Interview de Louis Arlette

Propos recueillis par IdolesMag.com le 04/10/2016.
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Louis Arlette, DR

Louis Arlette publie un – excellent (le mot est faible) – premier EP. Séduits par l’univers de l’artiste, à la fois simple et Ô combien riche et complexe, nous avons été à sa rencontre afin d’en savoir plus sur son parcours, sa démarche et ses projets. Vous apprendrez notamment qu’il a travaillé aux côtés de Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel (Air) et que le plasticien Georges Rousse lui a gentiment prêté une photographie de l’une de ses installations en guise de pochette. Il n’y a pas de hasard. Rencontre avec un artiste singulier et terriblement pluriel.

Avant de parler plus longuement de ton premier EP qui vient tout juste de sortir, j’aimerais, si tu le veux bien, que tu me racontes ton parcours dans les grandes lignes.

J’ai donc pris des cours au Conservatoire quand j’avais 4/5 ans. J’y ai étudié le violon, le piano et le chant. Vers dix-sept ans, je suis rentré dans un orchestre spécialisé dans les musiques de l’est. J’y ai travaillé jusqu’à mes vingt-et-un/vingt-deux ans. En parallèle, je me suis pris de passion pour les métiers du son. J’ai découvert le violon électrique à l’occasion de séances de jazz auquel je m’étais essayé de façon très épisodique. J’avais aussi eu l’occasion de voir Didier Lockwood en concert. Cet instrument, ses échos et ses réverbérations, m’ont fasciné. De fil en aiguille, j’ai commencé à faire des séances en studio. La découverte de ce lieu a fait que je me suis pris de passion pour ce monde du son, des machines, etc… Après, ça a été l’escalade.

Louis Arlette, premier EPLe son te fascine, on le devine aisément à l’écoute de tes chansons. Mais les mots quand sont-ils arrivés ?

Eh bien, en même temps finalement. Dès que j’ai appris à lire, les mots m’ont accompagné. Enfant, la lecture m’a toujours fasciné. Ma mère était professeure de lettres, donc elle m’a mis dans le bain des mots assez rapidement. J’ai toujours été baigné par la littérature. Le son, par contre, ça a été une expérience plus physique. Sans s’en rendre compte, tout petit déjà on est conditionné par les sons, que ce soit un avion qui passe dans le ciel ou des bruits de travaux ou d’usine. Ce sont des sonorités qui marquent un enfant. Le son est sans aucun doute plus primitif que les mots. Ce que j’essaye humblement de faire aujourd’hui, c’est de mélanger le son et les mots au mieux. Et si j’allais plus loin, le son doit, à mes yeux, se mettre au service du texte.

Entre être passionné par la lecture et écrire, il y a une marge. Quand l’écriture est-elle entrée dans ta vie ?

J’ai commencé à écrire enfant. J’avais un genre de journal intime, même si je ne le définissais pas comme ça et que je n’y écrivais pas de compte rendu de mes journées. Disons que j’avais un carnet où j’écrivais des choses, comme des rêves, des prières, des envies… ce qui m’amusait beaucoup, c’était de changer la fin des histoires pour enfants que je pouvais lire à droite et à gauche ! (sourire) Donc, finalement, je n’ai jamais dissocié la lecture de l’écriture. D’une certaine façon, la lecture m’a toujours permis de m’exprimer. J’ai toujours considéré la lecture comme un échange, comme si l’écrivain, pour te remercier d’avoir lu son livre, te donnait des outils pour que tu écrives à ton tour.

Tu as pas mal travaillé aux côtés de Nicolas Godin, tu travailles d’ailleurs toujours avec lui. Quelle est la chose la plus importante qu’il t’ait transmise ?

Ça fait une dizaine d’années qu’on travaille ensemble. Et avec Air aussi. Ce qu’il m’a appris de plus important - parce qu’ils m’ont appris, Nicolas et Jean-Benoît, tellement de choses ! -, c’est de ne jamais se mentir à soi-même. C’est la chose qui les rend à mes yeux complètement admirables. Ils vont toujours au bout des choses, quoi qu’il arrive. S’ils ne sont pas en accord avec eux-mêmes, peu importe ce que leur entourage peut dire, ils suivront leur instinct. Ils ne feront pas de concession.

Louis Arlette, DR

À quand remontent tes premières chansons ?

On va dire que les premiers essais de chansons remontent à l’époque où j’ai eu des outils pour composer, l’époque où j’ai eu mon premier ordinateur dans ma chambre. Je devais avoir quinze ou seize ans. Je crois que la première chose que j’ai faite avec mon ordinateur, ça a été d’enregistrer mon piano. Dès que j’ai eu un ordinateur, je me suis mis, sans véritablement en être conscient, à la composition électronique. Alors, bien évidemment, à l’époque, je ne me rendais pas compte que je faisais de la musique électronique, mais c’était ça, finalement. Ça m’a pris tout mon temps en tout cas à l’époque.

Après, le temps a fait son œuvre, tu as certainement comme tout artiste continué à écrire des chansons. Mais quand as-tu songé à véritablement concrétiser ton projet solo et ainsi à faire écouter tes chansons aux autres ?

J’ai toujours su que je me lancerais dans un projet solo. Je ne me suis jamais senti complètement accompli ni entièrement au service de la musique, lorsque je travaillais aux côtés d’autres artistes. J’avais simplement le sentiment que je devais me nourrir encore. Je n’étais pas prêt encore à faire ce grand saut. J’ai toujours été très conscient du fossé qui existe entre s’exprimer pour soi et construire réellement un projet et y consacrer sa vie. Comme je te le disais, j’ai eu la chance d’évoluer auprès d’artistes qui ne se mentent jamais à eux-mêmes, qui ne font aucun compromis et qui vouent leur vie entièrement à leur discipline, donc c’est aussi ma démarche. Donc le cap de la concrétisation, je l’ai passé cette année. Les morceaux ont surgi d’eux-mêmes. C’est d’ailleurs un thème récurrent dans cet EP, faire table rase du passé, de passer le cap.

Louis Arlette, DR

Le premier titre n’est pas anodin, « Le temps est venu ».

(sourire) Effectivement. Et la première phrase de ce premier morceau, c’est « il est temps de tourner la page ». Ça résume assez bien la situation dans laquelle j’étais à ce moment-là.

Toutes ces chansons sont donc fraîchement écrites.

L’envie d’écrire était là, mais la matière est neuve. Ce ne sont pas des morceaux poussiéreux sortis des tiroirs, non. Ce sont des morceaux très récents.

Es-tu prolifique ou bien chaque mot et chaque note ont-ils leur poids ?

Je fais beaucoup de brouillons, je prends beaucoup de notes, je fais beaucoup d’expérimentations en tous genres. J’ai toujours de quoi écrire un bout de texte ou enregistrer quelques notes de musique sur moi. La prise de notes est très importante pour moi. Par contre quand je me mets à la création d’un morceau, là, je vais jusqu’au bout. J’essaye de mettre dans mes morceaux le plus de références cachées. J’ai le sentiment qu’un morceau m’appartient à partir du moment où j’y retrouve des instants de ma vie et des bribes de ma culture. Alors, ça peut prendre la forme de références, de jeux de mots ou de petites allusions que je suis d’ailleurs bien souvent le seul à comprendre ! (sourire) J’ai besoin de me sentir dans mes morceaux. J’ai besoin de me les approprier. Et c’est vrai que parfois, ça prend du temps. La plupart du temps, le travail de composition est assez long et fastidieux. J’aime que le son illustre le texte et le serve. Je réfléchis beaucoup à la meilleure façon d’illustrer les textes. Je passe aussi beaucoup de temps sur les mots. Autant un texte doit être simple à mes yeux, autant, il doit être nourri. L’un n’empêche pas l’autre. La simplicité n’empêche pas la richesse. Je m’attache à cette image d’un message facile à percevoir et à comprendre, et en même temps plein de doubles sens, un message dan lequel on peut découvrir plein de choses si on se donne la peine de creuser un peu.

Louis Arlette, DR

Je n’aime pas trop le mot « atmosphérique », qui est un peu trop souvent utilisé ces derniers temps, mais force est de constater que les quatre chansons qui figurent sur ton EP créent une atmosphère toute singulière. Le visuel (une photo d’une installation de Georges Rousse) est d’ailleurs une porte d’entrée formidable dans ce monde musical que j’ai envie de qualifier de parallèle. Raconte-moi un peu comment tu en es venu à utiliser une photographie de George Rousse en guise de pochette. Ce n’est pas courant…

(sourire) J’ai pas mal travaillé pour la musique à l’image, que ce soit de mon propre côté ou avec Air. On a fait pas mal de bandes originales, notamment. J’ai aussi eu la chance de composer la musique d’un documentaire qui était consacré à George Rousse, et notamment sur une série qu’il a faite dans un lieu extraordinaire, le familistère de Guise, une espèce de cité utopique créée par Jean-Baptiste Godin. C’est un peu dans l’idée de ce qu’a pu faire Le Corbusier avec La Cité Radieuse à Marseille. Une unicité qui est sensée avoir son autonomie propre… Donc, il a créé une série d’installations éphémères à l’intérieur de cette cité qui s’appelait Utopia. Et quand il m’a contacté pour réaliser ce documentaire, on a souhaité illustrer la matière de cette cité de façon sonore. C’était un univers qui me fascinait complètement parce que je suis passionné par les usines depuis toujours. Pour aller plus loin, je suis fasciné par le contraste entre la technologie et la nature. Les usines désaffectées et la nature qui reprend ses droits à l’intérieur. Ça me bouleverse. C’est à la fois austère et romantique. C’est fort de sens. Ça illustre peut-être bien aussi une certaine philosophie de vie. En tout cas, nous avons travaillé sur la matière de façon sonore. Le verre, l’eau,… j’ai utilisé des instruments de métal, de verre… j’ai travaillé des compositions en pensant à des gouttelettes qui tombent, à des ombres qui passent à la lumière… C’est une démarche qui m’a permis de réaliser que c’était un élément fondamental dans la façon dont je me représentais le son comme illustration de la matière. De fil en aiguille, nous avons sympathisé avec Georges Rousse et il a eu la gentillesse de me proposer une de ses photos pour la pochette de mon EP. Je me suis rendu compte que cette image, avec ce cercle rouge à l’arrière-plan, me faisait penser à plusieurs choses… Déjà, un disque. Et puis, il y a quelque chose qui me plait beaucoup dans la démarche de Georges Rousse, c’est que ses installations prennent des jours voire des semaines, mais elles restent éphémère. Il les fige en un instant. Et dès que la photographie est prise, l’installation n’a plus de sens. D’ailleurs la plupart de ses installations sont détruites après coup. Cette démarche me rappelle le processus que nous avons, nous, musiciens, en studio. Nous passons des semaines, des mois, voire des années à enregistrer en studio. On donne tout ce qu’on a en nous. Et puis en quelques secondes, on grave le son. On cristallise le son d’une certaine manière. Et toute cette sueur n’a plus de sens, finalement. Seul compte le disque. Je trouve ça très beau. Tous les disques ne se font pas comme ça, certains sont faits en deux heures à peine. Mais ce n’est pas ma démarche. Donc voilà le pourquoi du comment de cette photographie. Elle était évidente pour moi, tout simplement. Elle a été prise dans une base militaire sous-marine. L’eau est un élément très présent dans mes textes. C’est un élément qui m’effraie et qui me fascine à la fois. Et le côté usine militaire, austère, rigide et assez froid, c’est quelque chose que je ressens très fortement au fond de moi. Et je pense que ma musique en est teintée.

Avec une telle pochette, j’ose imaginer qu’un vinyle va être édité.

(sourire) Oui. Comme toi, j’ai une approche qui peut paraître old school de la musique. Je n’écoute pratiquement que des vinyles. C’est un objet magique. L’expérience est totale quand on écoute un vinyle. Il y a l’expérience sonore, évidemment, mais également l’expérience visuelle, qui est, elle aussi, très importante. C’est le vinyle qui m’a donné envie de faire de la musique, donc…

Louis Arlette, DR

Tu as travaillé avec Stéphane « Alf » Briat sur cet EP. Quand on connait son travail et qu’on écoute le tien, la filiation est évidente. Mais qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec lui précisément ?

J’ai rencontré Alf il y a une dizaine d’année, c’est lui qui avait mixé le premier disque de Air que j’avais enregistré. Ça a été une de mes grandes rencontres musicales. J’ai eu la chance de l’assister sur ce projet, et c’est un souvenir merveilleux. Donc, quelques années après, quand j’ai travaillé sur mon projet et que j’ai ressenti le besoin de confier le travail de mixage à quelqu’un, il fallait que ce soit une personne avec qui je serais en totale confiance. Je n’aurais jamais pu mettre mes chansons dans les mains d’un inconnu, même s’il avait des références extraordinaires, puisque c’était la première fois que je passais ce cap. Pour assumer ma position d’artiste et m’imposer en tant que tel, j’avais besoin d’un autre regard. C’est le cadeau que peut faire un ingénieur du son à un artiste quand il comprend son univers. L’ingénieur du son peut faire passer les chansons par un autre prisme et ainsi amener le projet encore plus loin. Comme je connaissais la façon de travailler de Alf, j’ai fait appel à lui. Je l’estime beaucoup professionnellement parlant et j’ai aussi beaucoup d’affection pour lui. Je lui fais en tout cas entièrement confiance. Il m’était possible de lâcher prise à ses côtés. C’était comme une évidence de faire appel à lui.

Quelle suite envisages-tu de donner à cet EP ?

Je pense très précisément à un album. Il est d’ailleurs prévu depuis longtemps, depuis le début ai-je envie de dire. On a commencé par un EP pour aller à l’essence des choses et proposer quelque chose de très concis. Un format court où l’essentiel de la démarche serait résumée et qui me permettrait d’aller plus loin dans cette démarche très rapidement. L’album est d’ailleurs prévu pour mars 2017. Les morceaux sont composés. Il reste le travail de réalisation. On est actuellement en train de travailler en studio dessus. C’est cette phase de calme avant la tempête qui m’est très chère, puisque j’ai passé une grande partie de ma vie en studio… (sourire)

Un dernier petit mot sur la scène. Nous avons beaucoup parlé d’image tout à l’heure, retrouve-t-on cette dimension visuelle sur scène ?

Sur scène, j’ai envie de dire qu’on a toujours une dimension visuelle… mais je comprends le sens de ta question. Je n’exclus pas de développer le concept scénique que j’ai actuellement, mais pour l’instant, j’ai choisi volontairement d’être seul et sans visuel. J’ai préféré aller à l’essentiel, tout simplement. Et ce, pour plusieurs raisons, déjà pour des raisons d’ordre pratique et logistique, mais aussi et surtout par soucis de rester focalisé sur ma démarche. C’était un challenge que j’ai voulu relever, être sur scène, seul, avec un minimum d’effets autour. Advienne que pourra. Ça m’a en tout cas beaucoup apporté de faire ça, personnellement, et même au niveau des morceaux. Ça m’a permis de mieux me connaître. Je connais mieux mes faiblesses et mes forces aujourd’hui. Je pense que je vais continuer dans cette démarche un certain temps, même si je n’exclus pas de développer la scène plus en avant sur le long terme, en m’entourant de musiciens additionnels, notamment, comme je l’ai fait sur le EP. Mais pour l’instant, sur scène, j’ai un souci, non pas d’austérité, mais de sincérité. Un besoin d’aller à l’essentiel.

Propos recueillis par Luc Dehon le 4 octobre2016.
Photos : DR

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