Interview de Patrick Coutin

Propos recueillis par IdolesMag.com le 28/06/2010.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag.com.








Patrick Coutin © Pierre Terrasson

"L'hymne des plages, selon moi, n'est pas Sea, Sex and Sun de Serge Gainsbourg mais plutôt J'aime regarder les filles de Patrick Coutin", in L'homme qui regardait les femmes" de Frédéric Beigbeder.
Depuis presque 30 ans, Patrick Coutin n'a de cesse de nous suprendre! Il dérange, parfois, il intrigue, toujours... Après avoir sorti un best of en juin dernier, Coutin revient en force avec son nouvel album "le Bleu". Tout au long de cet entretien, Patrick nous racontera le parcours assez atypique de la création de cet album, fait à l'ancienne. Il reviendra bien évidemment aussi avec nous sur
certains points de sa carrière. A travers ces quelques lignes, vous découvrirez un artiste (et un homme) authentique et lucide...

IdolesMag : Ton nouvel album "le Bleu"est très acoustique, je dirais un peu fait à l'ancienne, pas de synthés, il n'y a que des instruments "traditionnels" et des voix. C'est un peu un retour aux sources...

Patrick Coutin : Pour être honnête, je n'ai jamais été très éloigné de ces sources... J'ai quelques fois utilisé des boucles et des synthés, mais toujours dans quelque chose de très inspiré par le blues et par le rock. Mais c'est vrai que pour "Le bleu", nous nous sommes dit que nous allions faire le dernier album à l'ancienne. Aujourd'hui, un album, ce sont souvent douze titres mis dans un ordre plus ou moins aléatoire. Ici, pour "Le Bleu", je voulais composer cet album de la première à la dernière note. Nous l'avons d'ailleurs enregistré et mixé dans l'ordre. Et donc, toutes les chansons sont dans l'ordre dans lequel elles ont été créées. J'ai voulu faire cet album avec quelques musiciens autour de moi, un peu comme on le faisait autrefois. Avant, on ne passait pas des années à créer, on rentrait presque d'emblée en studio. On avait quelques chansons, mais c'est vraiment en studio qu'on les fabriquait. Donc, je n'ai pas voulu enregistrer les chansons à la maison en faisant jouer les instruments par un logiciel puis rentrer en studio pour faire jouer de vrais musiciens. Non. Nous sommes arrivés avec des copains, et on a commencé à chanter un truc, puis un musicien a joué quelque chose dessus, et les chansons sont nées comme ça. J'aime l'idée de prendre ma guitare, de jouer un truc et que le bassiste ou le batteur me dise "Tiens, on pourrait ajouter ci ou ça"... On a fait cet album en trio : Franck Ridacker, Gilles Michel et moi-même. On l'a enregistré comme ça, à l'ancienne. Ça a donc pris beaucoup plus de temps que prévu!... Surtout que j'aime fignoler les choses. Mais, si tu veux, cet album, on l'a fait exactement comme quand j'ai commencé la musique, c'est à dire, sans marketing et sans directeur artistique qui surveille ce qu'on est en train de fabriquer... Parce que avant, quand j'ai commencé, aucun directeur artistique n'aurait osé rentrer dans le studio pour voir ce qu'il s'y passait! Je me souviens de l'époque où j'ai enregistré "L'heure Bleue" à Londres, mon directeur artistique était venu me voir... Et comme j'estimais qu'il n'avait rien à faire là, j'ai pris les clés dans l'armoire... Et je me suis barré. Il n'a donc rien pu écouter. Et pourtant, Alain Lévy, je l'aimais beaucoup, mais je voulais qu'il écoute le disque quand il serait terminé, et non quand il était en train d'être enregistré. Ça n'avait aucun sens pour moi qu'il écoute des essais, ce qui avait un sens c'est qu'il écoute l'album terminé. Donc, pour en revenir au "Bleu", j'ai voulu faire un album en toute liberté, entre musicos. Maintenant, à côté de ça, bien entendu il a été enregistré avec du matériel de pointe, on est en 2010 tout de même! (rires)

Pourquoi avoir intitulé l'album "Le Bleu". Penses-tu que c'est cette chanson qui reflète le mieux l'ambiance du disque?... Parce qu'il y a beaucoup de "Bleu" dans l'univers Coutin!

Effectivement... c'est bizarre! (rires) Et pourtant aujourd'hui je m'habille en noir, et quand j'étais jeune, je m'habillais en rouge... j'étais un peu un genre de révolutionnaire révolté! Et en fait, et c'est peut-être dû à  l'histoire d'une vie, tu t'aperçois un jour qu'il y a une couleur qui représente la pureté... En plus, je suis marin, j'aime profondément la mer. J'ai aussi un amour profond pour un artiste peintre, Yves Klein, qui a inventé le "International Klein Blue", qui est un bleu très particulier, très méditerranéen. Yves Klein était à la fois un peintre très abstrait et en même temps un peintre très inspiré par les civilisations orientales, par le bouddhisme, la méditation. C'était un grand judoka aussi. Donc, tout ceci fait que "le Bleu" représente beaucoup de choses dans ma vie. Et puis, je vais t'avouer quelque chose... quand j'écris une chanson, je ne sais pas ce que j'écris. Les mots sortent et s'organisent progressivement à force de la jouer. Et puis un jour, elle est terminée. C'est seulement après que j'essaye de comprendre ce que veulent dire mes chansons!

Ah bon?!...

Oui, c'est comme ça... D'ailleurs quand on a fait le best of qui est sorti au mois de juin, j'ai bien dû réécouter mes vieilles chansons, et je me suis étonné moi-même des textes que j'avais écrits! Donc, pour en revenir à cette chanson "le Bleu", elle devait s'appeler au départ "le Bleu du ciel". Après avoir écrit le texte, j'ai essayé de comprendre ce qu'elle voulait dire. C'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que le bleu était un thème récurrent dans mes chansons. "Le Bleu du Ciel" renvoie aussi à l'écrivain Georges Bataille qui écrit beaucoup sur l'amour et le sexe mystique. Je me suis rendu compte que j'avais écrit il y a presque 20 ans "L'Heure Bleue", qui était plus un hommage à Guerlain et aux années 30. Donc, au bout d'un moment le titre "Le Bleu" s'est imposé de lui-même. Et comme j'avais envie d'une pochette très simple : je ne voulais pas m'embêter avec des photos et des artifices, je voulais quelque chose de simple. "Le Bleu" collait très bien à l'album. C'est un petit peu au bout d'un long voyage qui a été quelques fois rouge, quelques fois un peu jaune maladif, quelques fois noir, parce que j'ai eu quelques moments difficiles, que le Bleu représente pour moi une certaine idée de la sérénité, de la tranquillité et de l'acceptation des choses.

Patrick Coutin © Pierre Terrasson

"S'envoler" est une chanson qui traite de la folie et de la télé. Quel regard portes-tu sur la télévision d'aujourd'hui?

Cette chanson parle de ce que j'ai ressenti quelques fois... La télé aujourd'hui est parfaite. Les gens sont parfaitement maquillés, on peut chanter juste, etc... Je soupçonnerais même les concours de chansons actuels de faire chanter mal les candidats au départ, pour montrer qu'il y a eu une progression! La télé c'est un monde parallèle et virtuel dans lequel tu peux toujours t'identifier à quelqu'un. Tu as toujours le petit gros, le grand maigre, la fille rigolote, celle qui pleure tout le temps, l'intello... Que tu regardes n'importe quelle émission à l'heure actuelle, et pas seulement les Nouvelle Star ou Koh Lanta, même les émissions littéraires, soit disant intellectuelles, il y a toujours un panel présent qui fait que chacun peut s'identifier à quelqu'un qu'il voit à la télé. Et donc, cette chanson parle de ça... On essaye de nous vendre qu'on peut vivre grâce la télé. On peut avoir une vie virtuelle sans aucune réalité charnelle... Alors que toucher l'autre fait partie d'une des choses les plus importantes qu'on nous a données! Cette chanson parle de ça... Un mec qui vit avec une personne qu'il n'a jamais pu rencontrer. Il s'imagine qu'elle lui parle. Globalement, cette chanson veut dire que quand on n'a pas grand chose dans la vraie vie, on s'envole dans ce monde virtuel, et c'est choisir une certaine forme de facilité. Je pense que c'est le grand danger de la télé...
Maintenant, je ne diabolise pas du tout la télévision et je ne veux pas la juger. Il y a bon nombre d'émissions de très grande qualité. Et je ne veux surtout pas donner de leçons à quiconque. Je voulais simplement parler de ce qui est en train de se passer à la télé et qui est de la grande science fiction en fait. Quand on voit certaines émissions à la télé, quelque part, c'est "Avatar"! Tu rentres dans la télé et tu vas vivre une autre vie... Bientôt, tu pourras peut-être devenir plus beau, plus grand et être un être extraordinaire... Mais quand la réalité revient, tu es simplement toi.

Tu la regardes la télé?

Très peu. Je tombe dessus parfois le soir, essentiellement quand j'ai des insomnies! J'ai essayé de regarder quelques matches de foot et j'ai coupé après un quart d'heure, parce que c'est tout de même assez désastreux de voir comment certains jouent! Par contre, je regarde pas mal le rugby. De temps en temps, je regarde les infos quand il y a des évènements importants, comme récemment la marée noire en Louisiane...

Et internet, tu es consommateur?

Oh oui! J'ai toujours été un grand consommateur d'informatique! J'ai eu mon premier ordinateur avec lequel j'ai fait de la musique il y a des années... J'ai eu un Atari et très vite j'ai eu des Mac. Je suis du genre à avoir un ordinateur portable, un autre pour faire ma musique, un autre pour ma femme, un autre pour ma fille... Le tout branché ensemble avec un disque dur sur un satellite et raccordé à mon portable!! Je vis avec ces nouvelles technologies très facilement, mais je n'y passe pas un temps démentiel non plus. J'aime que ça fonctionne, en fait... (rires)
Ce que j'aime, c'est que tout soit relié ensemble.

Donc, tu es très "Nouvelles Technologies"

Oui! Extrêmement même! Mais par contre, je reste un mec qui met son CD dans sa platine ou dans sa voiture. Il ne me viendrait jamais à l'idée d'écouter de la musique sur un ordinateur! J'ai un lecteur de CD portable et une chaîne qui font bien mieux l'affaire! Comme je voyage pas mal, j'ai un ordinateur qui me permet de regarder la télé, mais il ne me viendrait jamais à l'idée de regarder un film dessus. Par contre, je me sers beaucoup d'internet pour communiquer et échanger. Et puis, il y a un côté pratique aussi... Dernièrement, j'étais en voyage et j'ai enregistré à distance le match de rugby France-Argentine. C'est pratique, et ça, j'apprécie! C'est ce que j'aime dans l'informatique : communiquer vite et avoir accès à un grand nombre d'informations. Par contre, quand quelqu'un m'envoie un texte, je l'imprime. Idem, quand j'ai reçu la pochette du "Bleu", je l'ai imprimée pour me rendre compte de ce que ça donnait. Quand je veux discuter avec quelqu'un, je ne lui donne pas rendez-vous sur un forum de discussion, mais je l'invite au resto manger un bout. Mais pour l'inviter, je peux lui envoyer un SMS!

Patrick Coutin © Pierre Terrasson

Que représente le Che pour toi?

Ah la la... Le "Che"!... Il faut comprendre que je fais partie de la génération du Che. On a cru à la révolution. Je m'explique : on a cru qu'il était possible d'avoir un monde meilleur dans lequel tous les êtres humains auraient à manger, tous seraient éduqués, etc... On a cru à cet idéal que nous vivrions dans un monde idéal dans lequel personne ne tuerait son voisin, où tout le monde vivrait en paix. Il n'y aurait plus de riches ni de pauvres. Donc, pour nous, le Che a été le symbole de ça : d'où que tu viennes, quelle que soit ta couleur de peau ou ta culture, tu aurais les mêmes droits. Comme je dis toujours, le Che a eu beaucoup de chance : d'une part, il était plutôt beau, d'autre part, il a eu la chance de réussir un peu sa révolution, et in fine, il est mort jeune avant de devenir un révolutionnaire au pouvoir comme l'on été par la suite plein d'autres... Même si je suis certain qu'il n'était pas tout blanc, il est parti en étant resté relativement pur. Donc, dans "Ernest", (comme tu me poses cette question, je suppose que tu as compris qu'elle parlait de lui...), je me rends compte qu'on s'emmerde aujourd'hui. A l'époque, la guerre était différente de ce que nous avons aujourd'hui. Che Guevara se battait pour le bonheur des peuples. Il ne se battait pas pour une obscure raison religieuse plus ou moins trafiquée et incompréhensible où des mecs milliardaires se battent pour un objectif que personne ne reconnaît. Le Che, lui, se battait pour la liberté, l'égalité, le droit des paysans à cultiver leurs terres. En fait, la chanson parle de ceci... Et ça nous manque un peu... Le Che est une figure importante pour moi, même si aujourd'hui il est sur le cartable de tous les écoliers.

C'est aussi une photo qui est restée très emblématique...

Oui. Mais, ça, ça ne me dérange pas. Je comprends que tout doit être recyclé dans ce monde. Je suis plus embêté de voir que dans notre monde, les êtres humains ont de moins en moins le droit de vivre, de se révolter... Tout est formaté, fabriqué. Au bout du compte, je pourrais te dire que le Che, c'est le symbole du droit au rêve, dans une certaine mesure.

Dans "Labo Social", tu parles du "Canal 93". Peux-tu me parler un peu de cette aventure?

C'est une aventure parallèle dans ma vie que certains ont parfois eu du mal à comprendre. J'ai toujours été quelqu'un de très partagé. J'ai toujours adoré faire de la musique, monter des concerts, etc... D'ailleurs la seule chose qui m'a toujours accompagné, c'est ma guitare. Elle est partout avec moi. J'ai toujours été partagé aussi avec le fait de comprendre la société, de monter des choses, ça vient peut-être de mon passage en Amérique, ça... J'aime créer des passages économiques. Et donc, il y a 7 ou 8 ans maintenant, la ville de Bobigny est venue me demander de les aider à monter une salle de musiques actuelles. J'ai un peu hésité, mais bon, j'ai décidé de le faire pour 3 mois. Puis, je suis resté 6 mois, puis un an, puis un an et demi. Finalement, j'ai arrêté au bout de deux ans. C'était assez particulier pour moi, soyons honnêtes. Je vis à Paris dans un milieu assez protégé avec des gens qui n'ont pas trop de problèmes. Et quand tu arrives dans le 93, tu découvres des gens qui ont une vie très difficile, avec des problèmes sociaux... Tout un monde que je ne connaissais pas en fait. Ce monde peut d'ailleurs te faire peur dans une certaine mesure. Et en fait, cette aventure m'a passionnée! J'ai redécouvert la vie que je vivais quand j'étais môme! Je viens de Sarcelles, et j'ai redécouvert mon Sarcelles ailleurs, 20 km plus loin et 25 ans plus tard. Bien évidemment, il y a la détresse sociale et beaucoup de problèmes, mais à côté de cela, il y a tout un milieu artistique extrêmement drôle et très riche. Et puis, un jour, en sortant du "Canal 93", je me suis rendu compte qu'on était dans un genre de laboratoire social. Toutes les cultures et les musiques se mélangent. ça donne une sorte de mayonnaise ou de Salsa... J'ai donc voulu en parler dans cette chanson. Parce que, étrangement, cette ville, m'a énormément apporté. Je m'étais engagé à apporter quelque chose à tous ces mômes de banlieue et au final, ce sont eux qui m'ont enrichi.

Est-ce que tu penses que tu déranges à l'heure actuelle?

Non, je ne pense pas...

Patrick Coutin © Pierre Terrasson

Prenons l'exemple d'une chanson comme "Justice"... On se doute bien que beaucoup de médias ne la joueront pas...

Bien entendu! Aucun ne le passera, d'ailleurs! Soyons clair! Il préfèreront passer "J'aime regarder les filles"! Mais est-ce parce que je dérange ou parce que le propos de la chanson dérange, je ne sais pas... Je pense que Patrick Coutin ne dérange personne. Je vis ma vie, je travaille beaucoup. Je te dirai même que même si je sais de qui je parle dans justice, je ne condamnerai pas cette personne pour autant. Mais cette chanson est intemporelle... Je pense qu'un des gros problèmes à notre époque, c'est que personne ne veut regarder la réalité en face. Personne en France ne veut se souvenir que nous avons fait la révolution française, que notre devise, c'est "Liberté, Egalité, Fraternité", que nous avons fait la déclaration des droits de l'homme, qu'on a eu plein d'idées remarquables comme la république, la société des Nations Unies, etc... Tout le monde se dit que comme on a fait tout ça, on est les rois du monde. Et du coup, on oublie qu'il y a de la misère chez nous, que l'analphabétisme augmente, qu'il y a de plus en plus de tuberculose, alors qu'on l'avait éradiquée, qu'il y a de plus en plus de chômeurs, que le respect de l'autre est en train de disparaître... Les civilisations anciennes étaient basées sur le respect de l'autre, la propreté et le respect de soi-même aussi. Notre incivilité est une maladie actuelle épouvantable. Et nous autres Français, nous ne nous regardons plus et nous ne regardons plus cette faillite de la justice dans notre pays. Plus personne ne croit à la justice en France. Alors que le fondement même d'une république, c'est la justice. Et ce n'est pas dû au gouvernement actuel, ça date d'il y a fort longtemps. On dirait même que c'est inscrit dans les gènes de notre société... Notre vie est pleine de petites injustices. On se rend bien compte que si tu es riche et bien placé politiquement, tu crains moins que d'autres. Et tout ceci dont je te parle, ça me dérange... Donc, la chanson va déranger aussi, c'est certain. Mais je ne dis pas les choses pour déranger, je les dis parce que j'ai envie que nous nous réveillions. Tout le monde n'a pas droit à la justice... Et ce qui est malheureux dans cette chanson, "Justice", c'est que j'ai commencé à l'écrire il y a 20 ans!...

Cet album, va-t-il vivre sur scène?

Oui. On est en train de travailler sur plusieurs scènes parisiennes. Nous jouerons probablement dans deux ou trois petits endroits avec un groupe très restreint de quatre personnes : basse, batterie, guitare et guitare-voix. Et puis, après, j'aimerais tourner... J'en ai très envie!

C'est important pour toi la scène?

Ça dépend des moments! Dans ma vie d'artiste, un coup la porte est ouverte, un coup elle est fermée. Il y a des moments où j'ai des envies de scène, ça peut durer un an ou deux, et puis d'autres où j'en ai marre... Dans une vie de chanteur tu te regardes beaucoup. Tu chantes, et tu t'écoutes chanter. Tu joues de la guitare, tu t'écoutes jouer de la guitare... Tu fais des photos, et hop, tu regardes ta tronche... Et donc, il y a un moment où ça me gave de me regarder, où j'en ai assez. Et là, je pense à autre chose. ça fait deux ans que je travaille sur cet album, je suis sorti un peu de moi-même, donc, là, je me sens prêt, j'ai envie de partir sur scène. Le moment est bien. Je crois que c'est le bon moment pour moi de remonter sur scène.

Tu as sorti un best of début juin. Est-ce un exercice qui t'a plu ou est-ce un exercice obligatoire pour ressortir des nouvelles chansons derrière?

Peut-être que c'est obligatoire, mais je ne l'ai pas senti comme ça. Au moment de sortir "Le Bleu", Francis, le patron du label avec qui je travaille, m'a demandé où étaient mes autres albums. Je lui ai dit qu'ils étaient épuisés et que je ne les avais même pas tous moi-même... J'ai d'ailleurs du me faire envoyer des mp3 de mes propres chansons, tu le crois, ça?!... (rires) J'avais quelques vinyles et quelques CDs, mais c'est tout. Même chez Louise Musique, il en reste peut-être une trentaine, mais c'est tout. Il n'y a plus rien dans les bacs. Tout est disponible sur iTunes, mais il n'y a rien en physique. Il m'a dit qu'il faudrait soit ressortir les premiers albums soit sortir un best of. Là-dessus, je me suis dit pourquoi pas... Je me suis attelé à la tâche et je t'avoue que très rapidement, ça m'a fatigué! Et Michel Gilles, qui est co-réalisateur du "Bleu" m'a dit, "si tu veux, je te le fais ce best of"... J'ai sauté sur l'occasion! (rires) C'est donc lui qui l'a fait de A à Z. J'ai écouté le résultat et j'ai juste enlevé un titre que je n'aimais pas. Et comme on avait le remix de Bob Sinclar que je trouvais pas mal, on a ajouté un CD de remixes de "J'aime regarder les filles". Je crois qu'un CD matérialise les choses, donc... j'étais content du travail qu'il a fait. Ça m'a permis de redécouvrir des anciens morceaux que je n'écoutais plus. D'ailleurs, c'est bien simple, quand un disque est sorti, je ne l'écoute plus. Quelque part, je vais être très honnête avec toi, je vais te dire que ça m'a donné une image pas trop mauvaise de mes chansons parce que je me suis rendu compte qu'il y avait une certaine constance dans les choses que je faisais, que j'avais toujours écrit plus ou moins dans le même objectif...

Tu me parlais des remixes de "J'aime regarder les filles". Aimes-tu ces orchestrations, ou préfères-tu l'original?

A vrai dire, sur "J'aime regarder les filles", je ne réfléchis plus! (rires) Pendant longtemps, j'étais le gardien du temple. Quand on venait me demander si on pouvait en faire tel ou tel truc, je répondais inlassablement non. Et quand on faisait une reprise et qu'on me demandait ce que j'en pensais... que voulais-tu que je dise? Je ne peux pas me permettre de juger d'autres artistes, je ne suis pas jury à la StarAc! Donc, pendant longtemps, j'ai toujours dit non aux reprises, sauf pour le groupe Aston Villa qui avait fait une reprise que j'aimais bien. Mais il faut savoir que pour ce qui est des remixes, tu ne peux pas vraiment dire non... A partir du moment où ils respectent l'écriture, la mélodie, etc..., c'est très difficile de dire non. Il y a 4/5 ans, j'ai laissé tomber, je ne voulais pas jouer au flic toute ma vie. A partir du moment où ça reste respectueux envers la chanson, j'accepte. Et puis, les remixes, ça renvoie au monde de la nuit et des boîtes, et tu le sais, c'est un monde que j'ai toujours bien aimé. En plus, "J'aime regarder les filles" est lui-même à la base un tube de boîte de nuit. Donc, là, sur le best of, on en a mis quelques uns et pas des moindres... Bob Sinclar, Corti, etc... Ils ont fait du bon boulot. Je t'avoue que je ne les écouterais pas en boucle, mais ce sont de bons bonus tracks. J'aurais aimé aussi mettre certaines versions de la chanson, comme celles d'Aston Villa et de Tanger, mais ça n'a pas pu se faire, pour des questions de droits.

Patrick Coutin © Pierre Terrasson

En parlant de cette fameuse chanson, quel regard portes-tu sur elle aujourd'hui? Est-ce facile d'avoir un tube aussi emblématique dans sa carrière?

Très honnêtement... Il vaut mieux en avoir un que pas du tout si tu veux mon avis! (éclats de rires) Ce qui est difficile, c'est quand c'est la première chanson que tu as écrite et qui figure sur ton premier album... On s'attend après à ce que tu fasses soit la même chose (et il n'en est pas question, bien évidemment), soit mieux... Et ce n'est pas facile du tout! Cette chanson était tellement particulière, qu'il m'était difficile d'aller plus loin dans le même sens. En même temps, c'est une chance de l'avoir faite, parce que ça m'a permis très tôt d'être libre. J'ai eu très rapidement la liberté de faire les chansons que je voulais. Donc, pour un môme de banlieue, c'est une chanson qui m'a donné beaucoup de moyens. Je dirais que sur le temps, je suis passé par différents stades. A certains moments, elle m'a tapé sur les nerfs, à d'autres moments, elle m'a sauvé la vie. A d'autres, elle m'a permis de faire un nouveau disque... C'est un peu comme quand tu as un enfant, j'ai eu droit à tout avec cette chanson. En même temps, je ne vais pas me plaindre, c'est moi qui l'ai faite et je n'étais pas obligé de la faire non plus!! (rires)

Elle ne t'appartient plus cette chanson...

Non... Quand je pense au nombre de personnes qui ont dragué sur cette chanson, certains se sont même mariés, c'est génial, quelque part. Certains me disent qu'ils se souviennent d'elle en 1995 quand ils ont rencontré leur nana, d'autres en 1983... En fait, elle a traversé les époques! Une chanson fait partie de la vie des gens, et cette masse de vie est tellement importante, que toi, et bien toi, tu fermes ta gueule et tu fais avec...
Mais en toute objectivité, quand je la réécoute, elle a quelques défauts, mais globalement, c'est un titre qui est pas mal foutu. Et ça, j'en suis fier...

J'aimerais revenir sur certains points de ton parcours, quand tu étais ado, tu avais des idoles?

Oh oui! Tout petit, c'étaient les idoles de la chanson Française : Brel et Brassens. J'en étais fou. J'aimais beaucoup aussi les chanteurs dans l'air du temps. Tout môme, j'étais fou d'Adamo! Après, j'ai été fan de Johnny, puis de jeunes chanteuses, comme Françoise Hardy. J'étais d'ailleurs amoureux de Françoise Hardy! Même plus tard, à 18 ans, j'habitais à Condorcet, et j'étais tout content parce qu'elle allait dans le même magasin de disques que moi!! Puis, à mes 18 ans, je me suis tourné vers le rock amércain. J'adorais les Doors et les Rolling Stones. Puis par la suite, des gens comme Bashung ou Cabrel m'ont beaucoup influencé.

Tu as travaillé avec beaucoup de gens très différents dans ta carrière. J'aimerais te demander comment tu as rencontré Isabelle Caux?

Un jour, la maison de disques avec qui je travaillais pour Dick Rivers m'a demandé de travailler avec elle. C'est une artiste très émouvante. Je n'ai malheureusement pas pu finir mon travail avec elle. Donc, nous avons travaillé ensemble au tout début de sa carrière sur ses premières chansons. Elle était écologiste avant l'heure. Isabelle amenait la campagne avec elle quand elle arrivait à Paris.

Et Dick Rivers?

On a fait plusieurs albums avec Dick. C'est marrant... J'étais allé faire un album à Austin au Texas. On m'avait demandé de faire des versions plus modernes des grands tubes qu'avait repris Franck Alamo. Et à un moment donné l'ingé son, qui était muet, m'a écrit sur un petit bout de papier "Connaissez-vous Dick Rivers?" je lui ai répondu que non. Bizarrement, je ne l'avais jamais rencontré. Il m'a dit que je devrais travailler avec lui. Il a donc appelé Dick en lui disant qu'il devrait travailler avec moi. Du coup, Dick Rivers m'a appelé et on s'est rencontré.

Et tu as travaillé avec Roch Voisine aussi...

Oui, ça c'était à l'époque où je dirigeais les répétitions des duos pour Taratata. On a fait des trucs géniaux avec Roch Voisine, Peter Kingsberry et Dick Rivers. C'était super amusant de les voir chanter la même chanson, chacun avec son univers...

Il y a eu Delpech aussi...

Oui, je le cite souvent. Je n'étais pas encore réalisateur quand j'ai travaillé avec lui. Il m'avait appelé pour travailler avec lui sur un album. On ne l'a jamais terminé d'ailleurs. Seuls deux ou trois singles sont sortis. On a travaillé deux ans ensemble à chercher des paroles, des mélodies... Delpech m'a terriblement marqué parce que j'ai compris grâce à lui ce que voulait dire "chanter le bottin". Tu lui donnes n'importe quoi, c'est toujours super bien chanté. Même si lui trouve toujours à redire, je te jure que c'est toujours parfait. Il a une émotion parfaite. C'est un chanteur extraordinaire et un être humain extrêmement sensible, délicat et très cultivé. C'est une belle rencontre, il m'a beaucoup marqué.

Tu as écrit beaucoup de chansons, tu as écrit dans des magazines, des bouquins aussi... Les mots sont-il plus importants que tout dans une chanson, ou non?

Non, tout est important dans une chanson. Dans une chanson, il y a trois choses importantes : Les mots, le rythme et le son. Plus que la mélodie, d'ailleurs. Le rythme parce qu'il parle au corps, le son parce qu'il dit des choses (le son rock ne dit pas la même chose que le son africain, par exemple) et les mots, bien évidemment, parce que les mots ont une grande vie...

Donc, c'est comme les tournées, tu fais uniquement les choses quand tu en as envie?

Oui, enfin... dans la mesure du possible, n'est-ce pas! Je vis un peu comme j'écris mes chansons : je ne sais pas ce que je fais en réalité. Quand je suis dans un monde comme au Canal 93, je sais ce que je fais. Je travaille pour les autres, j'essaye de mettre un projet en route. Mais quand je suis dans le cadre de la création, c'est un besoin, ou plutôt une envie, ça se fait tout seul... il faut que ça sorte. Et donc à un moment, quand c'est sorti, et bien je passe à autre chose...

On va bientôt terminer l'interview, mais j'aimerais savoir le dernier CD que tu as acheté?

J'en achète beaucoup, en fait... Mais le dernier que j'ai acheté, ce devait être une remasterisation des Rolling Stones. Juste avant, c'était un coffret de Mozart, parce que j'aime bien écouter un peu de classique de temps en temps. J'achète beaucoup de Jazz aussi.

Et quel est le dernier concert qui t'a marqué?

C'était il y a 5 ou 6 mois déjà, le concert de Rachid Taha. Il m'a beaucoup enthousiasmé. Malheureusement, j'ai un peu moins le temps d'aller aux concerts qu'autrefois...

Patrick Coutin © Pierre Terrasson

Aujourd'hui, quel regard jettes-tu sur ton parcours de Tunis au Bleu?

Oh la la... C'est un drôle de parcours. Je n'arrive pas trop à y croire. J'étais un enfant de militaire Français (mon père avait fait une modeste carrière dans l'armée Française) et ma mère était Tunisienne et Italienne. Je suis passé par Saumur. Trust a un titre qui s'appelle "Saumur" et Bernie Bonvoisin l'a écrit après que je lui ai parlé de mon enfance à Saumur. J'étais un petit môme basané, donc, j'ai eu une enfance et une adolescence pas facile facile... Parce que à l'époque ce n'était pas très bien vu. Après, je suis rentré à l'université sans trop savoir où j'allais... Et puis, j'ai eu cette révélation de la musique très tardivement. Et c'est cette révélation qui a construit ma vie. En même temps, je n'ai jamais considéré que c'était un dû d'avoir de l'argent et de belles voitures. J'ai toujours été très méfiant face à tout ça. Parce que j'ai toujours pensé que la richesse et le tape à l'oeil, ce n'était pas très utile. Au bout du compte, j'ai un parcours qui ressemble à ce que je suis : très libre. J'ai toujours eu besoin de liberté. J'ai toujours été un peu protégé, parce que j'ai toujours pu faire un peu ce que je voulais tout le temps. J'ai eu, étrangement, la réussite que je voulais avoir dans mes entreprises. Le succès de "J'aime regarder les filles", c'était un peu trop pour moi. Par contre, j'ai toujours bien aimé quand on me dit que mes disques sont intéressants ou que telle ou telle chanson est bonne. Si je jette un oeil sur cette partie de vie, je te dirais que j'ai eu une vie qui me ressemble. Et c'est déjà assez fantastique. J'ai eu la chance de rencontrer des gens plus fantastiques les uns que les autres, alors que je viens d'un petit bled au bord de la mer en Tunisie...

Enfin, je vais te donner quelques mots, et tu vas me dire ce qu'ils t'évoquent instinctivement...

Etranger : Moi

Louise : Ma fille

Gainsbourg : Un génie

Soleil : un peu le bonheur...

Bobigny : le coeur

Fille : Louise...

Dieu : je cherche sa ligne de téléphone

Poussière : de là où on vient...

Bleu : là où on aimerait aller...

Propos recueillis par IdolesMag le 28 juin 2010.









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