Interview de François Deguelt

Propos recueillis par IdolesMag.com le 13/04/2010.
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François Deguelt - © photo Nicolas Chanier DR

François Deguelt nous a accordé une très longue interview. L'occasion pour nous de revenir avec lui sur ses débuts dans les cabarets de la Butte, aux côtés de son ami Brel, avec qui il aurait bien aimé parler de ses origines Belges, dans la vallée de la Meuse. C'est toute une époque qu'il nous proposera de revivre en sa compagnie... Nous reviendrons bien entendu sur sa longue et riche carrière et il nous expliquera que « Le Ciel, le Soleil et la Mer » est née à l'arrière d'une DS19! Nous parlerons aussi de l'évolution de son métier et à ce propos, il nous avouera qu'il a un gros faible pour Christophe Maé. Pour lui, Christophe Maé, c'est du Champagne! Et pour finir, il nous expliquera les nombreux projets qui lui tiennent à coeur, avec un nouveau spectacle et un nouveau disque...

IdolesMag : Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de chanter quand vous étiez jeune? Qu'est-ce qui a été le déclic?

François Deguelt : Je vais vous dire... J'ai toujours bien aimé la musique et je jouais de la guitare dans un petit orchestre de Jazz. J'étais abonné au « Hot Club » [NDLR : le Hot Club de France est une association fondée en 1932 par Hugues Panassié qui publiait un mensuel] et j'avais fondé une succursale du « Hot Club » à Barbezieux.

Mais vous étiez pourtant très jeune à cette époque, non?

Oui, j'avais 14 ou 15 ans à l'époque! Pour fonder cette succursale, il fallait absolument une personne majeure... Et malheureusement, les habitants de Barbezieux ne connaissaient pas le Jazz à l'époque, je crois même qu'ils s'en foutaient! J'ai donc demandé à ma grand-mère, chez qui je vivais et qui m'a élevé, d'être présidente du Hot Club de Barbezieux... Elle a accepté! Et dans la publication suivante du Hot Club, ils faisaient mention de la Succursale de Barbezieux et de sa présidente, Madame André Deguelt! Alors qu'elle ignorait à peu près tout de ce qu'était le Hot Club! (rires)
Donc, je faisais un peu de musique, mais je n'étais pas vraiment chanteur à l'époque.

Et quand avez-vous eu ce déclic d'écrire des chansons?

Et puis un jour, je venais d'avoir mon bac de philo et je m'apprêtais à faire une licence à la Sorbonne... J'écoutais beaucoup la radio. C'était l'époque où Line Renaud chantait « Ma Petite Folie » [NDLR : Et là, Monsieur Deguelt chante « Ma Petite Folie » de Line Renaud]. J'écoutais pas mal de chansons à la radio, çà me plaisait bien. Et un jour, j'ai entendu Félix Leclerc, qui chantait « Le petit Bonheur », « Notre Sentier » ou « Bozo » en s'accompagnant à la guitare. J'ai alors eu envie d'écrire des chansons. Çà a été mon premier déclic. C'est marrant, parce que j'en ai parlé avec Brel, et lui aussi aimait beaucoup Félix Leclerc... je lui ai dit que c'était lui qui m'avait donné envie d'écrire des chansons... et Brel m'a répondu que lui aussi!

Vous étiez très proches, vous et Brel, je pense. Vous avez débuté ensemble dans les cabarets, non?

Oui, vous savez, on était très copains. On a commencé dans les cabarets ensemble. Je l'avais entendu chanter chez un copain alors qu'il était arrivé depuis à peine un mois à Paris. On avait sorti nos guitares, et nous nous étions mis à chanter ensemble. Je me suis dit alors que j'allais l'emmener à « L'Echelle de Jacob » parce que je trouvais que c'était très bien ce qu'il faisait. Je l'ai donc fait auditionner à « L'Echelle de Jacob » en disant à la patronne Suzy que ce jeune Belge était formidable... Et donc, il chante, çà se passe très bien, le public lui fait un beau succès. Et je demande à Suzy quand elle compte l'engager... Et là, elle me dit qu'elle ne peut pas l'engager tout de suite parce que çà allait faire trop de guitaristes dans son programme! Dans son programme, il y avait René Louis Lafforgue, Francis Lemarque et moi qui chantions en nous accompagnant à la guitare. Avec Brel, çà aurait fait 4 guitaristes puisqu'il s'accompagnait à la guitare lui aussi. J'ai donc insisté auprès de Suzy, parce que je savais qu'il avait besoin de travailler. Il n'avait pas de sous et il couchait sur le billard dans l'arrière-salle d'un bistro. Le patron du bistro lui prêtait son arrière-salle le soir. J'ai donc insisté auprès de Suzy... Et elle a accepté, avec pour condition que le lendemain, je chante sans guitare!

François Deguelt - © photo Nicolas Chanier DR

Et vous avez accepté?

Oui, j'ai accepté. Nous nous voyions tous les soirs évidemment, et nous sommes devenus très copains.

Avez-vous côtoyé Brassens à cette époque?

Un jour, je suis allé à Montmartre voir Patachou pour lui présenter mes chansons. Elle m'a reçu très gentiment, elle est très sympa, Patachou! Elle m'a dit que mes chansons étaient intéressantes... et à un moment donné, elle ouvre la porte de sa loge et demande à « Jo » de venir les écouter... J'ai donc chanté quelques chansons devant « Jo ». Et ce mec costaud avec des moustaches, ce « Jo », c'était Brassens bien évidemment. Il a été très sympa avec moi parce que les chansons que je lui ai chantées, c'étaient des chansons de gamins, soyons honnêtes! C'étaient mes tout débuts. Il a été très sympa avec moi Brassens! Alors que lui avait déjà écrit à cette époque « La mauvaise réputation » ou « Le Gorille », il appréciait mes petits chants d'oiseaux, si je puis dire... Ce sont de très bons souvenirs tout çà...
Patachou m'avait d'ailleurs dit de revenir la voir... Et nous nous sommes revus des tas de fois avec Patachou!!

Brel est passé chez Patachou aussi.

Oui! Brel a passé deux ans chez Patachou. Il était dans l'équipe de Canetti. [NDLR : Jacques Canetti, décédé en 1997, avait lancé Piaf, Brassens ou encore Leclerc]. Il avait auditionné aux « Trois Baudets » et Canetti l'avait engagé comme çà. Canetti l'avait mis « au frigidaire », comme il disait, parce qu'il avait besoin de mûrir. Canetti travaillait comme çà avec les jeunes artistes débutants. Il les mettait sur des petites scènes le plus souvent possible pour leur donner de la maturité et de l'expérience. Là, nous sommes dans les années 52 ou 53.

C'est l'époque de vos 20 ans, c'est bien çà?

Oui! Je me souviens d'avoir fêté mes 20 ans « chez Pomme ». C'était un petit bistro où il y avait 10 tables à tout casser en face du moulin de La Galette, Rue Lepic. Je montais sur la butte avec ma guitare dans le dos, et j'ai vu un petit bistro avec de la lumière... Je suis rentré et j'y ai auditionné. Une bonne grosse madame m'a dit « Qu'est-ce que tu veux, Moujingue? ». Je lui ai répondu que je voulais chanter. Je lui ai donc proposé de lui chanter quelques chansons pour voir si çà lui plaisait. Elle m'a fait rentrer. Et à une table, des gens très gentils m'ont invité à boire un coup après avoir chanté quelques chansons. En parlant avec eux... je me suis rendu compte que je parlais avec Auguste Le Breton et le peintre Gen Paul ! Je suis devenu copain avec Gen Paul et c'est là-bas, chez Pomme, que j'ai fêté mes 20 ans quelques mois plus tard. J'y suis resté un an chez Pomme. J'y chantais tous les soirs. Elle ne me donnait pas de cachet... c'était beaucoup mieux que çà! Elle faisait la quête pour moi! Elle passait avec son chapeau entre les tables en disant « Soyez généreux, c'est pour acheter une bonne guitare au petit! » Les gens me mettaient même des billets! J'avais un cachet nettement supérieur à ceux qu'on pouvait avoir à l'époque dans les autres cabarets.
En fait, Jacques Douai, que l'on appelait le troubadour, chantait chez Pomme. Il chantait des veilles chansons françaises en s'accompagnant à la guitare. Il était tombé malade et avait dû aller en sanatorium. C'est pendant ce temps que j'ai débarqué chez Pomme.

En parlant de troubadour, je pense que vous vous considérez comme un « Troubadour »...

Les « Troubadours » viennent de ce grand quart sud-ouest entre le sud de Poitiers, Marseille et le Pays Basque. Il y a eu Trenet, Brassens... Actuellement, il y a Cabrel. On avait sorti ce terme de « Troubadours » au moment où je débutais, avec Lafforgue et Brel. Mais Brel, on l'avait appelé le « Trouvère » du Nord. C'est un peu comme au Moyen-Âge : les troubadours dans le sud et les trouvères dans le nord... Çà nous faisait bien rigoler à l'époque! Parce qu'on voulait situer les artistes comme çà pour le grand public.

Mais vous avez des origines Belges, pourtant, non?

Oui! Le nom de « Deguelt », ou plutôt « Deghelt » avec un « H » vient de Huy, en Belgique... Ma fille a réalisé un arbre généalogique, elle est remontée jusqu'en 1680. Et mes ancêtres sont tous originaires de Huy. C'est assez drôle parce que chaque fois que je venais chanter en Belgique, j'aimais passer par la Vallée de la Meuse, qui est très très jolie. J'étais attiré par cette région, sans vraiment savoir pourquoi... C'est après coup que j'ai appris que j'étais originaire de Huy!
Mon arrière-grand-père, que je n'ai pas connu, Frédéric Deghelt habitait à Huy et faisait des gaufres dans les fêtes foraines. Pour l'anecdote, ma grand-mère me racontait que quand il faisait des grandes foires... il ne comptait pas ses pièces le soir... mais il les pesait!! (rires)
Bref, ce Frédéric Deghelt est tombé amoureux d'une Française, Hermance Bourgeois, et est venu habiter dans le pays de sa fiancée, la Charente, à Barbezieux. Il tenait le kiosque à journaux de Barbezieux et était aussi photographe. Et donc, à partir de là est née une nouvelle branche des « Deghelt »... C'était vers 1890...

Vous êtes resté proche de la Belgique?

Oh oui, vous savez, à l'époque, j'allais très souvent chanter en Belgique, du moins, beaucoup plus souvent que maintenant. Chaque fois que j'y allais, je sentais quelque chose de spécial. Je savais bien que Frédéric Deguelt venait de Belgique, mais j'ignorais qu'il venait de Huy! Je me souviens d'une tournée, quand j'étais encore tout jeunot, avec Jean Nohain. On était dans un car, et en traversant la ville de Namur, je vois un marchand de parapluies qui s'appelait « Deghelt ». Je me suis dit que quand je repasserais, quand je serais seul, j'irais trouver ce Monsieur Deghelt. Et donc, un an après, je suis retourné à Namur voir ce Monsieur. Il devait être 18h ou 18h30, c'était la fermeture du magasin. Je rentre dans la boutique et lui annonce que nous sommes peut-être cousins! Le pauvre Monsieur me dit alors avec son accent, que dans le cimetière de Namur il y avait au moins 200 Deghelt, donc, ce n'était pas certain que nous soyons cousins... Après coup, je me suis dit qu'il avait cru que je lui jouais le numéro du cousin pour être invité à dîner le soir chez lui! (rires)
Je ne sais pas si l'on peut avoir la mémoire de la vie antérieure, mais chaque fois que je passais par la Vallée de la Meuse, il se passait quelque chose... Il est possible que nous ayons une résonance très diffuse en nous de ces vies antérieures... Çà me rappelle le poème de Baudelaire « La Vie Antérieure »...

François Deguelt - © photo Nicolas Chanier DR

Vous avez de drôles d'anecdotes à raconter à votre public quand vous allez chanter en Belgique, alors!

Ce que j'aime beaucoup avec le public Belge... C'est qu'il rit de bon coeur! Vous savez, quand je vais chanter en Belgique, j'aime raconter cette histoire du marchand de parapluies de Namur en prenant l'accent du bonhomme... mais un Français qui prend l'accent Belge... çà fait beaucoup rire les Belges! On ne le fait jamais aussi bien qu'eux...
J'aurais tellement aimé parler de tout çà avec Brel!...

Si vous le voulez bien, nous allons revenir quelques instants sur vos débuts à Montmartre... Vous avez écrit quelques années plus tard « La ballade du Vieux Montmartre ». C'était en souvenir de cette époque?

Oui, tout à fait! J'avais remarqué tout de même qu'à Montmartre, quand j'avais 20 ans, les « vieux », (enfin, les gars de 40 ou 50 ans, nous on en avait 20!) nous disaient que c'était sympa Montmartre, mais « Si on avait connu Montmartre avant »... Dans cette chanson, le refrain dit « Les vieux de la vieille disaient tout le temps t'as pas connu Montmartre avant, mais la merveille, le vrai printemps, c'était surtout d'avoir 20 ans! ». Dans cette chanson, j'évoque tous les copains que j'ai eus à cette époque : René-Louis Lafforgue, Brel, Jacques de Bronckart qui a d'ailleurs fait des chansons formidables. Le pauvre, on en parle très peu parce qu'il est mort très jeune d'un cancer. Si j'avais l'occasion, j'aimerais sortir un disque en reprenant les chansons de Jacques de Bronckart. Mais pour faire un disque avec des chansons de Jacques de Bronckart, je pense que les maisons de disques vont se demander ce qu'il me prend et ne me suivraient pas forcément!! C'est difficile à mettre en oeuvre tout seul... Et faire une fausse sortie de disque, ce n'est jamais très bon...

Justement, vous me parlez des maisons de disques, etc... J'ai envie de vous poser la question suivante : Quel regard portez-vous sur l'évolution de votre métier, vous qui avez débuté dans les années 50?...

Dans les jeunes auteurs... il y en a de très bons, et de très très bons!! Et puis, il y a ce qu'on appelle les « phénomènes de mode » La fameuse mode qui se démode... Le monde de la chanson est devenu une réelle industrie avec tous les problèmes qui peuvent se poser pour un artiste de travailler dans une industrie. Mais si on regarde l'évolution de la chanson, si on regarde ce qu'il se passe à l'heure actuelle il y a un retour à l'artisanat. Il faut que les artistes puissent continuer à vivre en tant qu'artistes, c'est-à-dire, libres, indépendants, et sans devoir travailler sous influence. Quand je parle d'artisanat, je veux dire que quand on veut vraiment faire ce qu'on veut, il faut contacter les musiciens, organiser tout soi-même, et prendre la responsabilité totale de ce qu'on veut faire. Si on fait un bide en étant tout seul, ce n'est pas un bide. Mais si vous passez par l'industrie du disque et que vous faites un bide... c'est un bide bien réel! Au moins, celui qui s'entête à chanter sa chanson en y croyant très fort, il a le temps qu'il veut pour l'imposer. Tandis que dans l'industrie du disque, si le disque ne marche pas dans les 3 ou 4 mois, on passe directement au suivant. Et au 4ème disque qui ne se vend pas... on vire l'artiste! Et je peux vous dire que pour qu'un artiste qui a du talent perce, il faut parfois plus de 3 ou 4 disques... Il faut parfois plus de temps pour qu'un artiste devienne un « artiste confirmé ».
Mais pour en revenir à l'évolution de notre métier... la chanson Française n'est pas du tout en péril! Pas plus que la chanson Espagnole ou Italienne d'ailleurs. Les choses évoluent... Mais vous savez, ils ont fait une grande erreur dans ce qu'on appelle les majors : Ils ont confondu le commerce et l'art. Ce sont deux mondes qui ne se mélangent pas, et qui ne peuvent pas se mélanger. A l'époque, on avait des directeurs artistiques, maintenant, à la place, on a des directeurs commerciaux. Quand on a côtoyé Jacques Canetti, on sait ce que c'est qu'un grand Directeur Artistique! Il a été l'impressario de Mouloudji, Jacqueline François, les Frères Jacques, Brassens, Patachou... Une écurie formidable. En remplaçant les directeurs artistiques par des directeurs commerciaux, aussi doués soient-ils, les majors ont fait faillite. On ne peut pas savoir tout faire... On ne peut pas faire HEC et faire en même temps une agrégation de philo! Çà ne va pas ensemble... Çà ne fonctionne pas de la même façon. Ils se sont gourés... Alors, soyons honnêtes, pour une pisseuse qui chante pas mal et qui a de belles fesses, ils vont arriver à lui faire faire une carrière de deux ans et vendre beaucoup de disques... D'accord! Mais construire une vraie carrière, ils n'y arrivent pas. Je n'ai pas le souvenir d'une fille qui n'a rien à dire qui ait fait une carrière... Mais par contre, j'ai vu débuter des filles qui en avaient plein le buffet comme on dit, et qui ont fait une carrière sur le long terme... Le côté industrie ne peut pas marcher pour tout. Prenons l'exemple des peintres : ce n'est pas en enfermant des peintres dans une école qu'ils vont nous créer des chef d'oeuvres. Mais un peintre aussi doué soit-il, sans formation, restera un amateur.
Quand un artiste a quelque chose dans le buffet... à un moment donné, çà sort! Çà c'est sûr! Et s'il n'a rien à dire, un jour ou l'autre, çà se sait...
C'est la même chose pour les écrivains, même si ce n'est pas le même travail, çà relève de la même démarche tout de même...

François Deguelt - © photo Nicolas Chanier DR

Et pour résumer, vous voyez l'avenir comment?

Je suis quand même très optimiste en ce qui concerne l'avenir, parce que, de plus en plus, les gens ont l'envie de regarder le monde et ce qu'il s'y passe. Avec, non pas un regard de poète, mais avec un regard différent. Il n'y a pas que le fric qui fait fonctionner notre société!

On vient de parler de la nouvelle génération de chanteurs. Vous nous avez dit qu'il y avait des artistes de grande qualité. Qui aimez-vous dans cette nouvelle génération?

Les jeunes que j'aime... ils ont minimum 45 ans!! (rires)
Dans les très jeunes, il y en a un qui, à mon avis, a le tempérament pour emmener les choses beaucoup plus loin en avant... Et il a la technique aussi, c'est Christophe Maé! Christophe Maé, c'est du Champagne! Il en a plein le buffet, il chante dans son style à lui. Je l'aime beaucoup, beaucoup...
Il y en a d'autres, bien entendu, mais, ils ne me viennent pas tout de suite à l'esprit comme çà.

Dans les plus mûrs, il y a Cabrel. Il fait partie de ces troubadours dont je vous parlais tout à l'heure. Cabrel a un phrasé et une richesse de vocabulaire extraordinaires! Il a un charme, comme Félix Leclerc avait un charme.

En 1960, vous représentez La Principauté de Monaco à l'Eurovision avec la chanson « Ce soir-là » et vous terminez troisième. En 1962 vous réitérez l'expérience, toujours pour la Principauté de Monaco et cette fois vous terminez deuxième... Quels souvenirs gardez-vous de vos 2 passages au concours Eurovision ?

La première fois, c'était à Londres. Je ne savais pas trop bien ce que c'était en fait. Il y avait beaucoup de monde... Je me souviens d'un jour aux répétitions, je disais à un ami qui m'accompagnait que j'avais le trac. Et un Français qui passait par là me dit « On peut comprendre que vous l'ayez... Vous savez combien il y aura de téléspectateurs ce soir? » Je lui ai répondu, « Beaucoup, certainement », il m'a dit « Ah oui! Il y aura 200 millions de téléspectateurs ». Là, j'ai réalisé ce que c'était l'Eurovision. Çà m'a foutu le vertige.
Mais, entre nous, au dessus de 100 000 personnes dans le public, on ne se rend pas bien compte de ce que c'est!... Çà m'est arrivé de chanter devant plus de 100 000 personnes [NDLR : Notamment à  Varadero, près de Cuba, alors que Monsieur Deguelt venait de sortir la chanson « Che Guevara »] C'est un grand trou noir, en fait. Avec les projos qu'on a en plein dans la figure, on ne voit rien!
Tout çà pour vous dire que 200 millions de téléspectateurs, on ne sait pas à quoi çà correspond. C'est très impressionnant. J'étais arrivé troisième. C'était honorable!
Puis deux ans après, j'ai refait l'Eurovision au Luxembourg, et je suis arrivé deuxième. Je disais d'ailleurs avec amusement à Lucien Morisse qui était directeur de la programmation de Europe n° 1 à l'époque, qu'il aurait fallu que je me présente 3 fois pour gagner dans la logique des choses! (rires)
J'en garde tout de même un très bon souvenir de l'Eurovision. Il faut le vivre au moins une fois dans sa vie!

Regardez-vous encore l'Eurovision aujourd'hui ?

J'ai regardé l'année dernière parce qu'il y avait Patricia Kaas. Ils avaient fait un gros ramdam autour de sa participation. Mais, excusez-moi de l'expression, ils l'ont envoyée dans « un piège à cons »! On nous a presque dit qu'elle avait déjà gagné avant même de se présenter! La chanson qu'elle chantait était une superbe chanson, mais ce n'était pas une chanson de concours... [NDLR : Patricia Kaas a représenté la France avec la chanson « Et s'il fallait le faire... » en 2009 à Moscou et a terminé en 8ème position].

Que voulez-vous dire en parlant de chansons de concours?

Il y a des chansons de concours et les autres. J'en ai fait quelques-uns de concours, vous savez! Certains, je les ai gagnés, d'autres, je les ai perdus! [NDLR : Monsieur Deguelt a reçu, entre autres, le « Prix de l'Académie Charles-Cros » en 1956 et « Le Coq de la Chanson Française » en 1959] Je sais ce que c'est qu'une chanson de concours...

Pour en revenir à l'Eurovision, il faudrait que ce soit un peu plus humain. Il faudrait une médaille d'or, une d'argent et une de bronze, comme aux Jeux Olympiques. Ce serait plus sympa. Bien entendu, il n'y a qu'un grand gagnant, mais on pourrait voir un petit podium avec le deuxième et le troisième, ce serait plus élégant vis-à-vis des chanteurs...

En 1965, vous sortez le tube de l'été « Le Ciel, le Soleil et la Mer », comment est née cette chanson ?

Très curieusement, en fait!
J'habitais à l'époque à quelques kilomètres de Paris, à la campagne, près de Rambouillet. J'avais rendez-vous le soir avec une camarade. Il faisait relativement beau ce jour-là. Je travaillais sur une chanson qui s'appelait « Jusqu'à Venise », qui figure d'ailleurs sur le même disque que « Le Ciel, le Soleil et la Mer ». J'avais à l'époque une DS19. C'était une voiture très pratique parce qu'on pouvait jouer de la guitare en s'asseyant à l'arrière! Et en parlant avec ma copine, il a commençé à pleuvoir des cordes, je lui ai dit que j'avais pensé à trois mots dans l'après-midi : le ciel, le soleil et la mer... Il n'y avait pas encore le « Il y a »! Puis, j'ai fredonné « Il y a le ciel, le soleil et la mer », j'ai trouvé que c'était une jolie phrase. Et j'ai écrit très rapidement un couplet. J'avais rendez-vous le lendemain à 11h avec mon chef d'orchestre pour un enregistrement et je lui ai dit que j'avais eu une idée la veille mais qu'il fallait la retravailler. Je sors alors ma guitare et je lui chante ce que j'avais écrit la veille. Il m'a dit qu'il fallait l'enregistrer telle quelle! On l'a donc enregistrée trois jours après. On a enlevé une chanson sur le EP qu'on enregistrait à l'époque pour la remplacer par « Il y a le ciel, le soleil et la mer »... Et çà a fait un tube!

Et plus généralement, comment créez-vous vos chansons habituellement? Vous commencez par le texte ou plutôt la mélodie?

Çà n'a aucune importance, en fait. Il faut juste qu'une chanson chante! Çà doit chanter! Une chanson, çà chante tout seul ou çà ne chante pas. Il faut trouver LA phrase, et puis après, on cherche, on arrange la musique, le texte... Mais il faut une idée initiale. On pourrait dire que ce qui est important dans une chanson, c'est le refrain. Il faut se mettre à la place du public qui écoute la chanson, il faut que çà lui plaise tout de suite. On ne construit pas un succès en se posant des questions, ni en pesant le pour et le contre... Il faut que la chanson coule de source. Les plus grands succès populaires sont souvent des chansons qui se fredonnent ou qui se murmurent facilement. Puis, un parolier vient poser un texte dessus. Puis, quand le public et la chanson se rencontrent, c'est là, que çà devient magique. Il y a encore bien évidemment la qualité de l'interprétation qui joue un grand rôle. Regardez « Les feuilles mortes », Montand l'a magnifiquement bien chantée. Une chanson, c'est une histoire entre une musique et le public dont l'interprète est le messager. 

Vous avez fait beaucoup de scènes, vous devez avoir de nombreuses anecdotes... En avez-vous une qui vous vient à l'esprit et qui vous a particulièrement marqué ?

C'est une question piège! Des anecdotes, il y en a plein! Il se passe toujours plein de choses rigolotes. Vous savez, quand on est sur scène, on ne s'observe pas. On est tellement en communion avec le public, que çà se passe, çà reste dans la mémoire du public et dans la mienne aussi, mais je ne les note pas, je ne peux pas vous les ressortir comme çà! (rires)

En parlant de scène, vous préparez, je pense, un spectacle, dans le lequel vous chanterez notamment avec Nicole Rieu et Gilles Dreu, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce spectacle ?

C'est un spectacle qui s'intitule « Ce soir, on improvise ». Le titre veut tout dire! La particularité c'est donc que ce soit inattendu aussi bien pour le public que pour les interprètes. C'est pour çà que je ne peux rien vous dévoiler... Il ne faut pas que le public qui vient voir le spectacle sache à l'avance ce qu'il va se passer sur scène.

Donc, c'est un spectacle basé sur l'improvisation et joué dans le cadre d'un canevas que vous avez écrit. Et chaque soir, le spectacle est différent.

Oui, c'est çà, tout à fait! Vous avez très bien résumé!

François Deguelt - © photo Nicolas Chanier DR

Mis à part « Ce soir, on improvise », avez-vous d'autres projets pour 2010 ?

J'ai toujours mon récital qui s'intitule « J'ai la mémoire qui chante ». C'est un récital en deux parties seul avec ma guitare. Je le joue déjà depuis quelques temps, ce spectacle.
Et puis, j'ai une vingtaine de chansons nouvelles dont je ne m'étais pas occupé jusqu'à maintenant et je vais très probablement les enregistrer selon une formule qui est mienne et que je ne peux pas encore dévoiler au public maintenant! Je trouve que mettre des chansons en boîte avec du son numérique, çà déshonore un peu les musiciens, le parolier et l'interprète... C'est pour çà que j'aimerais enregistrer ces chansons à ma façon, où je veux, quand je veux et avec qui je veux! J'ai envie que çà vienne du coeur, tout simplement.

Vous savez, le métier que j'exerce, c'est encore un des seuls dans lequel, quand on a un peu de courage, on peut être libre!
Mais quelque fois, il en faut même beaucoup, du courage... croyez-moi!
Mais c'est très important d'être libre!... Très important...

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes?

Jamais je ne donnerai de conseils aux jeunes!
Mais si je devais en donner un, ce serait : fais ce que tu aimes! Et uniquement ce que tu aimes!
Le reste, ce ne sont que des accommodements. Il faut tout de même un peu de professionnalisme...
Quand on se présente devant un public, il faut chanter juste et en mesure!
Bien entendu, il y a des impondérables : il est plus facile de chanter le soir dans un superbe théâtre avec des rideaux rouges que l'après-midi sur un terrain de football. C'est rare de jouer devant une salle qui est conquise d'avance... çà arrive, mais c'est loin d'être systématique. Il faut toujours se bagarrer dans ce métier. Une carrière, c'est une longue bagarre, mais une bagarre très sympathique, intéressante et enrichissante aussi...

Vous aimez beaucoup la mer, vous avez d'ailleurs un bateau je crois. Où vous sentez-vous le mieux, en Mer ou sur scène ?

Je ne peux pas répondre à cette question... C'est un peu comme si on vous demandait si vous préférez votre femme ou votre maîtresse...

Être sur scène, c'est communier avec les gens. C'est aimer les gens et être avec eux.
Être en mer, c'est aimer la mer.
C'est pas pareil. J'ai besoin des deux!

Ce sera ma réponse : je ne peux pas répondre, docteur! (rires)

Une dernière question... Trouvez-vous toujours que « Paris, c'est trop loin de la mer »?

Oui! C'est beaucoup trop loin... Mais peut-être que si je vivais à Saint-Malo, je trouverais que la mer est trop loin de Paris! Vous savez, quand je suis à Paris et que je fais mon métier de chanteur, je ne pense pas systématiquement à la mer. Mais j'y pense souvent... Là, j'habite à 20 kilomètres de la mer. Mais quand j'habitais à Paris, au bout de deux ou trois mois, çà commençait à me démanger et j'avais besoin de foutre le camp et d'aller faire du bateau...

Propos recueillis par IdolesMag.com le 13 avril 2010.

-> Blog officiel de François Deguelt : http://francoisdeguelt.over-blog.com/

 

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