Interview de Nicole Rieu
Propos recueillis par IdolesMag.com le 05/05/2010. © Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag et/ou Dehmar SARL.
Nous ne vous cacherons pas que nous avons eu un énorme plaisir à interviewer Nicole Rieu. Nicole a le sourire et la joie de vivre dans la voix. Quel plaisir d'échanger quelques mots avec elle!
Nicole vient de sortir son nouvel album, "Femmes", dédié aux femmes et aux combats de celles-ci. Elle défendra cet album ainsi que toutes ses merveilleuses chansons sur la scène du Théâtre Essaïon tous les mercredis à 21h30. Nicole reviendra aussi avec nous sur son passage à l'Eurovision avec "Et bonjour à toi l'Artiste", elle qui vit depuis plus de 15 ans maintenant sans télévision... Rencontre sans langue de bois avec Nicole Rieu qui n'a rien perdu de sa force, une femme touchante...
IdolesMag : Pouvez-vous me parler un peu de « Femmes » votre nouvel album?
Nicole Rieu : Il a commencé il y a 60 ans, en fait... Quand on écrit une chanson, c'est tout ce qu'on a vécu au cours de notre vie qui fait que l'on écrive çà à ce moment-là. Le premier morceau, c'est « Femmes », je l'ai écrit il y a deux ans à peu près. Je suis très intéressée par toutes ces femmes comme Taslima Nasreen ou Aung San Suu Kyi, toutes ces femmes qui vivent des situations extrêmement difficiles simplement parce qu'elles sont des femmes. Je me sens tellement libre à côté de ces femmes oppressées et opprimées, que j'avais besoin d'écrire quelque chose dans ce sens là... Après, les chansons se sont imposées d'elles-mêmes. Vous savez, je ne maîtrise pas l'inspiration! (rires) Elle vient quand elle en a envie... Et au fur et à mesure que les choses viennent, je trouve parfois bizarre que j'écrive ce genre de trucs!
Donc, je voulais que ce disque soit comme la lumière dans l'ombre. Quelqu'un de très proche m'a dit la semaine dernière « Puisqu'on n'a plus d'espoir, il faut garder l'espérance ». Et je me suis rendue compte que l'espoir était masculin et l'espérance était féminin. J'ai trouvé çà assez étonnant! Effectivement, j'ai regardé les définitions au dictionnaire et... c'est assez troublant. Gardons cette espérance folle, comme le chantait Guy Béart...
Cet album, vous venez de le jouer au théâtre Essaïon fin avril. Vous vous produisez régulièrement en concert d'ailleurs, quel rapport entretenez-vous avec votre public?
Et bien, c'est un rapport d'amour. Je ne peux pas vivre sans le public! Je ne pourrais pas me limiter à faire uniquement des disques. Ce serait complètement impossible. Par contre, le contraire pourrait très bien arriver! Je pourrais très bien me contenter de monter sur scène et de ne plus enregistrer de disques! (rires) J'ai vraiment besoin de la scène. J'ai besoin de sentir aussi qu'on me comprend et qu'on comprend les messages que j'envoie... Et que ceux-ci sont reçus par le public! Si çà fait écho, tant mieux... et si çà ne fait pas écho, et bien tant pis... C'est déjà arrivé!
Et pourquoi avoir choisi le Théâtre Essaïon?
Parce qu'il y a un peu plus d'un an, j'ai participé à l'hommage qui a été rendu à Jean-Michel Caradec à l'Essaïon, justement. Et j'ai sympathisé avec les gens du théâtre et j'ai trouvé qu'ils proposaient une formule assez sympathique... C'est donc assez naturellement que j'ai choisi l'Essaïon pour ces quatre dates. Et j'y retournerai à la rentrée, tous les mercredis d'octobre, novembre et décembre à 21h30.
Vous faites partie de ce qu'on peut appeler les artistes « discrètes », vous n'avez jamais versé dans le sensationnel, est-ce sur scène et à travers vos chansons que l'on découvre qui est Nicole Rieu? Est-ce votre manière à vous de vous livrer à votre public?
Oh oui, je pense... Parce qu'une chanson reste une chanson et on ne peut pas la décortiquer plus que çà! J'écris ce que je pense, j'écris ce que je ressens, j'écris ce que je suis... Et je chante aussi ce que je suis parce que je n'écris pas toutes mes chansons. Sur « Femmes », notamment, il y a une reprise en espagnol. Et sur scène, je fais aussi une chanson de Ferrat. Je crois que quand on m'écoute chanter, on sait qui je suis...
Vous savez, ma vie en tant qu'être humain, n'a aucun intérêt! J'ai une vie banale comme tout le monde, j'ai des joies et des peines, des plénitudes et des solitudes... Mais j'ai la chance de pouvoir m'exprimer en chantant et je ne le fais pas, comme le disait Ferrat, pour passer le temps. Je me sens, non pas porte parole, parce que le mot est trop fort, mais responsable des personnes qui vivent des choses difficiles. Puisque j'ai la capacité de le faire partager par ma musique et par ma voix, et bien... je ne m'en prive pas!
Vous avez une voix cristalline, extrêmement pure. La travaillez-vous beaucoup?
Je la travaille, oui, mais sans excès! Je la travaille en fait depuis une dizaine d'années. Pendant les 15 premières années de ma carrière, on peut dire que je suis restée sur mes acquis. Parce que j'avais la chance que ma voix soit bien placée naturellement... Et puis, par la suite, j'ai commencé à m'intéresser à des techniques vocales qui viennent d'autres pays. J'ai donc été explorer un peu tout çà. Je la travaille donc personnellement, mais je donne aussi des stages. Bien entendu, la voix, c'est comme le reste du corps, çà demande une hygiène de vie assez importante. Et cette hygiène de vie, je l'ai naturellement, sans avoir à en souffrir... Çà fait 40 ans que je suis végétarienne, que je vis au grand air, que je ne fume pas, que je ne bois pas d'alcool... je ne me drogue pas, évidemment... On peut dire que j'ai une vie assez saine, en fait! (rires) Je suis très joyeuse aussi, et çà, çà aide beaucoup!

Avez-vous toujours chanté? Comment est né votre amour de la musique?
Je n'en sais rien... Il est né en même temps que moi, je pense. Si j'en crois ce qu'on m'a rapporté, depuis l'âge de deux ans, je chantais tout le temps. J'étais un bébé très joyeux aussi! Après, la musique est presque devenue obligatoire quand j'étais adolescente parce que j'ai vécu des moments assez difficiles, comme beaucoup d'adolescents, en fait. J'ai donc mis le nez dans la guitare et j'ai commencé à chanter et à écrire. C'est donc à cette époque, que la musique s'est imposée à moi.
Et vous êtes autodidacte?
Oui, tout à fait! Complètement. Après, bien évidemment, j'ai appris pas mal de choses... Mais je n'ai jamais fait d'études musicales. Vous savez, pour moi, tout ce qui est apprentissage scolaire est très très rébarbatif! (rires) Je déteste tout ce qui est contraignant. Je fais les choses par envie et parce que j'en ressens la nécessité absolue et non par obligation!
Votre carrière commence, dans les années 60, vous jouez alors dans un groupe, les « Spits » et vous rencontrez Lucien Morisse. Votre destin va changer. Pouvez-vous nous parler un peu de cette rencontre?
Effectivement, c'est lui qui est le déclencheur, mais j'avais déjà le virus! On m'avait repérée dans un gala avec Marcel Amont en vedette, au Palais d'hiver de Lyon. A l'époque, ce Palais d'hiver de Lyon était l'antichambre de l'Olympia. Beaucoup d'artistes venaient y roder leur spectacle avant de passer à l'Olympia. Le directeur de ce palais d'hiver, était un grand ami de Lucien Morisse et m'a alors présentée à lui. Je me suis retrouvée dans le bureau de Lucien Morisse et il m'a tout de suite signée chez AZ. On a donc fait mes deux premiers 45 tours.
En 1973, vous signez avec Barclay et sortez « Je suis » qui a été un très grand tube. Comment est née cette chanson?
En fait, je vais vous raconter une anecdote qui me réjouit... J'ai enregistré « Je suis » le 16 mai 1973, le jour de mon anniversaire! Et le disque n'est sorti qu'en janvier 1974. C'était un cadeau d'anniversaire extraordinaire parce que le chanson n'avait évidemment pas été écrite pour moi. Elle avait été écrite pour une comédie musicale et pour une chanteuse qui était en contrat chez Barclay. Cette chanteuse a quitté Barclay au moment où elle aurait du enregistrer cette chanson. Et donc, ils ont essayé les artistes qui étaient « en option » chez eux, dont moi... Et nous avons enregistré ce morceau le jour de mon anniversaire : quel beau cadeau de la vie!
Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers pas sur la scène de l'Olympia?
Je n'en garde que du bon... Parce que j'avais le vent en poupe à cette époque là. Je venais de faire l'Eurovision, « Je suis » avait très bien marché... Tout allait bien! En plus, les critiques ont été unanimes... de « L'Humanité » à « France Soir »! C'était extraordinaire. Je prenais tout çà avec beaucoup de légèreté. Et beaucoup de recul aussi... Parce que j'ai toujours eu les deux pieds bien sur terre. Je savais très bien que ce qui arrivait très vite pouvait se défaire tout aussi vite... Donc, l'Olympia, c'est bien entendu mythique, mais je ne sais pas si j'avais vraiment la conscience de çà à ce moment-là... Je l'ai beaucoup plus maintenant, cette conscience.
Et vous avez des anecdotes à propos de l'Olympia?
Bruno Coquatrix qui était toujours près de nous... Et qui était toujours très ému. C'est lui qui m'a dit que depuis Piaf, aucune première partie n'avait eu autant de succès... Je l'ai toujours gardé dans un petit coin de ma mémoire. Je n'en n'ai jamais beaucoup fait état, mais çà me revient, maintenant, en vous parlant... Je me dis maintenant, que ma foi, c'était tout de même très prometteur! C'était très chouette.
Vous savez, c'était encore l'époque où les musiciens jouaient derrière le rideau! Et je ne voulais absolument pas de çà!! Je voulais que les musiciens soient devant avec moi! Ils étaient beaux et ils jouaient bien, il fallait qu'on les voie! On les a donc mis devant le rideau. Il y avait aussi des amis qui venaient jouer les choristes à mes côtés... Et dans ces amis, il y avait Daniel Balavoine. Il venait donc faire les choeurs les soirs où il était disponible. Il n'avait pas encore sorti tous les tubes que l'on connaît...

Justement, quels souvenirs gardez-vous de Daniel Balavoine?
Le souvenir que tout le monde en a! C'était un sacré bonhomme qui avait un talent énorme et un sacré caractère! On l'a bien vu le jour où il a osé affronter Miterrand à la télévision. C'était extrêmement courageux de sa part! Il a osé ouvrir sa gueule. Et ce genre de trucs... il le faisait très très bien! (rires). Mais il ne faut pas retenir que çà de lui... C'était avant tout, pour moi, un vrai bon copain...
En 1975, vous représentez la France à l'Eurovision avec « Et bonjour à toi l'artiste ». Quels souvenirs gardez-vous de l'Eurovision? [NDLR : Nicole Rieu a terminé 4ème du concours. En 1975, c'est le groupe Teach in qui a gagné avec sa chanson « Ding, Dinge, Dong »]
Ce n'est pas forcément un bon souvenir pour moi, en fait... C'était énormément de pression. Il y avait la maison de disques, Eddie Barclay avait même fait le voyage jusqu'à Stockholm. Heureusement, Jean Musy était avec moi. Il était mon arrangeur et pianiste. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans lui! Parce que nous étions plus ou moins parqués entre la répétition générale et la fin du concours. Nous étions vraiment entre nous, seuls. Je n'en garde pas un très bon souvenir parce que je me suis sentie « en dessous » de ce que je pouvais faire. Je n'ai pas bien assuré. J'avais la tremblotte... c'était horrible dans le fond! (rires) Quand je vois le film aujourd'hui, j'ai vraiment l'impression que j'avais un manche à balai dans le dos et je ne sais pas comment j'ai terminé ma chanson!! C'était horrible.
Et chanter devant plus de 200 millions de téléspectateurs, on le ressent?
Oh! Je peux vous assurer que je l'ai ressenti! A la répétition générale, j'avais été magnifique. On m'a dit après que les autres pays m'achetaient aux enchères!! (rires) Et au moment du direct, juste après le « Te Deum », j'ai perdu mon contrôle... On le voit bien quand on décortique le film de ma prestation. Vers les 2/3 de la chanson, je commence seulement à me détendre un petit peu... Quand mon père m'a vu à la télé, il a dit à ma mère « Elle n'ira pas jusqu'au bout! » (rires)
Donc, çà reste une expérience assez particulière pour vous...
Oui, c'était très très difficile! Une émission de TV ordinaire, c'est déjà très éprouvant pour moi, alors l'Eurovision... vous imaginez!!
Regardez-vous encore l'Eurovision aujourd'hui?
Non. A vrai dire et pour être tout à fait honnête, je ne l'ai jamais beaucoup regardée! A part peut-être les premières années, avant mon passage. C'était l'époque où il y avait encore des chanteurs intéressants comme Isabelle Aubret, Hugues Aufray ou François Deguelt... Maintenant, c'est devenu un peu la foire, c'est dommage... Enfin... Il y a tout de même eu de bons chanteurs après... comme Marie Myriam! Et puis, ce que je n'appréciais pas trop, c'est que tout le monde chantait en anglais! Je n'ai rien contre la langue anglaise, mais il faut choisir : soit on représente la création de son pays, soit on fait un concours international et on ne porte pas ses couleurs. A vrai dire, çà ne m'intéresse plus.
Vous avez enregistré « Et Bonjour à toi l'artiste » en six langues, je pense (français, anglais, allemand, italien, espagnol et japonais). Est-ce un exercice qui vous a amusée de chanter dans plusieurs langues?
Ah oui! Çà c'est vraiment amusant! (rires) C'était assez rigolo. J'avais un coatch pour chaque pays. L'Anglais et l'Espagnol, çà allait à peu près, parce que j'avais appris ces langues-là à l'école. L'Italien, çà allait encore... Mais alors, en Allemand... moi qui n'avais jamais appris l'Allemand, j'ai éprouvé beaucoup de difficultés avec les sonorités Allemandes! Et le Japonais... Et bien, vous savez quoi? Finalement, c'était beaucoup plus facile en Japonais qu'en Allemand! (rires) En plus, les traductions n'étaient pas des traductions. Je crois d'ailleurs me rappeler que dans la version Allemande, les choeurs sur « Il est temps, d'acheter des couleurs » étaient devenus « Vive l'Amour »!! çà n'avait plus rien à voir. Même le texte : çà parlait des Champs-Elysées et de la Tour Eiffel.
Et vous les appreniez phonétiquement alors les chansons?
Ah oui. Comment aurais-je fait autrement? (rires)
Vous gagnez, en 1979, le prix de la chanson de l'Hexagone au Midem avec « La goutte d'eau », écrite par Simon Monceau. Ce même Simon Monceau vous produira un album aussi. Comment est née votre collaboration?
Simon avait écrit avec Didier Marouani en 1978 un double album qui s'appelait « Le Rêve de Mai » qui relatait l'épopée de mai 68. On était un paquet de chanteurs sur ce disque : il y avait Jean-Michel Caradec, Nicolas Peyrac, Armande Altaï, Sabrina Lory... Ils voulaient en faire une comédie musicale et sont allés voir Europe 1 pour se faire sponsoriser et... pas de chance, Europe 1 était en partenariat avec « Starmania »! (rires) Donc, cette comédie musicale n'a jamais existé sur scène, mais le disque est tout de même sorti. Çà m'a permis de rencontrer Simon qui était un auteur dont j'ai vraiment beaucoup aimé l'écriture. Quand j'ai préparé l'album de « La Goutte d'eau », on a décidé d'écrire ensemble les textes. Quand on a écrit « La Goutte d'eau » qui est une adaptation d'une chanson irlandaise, on était tous les deux à la table de travail, mais je n'ai pas écrit un seul mot! C'est lui qui a tout écrit. Mais disons que comme j'étais là, je lui ai donné l'impulsion! (rires) Et puis le disque a été arrangé par Jannick Top. La première version avait des choeurs exceptionnels. C'était quasi lyrique. C'était vraiment extraordinaire. C'était une très belle chanson... et elle est toujours très belle.
Après avoir été un énorme succès, « La goutte d'eau » a été interdite d'antenne, je pense.
Oui, et en fait, j'en ai appris la raison il n'y a pas très longtemps. En fait, je pensais que c'était par rapport au texte... Il faut se remettre dans le contexte, on était juste avant l'arrivée de la gauche au pouvoir. Et il y avait les chanteurs de gauche et ceux de droite. C'est assez schématique, mais c'était vraiment çà, croyez-moi... Et puis, en fait, non... J'ai donc appris il y a peu que la musique qui avait inspiré « La Goutte d'eau » était l'hymne de l'IRA de l'époque. En fait, il n'y avait que quatre radios à cette époque là, et seulement deux diffusaient le titre.
Et comment vous le vivez?
Maintenant ? Çà me fait bien rigoler!
Et à l'époque?
Très sincèrement, çà a été un peu violent. Parce que je ne comprenais pas... Pour moi, c'était une belle chanson, qui disait des choses, qui était intelligente. Et puis qui était très originale pour l'époque... Je la chantais a cappella tout de même!
Et c'est à partir de ce moment que vous vous faites plus discrète dans les média?
Oui, c'est à partir de là que j'ai commencé à être un peu oubliée des médias. Sur le coup, çà a été un peu violent parce que j'avais toute une équipe autour de moi et en quelques temps tout le monde s'est barré. Et du jour au lendemain (enfin, je schématise, çà a mis un an ou deux), je me suis retrouvée à devoir me trouver des dates de concerts toute seule... je ne savais pas faire tout çà! Je ne savais rien faire d'autre que de chanter, composer et écrire. Donc, çà a été un petit peu (beaucoup...) rude.
Donc, pour vous, çà a été un réel tournant dans votre carrière ?
Oui. En fait, çà a été l'amorce d'un virage. Et le disque suivant a montré que le virage avait été très bien amorcé! (rires) J'étais pourtant dans mon temps, je n'avais pas gardé mes robes à fleurs des années 70, j'avais coupé mes cheveux, ou devrais-je dire, mes boucles?... En fait, j'avais eu le culot de couper mes boucles et de changer de son. Le disque s'appelait « Zut », c'était un titre un peu provocateur... mais je suis un peu provocatrice! Enfin... gentiment, n'est-ce pas! (rires)
Mais on n'a pas aimé, parce que Nicole Rieu devait rester la petite fille sage avec ses robes en dentelle et ses jolies boucles romantiques!
Mais finalement, et après coup, je peux dire que ça m'arrangeait bien aussi. Parce que je ne supporte pas d'être dans une case ni d'être cataloguée. La vie bouge et le plus grand des imbéciles est celui qui ne bouge pas. On se remet en question sans arrêt, c'est ça qui est intéressant dans la vie. C'est quand on rencontre des gens et qu'on parle avec eux qu'on a des nouvelles idées, etc... Pour moi la musique et la vie, çà va de paire. Donc, je ne pouvais pas rester la petite Nicole Rieu qu'on avait connue et j'avais envie d'évoluer.
Même si çà a été difficile sur le moment, je suis persuadé que çà vous a permis d'être vous-même et de faire ce que vous aviez envie...
Oui, bien entendu. Mais de toute manière, j'ai toujours fait ce que j'avais envie de faire. Avec le recul, je ne regrette rien, vraiment rien. Parce que je peux me regarder dans la glace. Et puis, çà m'a permis d'aller voir autre chose que le monde du showbiz, qui est tout de même assez creux... Je parle du showbiz, pas des artistes. Parce que chaque artiste a sa personnalité! Mais le showbiz en lui même n'est pas très représentatif de la vie.
Vous vous êtes beaucoup engagée par la suite, notamment aux côtés de Mère Teresa et en Roumanie. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?
C'est mon coeur ouvert sur le monde, tout simplement. J'ai toujours été très à l'écoute des problèmes des autres. Déjà quand j'étais gamine, je rêvais d'aller soigner les lépreux. Çà a toujours été présent dans ma vie. Ce sont peut-être mes grands yeux qui ont fait çà... J'ai toujours eu un regard sur le monde. C'est vrai que quand on est un peu sensibilisé à ce qui se passe de grave autour de nous, et bien les problèmes existentiels d'une chanteuse de variété n'ont plus beaucoup d'importance. Ce qui est important, c'est de remplir sa vie. Je ne veux pas avoir de regrets quand je quitterai cette vie-là. Je vis la vie à fond. Donc, quand il y a eu le coup d'état en Roumanie, je suis partie là-bas. J'ai appris à mes dépens, et aux dépens des enfants que je suis allée voir, que çà ne servait pas à grand chose. J'avais de grandes idées : je voulais amener des jouets aux orphelins de Roumanie. On a donc préparé un camion et nous sommes partis avec trois autres copains. On avait récolté des jouets, des vêtements, des fruits... On est partis et arrivés là-bas en disant que c'était pour les enfants tziganes alors que nous n'avions rien pour leurs enfants à eux. Nous n'avions pas pensé du tout à ce qu'il se passait là-bas. Et nous sommes arrivés dans un orphelinat où la plupart des enfants étaient tziganes et autistes. On leur a donné les jouets et une heure après... tous les jouets étaient cassés ou presque. Par contre, j'ai chanté pour eux. Et quand nous y sommes retournés six mois plus tard, tous les enfants sont venus à notre rencontre en chantant ce que je leur avais appris. Çà, çà a été une belle récompense...
Vous savez, plein de gens veulent faire de l'humanitaire, mais ça ne s'improvise pas. Je l'ai appris! On ne fait pas de l'humanitaire comme çà. On n'y va pas qu'avec son coeur, il faut réfléchir un petit peu...
Je suis heureuse d'avoir pu offrir un peu de joie à ces enfants en chantant pour eux. Après, je suis allée dans des mouroirs et des orphelinats en Inde... J'ai pris un grand coup de bambou. C'est à ce moment là que quand je suis revenue dans mes problèmes quotidiens, je me suis rendue compte que j'avais beaucoup de chance. On relativise...
Donc, comme j'ai beaucoup de chance, et bien je me suis dit que j'allais la faire perdurer et en faire profiter ceux qui en avaient moins...

A cette époque, dans les années 80, vous avez enregistré plusieurs albums de Noël, est-ce une période de l'année que vous aimez particulièrement ?
Ah oui! Quelles que soient mes croyances, quand j'étais petite, Noël, c'était sacré! Il y avait la Messe de Minuit, les chants de Noël, le Père Noël, les cadeaux... Pour moi, Noël, c'est un instant qui se situe dans le merveilleux. Je suis une amoureuse des voix, vous le savez, alors quand on m'a proposé de venir chanter la messe de minuit avec les choeurs de la Cathédrale de Chartres dans la Cathédrale se Chartres... J'y suis allée en courant! C'était génial. Allier le plaisir de chanter avec un grand groupe vocal (et pas n'importe lequel!) et le faire dans la Cathédrale de Chartres et en plus, à Noël... J'étais aux anges! C'était un super cadeau. On l'a enregistré et ça reste complètement d'actualité parce que ce sont des chants universels qui ont traversé le temps.
Vous avez enregistré des chansons pour enfants aussi, c'était un nouvel exercice pour vous. Comment en avez-vous eu l'idée ?
A ce moment-là, je l'ai fait parce que mon fils était petit. Et il se trouve qu'à cette époque, j'ai rencontré quelqu'un qui faisait des albums pour enfants et qui m'a écrit des textes. Çà m'a beaucoup plu. Parce que ce n'était pas gnangnan. Les chansons étaient très mignonnes et destinées aux tout petits. Je les chante d'ailleurs encore maintenant. Pas plus tard qu'hier, je faisais encore une animation dans une école primaire et j'ai ressorti « Le cerf volant », et la chanson plaît toujours aux gamins. Les thèmes restent toujours les mêmes. Par contre, là, je diminue en âge! Quand j'ai écrit ces chansons, je pouvais les chanter jusqu'au CM1, CM2. Mais maintenant, c'est limite CE2!! (rires)
L'époque a changé...
Oui, et c'est très bien ainsi!
Vous avez toujours beaucoup chanté la nature. Vous l'aimez profondément ?
J'en fais partie, donc, bien entendu! C'est un peu comme si vous me demandiez si j'aimais ma mère... Pour moi, on ne peut pas être insensible à ce qui se passe autour de nous. On vit avec les saisons, avec l'air, avec l'eau... En principe, on devrait les respecter! Je dis bien en principe...
Pouvez-vous me parler un peu du concept de « Je chante, donc je suis » ?
C'est un clin d'oeil à Descartes, évidemment. Pour lui, c'était quand on pensait qu'on était. Moi, je m'inscris en faux. Dans ma logique de vie, le cerveau droit est tout aussi important que le cerveau gauche au niveau de la conscience de l'être. Chanter, çà implique le cerveau droit, donc l'intuitif, etc... Et le deuxième clin d'oeil, c'est bien évidemment le titre de la chanson qui m'a fait connaître au public, bien entendu. Cette chanson, « Je suis », ça fait 36 ans que je la chante... (rires) Elle s'est inscrite dans mes gènes.
A un moment de ma vie, j'ai eu envie avec ce que je suis, ce que je sais, ce que j'ai appris de transmettre ce savoir aux autres... Donc, donner des cours de chant basiques, çà ne m'intéressait pas. Parce que je ne suis pas capable de le faire, tout simplement. Je suis alors allé étudier d'autres voies, ou voix, c'est comme vous voulez... Je suis tombée sur l'école de psycho-pédagogie de la voix et de la parole de Jacques Bonhomme. J'ai donc suivi les cours pendant deux ans jusqu'à l'élaboration de mon mémoire. Et aujourd'hui, cette formation me permet de proposer des stages de relation d'être par la voix et par le chant. Mes stages s'adressent donc bien entendu aux personnes qui aiment chanter, mais pas forcément des chanteurs. Certains chantent faux, d'autres n'aiment pas leur voix, d'autres ont des problèmes lorsqu'ils chantent ou parlent en public... En une semaine, on fait un bout de chemin ensemble. On chante beaucoup et on rit beaucoup aussi. Et çà se termine par un concert donné en public. Donc, pour les gens qui manquent de confiance en eux, c'est un sacré exercice... Ils chantent 6 chansons, et puis je fais un récital. C'est un beau défi à relever pour les stagiaires, parce qu'il y a pas mal de textes à apprendre, des mélodies, etc...
Pouvez-vous me parler du spectacle « Ce soir, on improvise » que vous préparez avec François Deguelt et Gilles Dreu ? C'est une nouvelle expérience enrichissante pour vous aussi, je suppose ?
Oh oui ! Vous savez, j'ai toujours aimé les tours de chant avec d'autres chanteurs. J'ai un esprit de groupe et de troupe. On en avait parlé avec François il a un peu plus d'un an, puis Gilles Dreu est venu se greffer. Et comme on s'aime bien les uns les autres, qu'on a déjà partagé des scènes ensemble, on est partis dans cette aventure... Pour l'instant, on ne l'a pas encore joué. On en parle, et on l'élabore. La première aura lieu en septembre. C'est dans mes projets qui se concrétisent...
Et justement, dans vos projets, vous avez aussi « çà va chanter », non ?
J'ai ce projet que je joue depuis trois ans maintenant avec Guy Bonnet et André Chiron, qui sont deux chanteurs provençaux. Et nous travaillons avec un super groupe vocal qui vient du côté d'Avignon, « Arc-en-Ciel ». Nous avons monté un spectacle qui s'appelle « çà va chanter » dans lequel chacun intervient sur le répertoire de l'autre. On mélange nos répertoires les uns les autres et on chante ensemble. J'aime infiniment ce concept-là.
Quel regard portez-vous sur l'évolution de votre métier ?
C'est difficile... çà a évolué très vite et pas forcément dans le bon sens. Très honnêtement, j'ai complètement décroché il y a une dizaine d'années. J'aborde internet sur la pointe des pieds. J'ai un myspace, mais je n'y vais pas forcément tous les jours... J'ai beaucoup de mal à me mettre à toutes ces nouveautés, mais je le fais, à mon rythme! (rires). Au niveau de ce qui se passe en chanson, je reconnais que j'ai décroché... J'ai donc de grosses lacunes! En plus, vous savez je n'ai plus la télé depuis au moins 15 ans, donc, je ne suis pas vraiment au courant de ce qui sort maintenant. La télé c'est un outil merveilleux et captivant, mais je ne supporte pas l'utilisation qui en est faire. Là aussi, c'est un autre débat! (rires) Attention, je ne veux absolument pas être passéiste! Je veux bien être tout sauf passéiste, justement! Il y a forcément plein de jeunes créateurs magnifiques, mais je leur souhaite beaucoup de courage et de persévérance parce que je ne sais pas comment ils peuvent faire aujourd'hui pour trouver une audience. Je vois combien c'est difficile. Je suis la carrière de quelques uns de près. Mais franchement, je trouve que c'est très très dur, beaucoup plus qu'à l'époque où j'ai débuté. Aujourd'hui, il faut arriver avec sa prod complètement faite. Je ne sais pas comment le gamin qui fait ses petites musiques sur sa gratte chez lui va faire s'il n'a pas tout l'éventail de logiciels nécessaires à faire une maquette... A l'époque, quand j'ai débuté, c'est Lucien Morisse qui m'a auditionnée en personne. Çà ne se fait plus aujourd'hui... Ah la la, quand je m'entends parler, on dirait une vieille machine ou une vieille combattante! (éclats de rire)
Il y a vraiment à notre époque une crise de la gestion de la création. C'est terrifiant de penser que le budget alloué à la culture s'amenuise d'année en année...
Quels jeunes artistes aimez-vous à l'heure actuelle?
Çà va être difficile de vous répondre. Il y en a quelques uns tout de même comme Sophie Terol qui est vraiment pétillante et très agréable. J'adore Lola Lafon aussi dont le deuxième disque va être forcément formidable.
Ce que vous aimez, c'est le spectacle vivant ?
Oh oui, j'aime le spectacle vivant!
Je vais vous donner un exemple... La semaine dernière, j'étais en conflit avec des gens qui proposaient au public d'un petit village de venir dans une salle voir sur un écran une pièce de théâtre qui se jouait en direct à Paris... Je ne comprends pas que le public vienne se régaler d'un spectacle qui se joue ailleurs, alors que pour le même prix, ils pourraient aller voir un jeune sur une scène... en chair et en os! çà me dépasse un peu... J'avais envie de leur dire « ce soir, vous empêchez un chanteur, un comédien ou un conteur, bref quelqu'un qui va faire un vrai spectacle, qui va vivre sur scène, de travailler... Vous tuez le spectacle vivant...» Il y a un vrai combat à mener à ce niveau là, je pense... Il faut sauver le spectacle vivant !

Pour résumer, quels sont vos projets pour 2010 ?
Le CD « Femmes » qui est sorti fin avril. Je l'ai reçu le premier jour de mes spectacles à l'Essaïon, pour tout vous dire! C'est pour cela que je retournerai sur cette scène à la rentrée pour le présenter au public et espérer trouver un écho.
Et j'aimerais aussi aller chanter dans des centres d'accueil de femmes. En fait, j'ai eu l'expérience pendant trois ans d'aller rencontrer dans des foyers d'accueil des femmes qui avaient subi des violences. Et je pense qu'on les aide beaucoup, bien entendu au niveau de leur quotidien, mais aussi au niveau de la joie qu'on peut leur procurer. J'aime penser que ma voix peut leur servir de câlin ou de doudou...
J'ai encore pas mal de stages bien entendu pendant cet été, et des concerts un peu atypiques avec le groupe « Arc-en-Ciel » dont je vous ai parlé tout à l'heure. On a monté ensemble un spectacle de Noël, nous le jouerons donc au mois de décembre.
Pleins de belles choses en projets aussi, dont ce spectacle avec François et Gilles. Et puis des tas de projets qui sont encore en cours... Vous savez, j'ai fait une reprise d'une chanson Argentine. Et quand on a commencé à la répéter avec les musiciens, j'ai eu envie de faire un album de chants andalous!
Comme vous le voyez, il y a plein de belles choses qui arrivent...
Enfin, je vais vous donner quelques mots, vous allez me dire ce qu'ils vous évoquent instinctivement.
Naissance : enfant
Nicolas Peyrac : So far away!... (rires) Parce que cette chanson, il me semble, il l'avait d'abord donnée à mon directeur artistique, qui lui a dit « Pourquoi tu ne la chantes pas toi-même? » Il a bien fait, vous ne trouvez pas? (rires)
Zut : çà m'évoque plein de choses! C'est le début de ma bouderie médiatique et c'est aussi une façon gentille de dire M****! (éclat de rires) Quoique aujourd'hui... j'ose le dire, ce mot de cinq lettres!
Jean-Michel Caradec : un ami très cher qui me suit toujours et qui est toujours à mes côtés.
Artiste : Heureux
Ferrat : Dis bonjour aux étoiles !
Jardins : qui n'est plus secret... c'est aussi le titre d'un album que j'ai sorti et dans lequel j'ai ouvert vraiment mon intimité.
Femmes : J'en suis une... Et je serai heureuse le jour où la femme sera debout sur les cinq continents.
Propos recueillis par IdolesMag le 5 mai 2010.
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