pas envie de rentrer dans l’explication de texte, qui n’a somme toute que peu d’importance lorsqu’on parle de poésie, mais selon vous, y a-t-il un fil rouge qui traverse cet album ?

Oui. Tout à fait. Cet album a été pensé comme un bon sortilège. Les chansons n’ont pas été mises les unes après les autres au hasard. Il y a un sens, comme un chemin. Je commence avec un titre qui dit que je me lève tôt pour écrire des chansons qui rendent les gens heureux, puisque notre monde en a tellement besoin. C’est la première incantation. C’est pour cette raison que cet album existe. À partir de là, on prend un chemin. On retrouve tous les hauts et les bas que l’on peut rencontrer à la recherche du bonheur, pour être en paix avec soi-même, ce et ceux qui nous entourent. Le fil rouge de ce disque, c’est ce chemin, justement.

Natalia Doco © Hugues Anhes

Comme vous le dites, cet album est un chemin. Avec le téléchargement, le fait que les gens vont pouvoir n’écouter que tel ou tel autre morceaux, sans écouter l’album dans son intégralité et sa continuité vous chagrine-t-il ?

Ah oui… (rires) Après, chacun fait ce qu’il veut et l’écoute comme il en a envie. Mais moi, je vois « El Buen Gualicho » comme une œuvre intégrale. Les quatorze plages sont inséparables. L’une appelle la suivante et ainsi de suite. Maintenant, je vis aussi dans mon époque et je sais que la musique se télécharge aujourd’hui morceau par morceau. Je trouve ça personnellement dommage. J’ai mis du soin à construire ce disque comme un sortilège, donc il y a une continuité. Mais chacun a sa liberté. Si une personne télécharge juste « Respira » et que ça peut lui faire du bien, eh bien moi aussi, ça me fera du bien.

Vous avez monté votre propre label, « Casa Del Arbol », pour publier cet album. Est-ce aujourd’hui selon vous la seule solution pour un artiste de tracer son chemin en toute indépendance, de faire ses propres choix ?

J’irais même plus loin. C’est un devoir. Aujourd’hui, telles que les choses sont dans le domaine de la musique, chaque artiste devrait autoproduire ses œuvres. Ça fait peur. C’est difficile. Là aussi le chemin est fait de hauts et de bas. Mais le jeu en vaut la chandelle. Je sais que c’est plus facile de se reposer sur quelqu’un d’autre qui vous dit quoi faire, comment et quand. Mais un artiste ne doit pas fonctionner comme ça. En étant indépendant, on reste maître de son projet. Mais le chemin est difficile, je le concède. J’ai moi-même songé à baisser les bras à plusieurs reprises, mais j’ai été persévérante, j’ai gardé confiance, et j’ai eu la force de mener cette aventure à son terme. Il faut être fort pour franchir les obstacles qui nous sont mis en travers de la route, à nous les artistes. Mais l’indépendance est la seule voie pour un artiste qui porte un message, c’est la seule voie pour rester authentique. Le chemin de chacun est différent, mais c’est de cette façon que je vois le mien. Malheureusement, dans l’industrie musicale aujourd’hui, plus personne ne veut prendre de risques et proposer de nouvelles choses. On doit rester dans le moule, mettre un peu d’électro par ci, un peu de sons urbains par-là, évoquer des sujets qui ne fâchent pas ou qui ne sont pas très sérieux… C’est triste et pauvre. Si on veut s’aventurer sur un autre chemin, il faut gagner son indépendance. On n’a pas le choix. La musique, comme l’art en général, ne supporte aucun compromis. Faire des compromis pour quoi ? Gagner de l’argent ? Ce moteur n’est pas le mien, ça ne m’intéresse pas. Nous sommes en tout cas dans une période peu faste pour l’art… (sourire désabusé)

Natalia Doco © Hugues Anhes

« El Buen Gualicho » va bénéficier d’une édition vinyle, c’est-à-dire un bel objet majestueux mais également un objet, par définition, en plastique… Que représente cette édition à vos yeux ?

(sourire) J’avais tellement envie que cet album voit le jour en vinyle, mais je reconnais avoir cette contradiction en moi… On ne peut plus se permettre aujourd’hui de construire des objets qui ne vont pas durer dans le temps. La planète est déjà pleine de poubelles et on ne peut pas se permettre de continuer à fabriquer n’importe quoi qui va la polluer encore plus. Que va-t-il se passer après nous ? C’est une question qui me taraude. J’ai donc souhaité faire un compromis avec moi-même. Comme je vois ce nouvel album comme mon véritable premier, qu’un gros travail a été fait sur le graphisme et le visuel, et que c’était un rêve pour moi, je souhaitais qu’il bénéficie d’un bel objet en édition vinyle, mais ce sera en tirage très limité. J’aurais voulu qu’il soit fabriqué avec des matériaux de recyclage et des encres biologiques, mais ce n’est pas facile. Par contre, pour le troisième, je trouverai une autre solution pour réduire la part polluante inhérente à la sortie d’un disque. Je ne veux pas faire partie de ceux qui polluent notre belle planète…  

Propos recueillis par Luc Dehon le 20 septembre 2017.
Photos : Maria Paula Desch, Hugues Anhes, DR

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