Interview de Léonard Lasry

Propos recueillis par IdolesMag.com le 27/04/2020.
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Leonard Lasry © Kris Maccotta

Il avait prévu la sortie d’un EP puis de son nouvel album à l’automne, mais les évènements en ont décidé autrement. Léonard Lasry publie aujourd’hui « Se revoir peut-être », un recueil de neuf chansons écrites avec Elisa Point et enregistrées pendant le confinement. Des chansons extrêmement touchantes, à la fois douces et mélancoliques, qui parlent des sentiments parfois contraires qui nous traversent en ce moment… le temps, les doutes, la nostalgie du monde d’avant, l’espoir et l’incertitude face à celui de demain, mais aussi - et surtout –  la soif de vivre qui reste notre moteur.

Sans véritablement évoquer cet album que tu viens d’écrire, comment vis-tu cette solitude et cet isolement imposés dus au confinement ?

Leonard Lasry, Se revoir peut-être © Kris MaccottaJe le vis… bien (sourire), même si je suis confiné seul. Avec la technologie actuelle, nous sommes très entourés, de par les écrans, les téléphones et les vidéos. Je me demande d’ailleurs comment ça se serait passé il y a vingt ans, quand nous avions nos Nokia et la possibilité d’envoyer 20 textos par mois… (rires) On se sent moins seul, du coup. Après, on a besoin de voir l’autre, le toucher, sentir un contact plus chaleureux qu’au travers d’un écran. Donc, oui, je suis impatient de reprendre une vie normale, et dans le même temps, on le sait aujourd’hui, il n’y aura pas de vie normale qui nous attend à la sortie de confinement. La vie d’après ne sera pas celle d’avant. C’est un constat terrible… C’est totalement intrigant ce qui nous arrive. Et c’est une expérience assez intéressante et finalement inspirante en ce qui me concerne. Comment allons-nous sortir de tout ceci ? Je ne compte pas véritablement les jours jusqu’au 11 mai comme beaucoup de gens le font parce que je me dis que le 11 mai ne sera pas une libération, nous ne pourrons tout de même pas nous retoucher, nous embrasser… Fallait-il faire comme en Suède et ne pas imposer un confinement obligatoire ? Étions-nous armés pour ?

Nous vivons dans une incertitude totale. Le futur est par définitions toujours une énigme, mais aujourd’hui, même à très court terme, on est dans l’incertitude.

Oui, tout est remis en question. On a tous des projets à plus ou moins moyen et long terme. Là, c’est un grand point d’interrogation. Pour le coup, le futur même proche est une énigme… Le futur, on ne le connait pas, mais disons qu’on le provoque parfois, on le dessine, on y pense, ne serait-ce qu’avec nos projets. Là, on ne sait rien.

Tu viens de me dire que cette situation inédite dans laquelle nous nous trouvions était finalement assez inspirante. As-tu rapidement pensé écrire des chansons quand le confinement a été décrété ?

Non, pas du tout. Comme tu le sais, je travaille depuis un bon moment sur mon vrai prochain album. Je devais sortir un EP en ce moment. Donc, je me suis dit que c’était une belle opportunité de me lancer dans la finition des chansons. Je me suis dit que j’allais employer ce temps pour peaufiner tout ce qui pouvait être peaufiné à distance, avant de retrouver les musiciens pour l’enregistrement.

Quel a été le point de départ de cet album « Se revoir peut-être » ? Quelle chanson ?

« Se revoir peut-être », précisément. J’ai dû la composer à la fin de la première semaine ou au début de la deuxième semaine de confinement. Dans un premier temps, je me suis dit que ce serait pas mal de publier une chanson inédite pendant ce confinement…

L’idée de publier un véritable album est arrivée dans la foulée ?

Pas tout de suite. Quand j’ai écrit cette chanson,  j’ai eu envie de la publier. Peut-être en single, peut-être sur un EP, je n’en savais rien. J’avais d’un autre côté quelques autres chansons qui étaient plus ou moins avancées, comme « Naples ». Celle-ci, je l’avais commencée avant le confinement, et je l’ai terminée pendant. Je me suis dit que c’était peut-être le moment de la sortir. J’ai donc fait quelques petits lives sur les réseaux, mais ça n’allait pas plus loin… Et puis, de fil en aiguille, en quinze jours / trois semaines tout au plus, je me suis retrouvé avec toutes ces chansons et j’ai trouvé l’idée de publier un album intéressante. Vu que je les avais enregistrées chez moi au piano, techniquement, c’était envisageable. Les piano-voix, je les ai enregistrées moi-même, les guitare-voix, j’ai demandé de l’aide à des amis guitaristes. Là aussi, la technologie actuelle a joué en notre faveur, Skype, pour ne pas le nommer m’a été d’un grand secours ! (sourire)

Leonard Lasry © Lyne Looze

J’allais t’en parler, c’est finalement un retour aux sources pour toi, cette simplicité extrême, ces chansons ultra dépouillées piano/voix ou guitare/voix, entièrement homemade…

C’est vrai. Mon tout premier album était un piano-voix. J’en ai republié un un peu plus tard en reprenant des chansons de plusieurs albums et différents projets. Et puis sur scène, de toute façon, même mes chansons très orchestrées, je les joue en piano-guitare-voix. Finalement, c’est assez naturel pour moi de chanter des chansons dépouillées, ça colle avec mon jeu de piano et ma façon d’écrire les arrangements. De toute façon, les chansons naissent au piano et elles existent toujours au piano, alors, les enregistrer ainsi, c’est assez naturel.

L’album a été écrit, composé et enregistré en un temps record, quelques semaines tout au plus. On sait que tu aimes prendre le temps de peaufiner tes disques en règle générale. Est-ce que ça a été facile de « lâcher » ces chansons aussi rapidement ?

Tout a été extrêmement vite. Ma chanson préférée, « Ce qu’il fallait dire », je l’ai composée le vendredi, j’ai enregistré le piano le samedi et la voix le dimanche… Et c’est rare, effectivement, parce que j’aime laisser un peu le temps aux chansons avant de les enregistrer. Quand j’y réfléchis, l’enregistrement a été fait en quelques jours. Les dernières chansons ont été fixées très peu de temps après leur naissance. Et finalement, c’est assez sympathique ! (sourire) Je n’ai pas encore eu l’occasion de les réécouter des dizaines de fois, mais suffisamment pour pouvoir me dire qu’elles me plaisaient. Nous avons donc écrit toutes ces chansons avec Elisa Point, nous nous parlons tous les jours au téléphone. Et nous nous sommes d’ailleurs posé cette question « fallait-il prendre plus de temps ? » J’avais peur que ce ne soit bâclé, et en même temps lorsque j’écoute cet album, je me dis que non, qu’il tient la route. Il est tel que je voulais. Là, ça fait quinze jours qu’il est bouclé, et j’en suis toujours très content ! (sourire)

Finalement, tu n’as aucun recul sur ces chansons.

Aucun, et je trouve ça plutôt sympathique. C’est assez rigolo de me dire que je suis enfermé chez moi depuis un certain nombre de semaines, et que ces chansons seront la trace de cet enfermement et de cette période inédite que nous vivons. Ce sont des chansons que j’ai composées et enregistrées chez moi, je les ai tout de même envoyées en studio pour qu’elles soient mixées, je ne sais pas tout faire. Aujourd’hui, je me dis que parfois, nous devrions peut-être, nous musiciens, faire les choses plus instinctivement et moins réfléchir à certains détails… c’est une réflexion ! Quand je repense à « Avant la première fois », mon précédent disque, sa conception s’est étalée sur quoi ? Quatre ans ? Quelque chose comme ça. Là, je suis en train de bosser sur le prochain, ce sera moins long que quatre ans, mais quelques années tout de même, deux ou trois. C’est devenu une habitude de laisser trainer les choses… au moins celui-ci sera la contrebalance des autres ! En même temps, sur du piano-voix comme c’est le cas ici, sans artifice, si le piano est bon et que la voix tient la route… ça passe (rires)

« Se revoir peut-être » va bénéficier d’une édition physique, il fera donc partie intégrante de ta discographie, il ne restera pas une « parenthèse confinée ».

Je vais être très honnête avec toi… quand j’ai commencé à parler de ce projet à différentes personnes, je me suis rendu compte que pas mal de gens qui me suivent souhaiteraient garder une trace de cet album, autre que du mp3 ou du streaming. Il se trouve que pendant ce confinement, mon distributeur m’a proposé de fabriquer un mini-tirage que nous pourrions vendre tout en respectant toutes les règles, et qu’il serait livré par courrier au gens qui le souhaiteraient. J’ai trouvé l’idée bonne et j’ai dit banco,. Il est né comme ça, un peu au hasard des évènements, mais oui, il est un pion de ma discographie. Je l’assume totalement. J’aime beaucoup les chansons. Je ne sais pas où il ira ce disque, mais ce dont je suis certain, c’est que lorsque je pourrai rechanter sur scène, je reprendrai certaines de ces chansons-là, elles ne resteront pas « confinées », elles vivront plus tard. C’est une certitude. Je pense notamment à « Se revoir peut-être », « Ce qu’il fallait dire »… je les adore, je les jouerai donc sur scène. Certaines resteront probablement des « chansons d’album » et ne me suivront pas ad vitam. Mais c’est le cas pour tous les albums, celui-ci ne déroge pas à la règle.

Tous les textes sont signés Elisa Point. Vous avez l’habitude de travailler ensemble depuis quelques années maintenant, mais là, travailler à distance, par téléphone, chacun chez soi sans pouvoir se voir, ça a changé quelque chose ?

Nous travaillons habituellement ensemble, de visu. Là, ça a bousculé un peu nos habitudes, mais pas tant que ça. Elle a d’abord écrit « Se revoir peut-être ». Nous parlions des chansons caritatives, et de la possibilité d’écrire une chanson… Nous voulions écrire une chanson sur ce que nous ressentions en tant qu’humains. De fil en aiguille, nous avons dessiné ensemble les contours de ces sentiments que nous éprouvions en étant confinés. Nous nous appelons tous les jours, voire plusieurs fois par jour, pour parler chanson et d’autre chose. Nous parlions des images que nous recevions d’Italie, de ces gens qui applaudissaient aux fenêtres… naturellement, et très vite, nous nous sommes dit que si nous devions écrire une chanson sur ça, il fallait parler des sentiments que nous ressentions. Elle a écrit un petit bout de texte et me l’a donné, comme nous travaillons habituellement ensemble, d’ailleurs, mais par téléphone. Ça m’a plu¸ et nous avons continué. « Se revoir peut-être » est arrivée comme ça. Les autres ont suivi.

Finalement, mis à part travailler par téléphone, ça n’a pas changé trop vos habitudes

Non. Après coup, je me dis que c’est mieux probablement quand nous sommes ensemble. La dynamique n’est pas la même, on est plus excité quelque part. Mais au final, nous nous sommes débrouillés avec les moyens du bord. Quand je trouvais une mélodie, je l’enregistrais sur mon dictaphone et je la lui envoyais dans la foulée. Elle était contente ou pas, on rigolait et on avançait comme ça.

Tu as repris deux chansons d’Elisa Point.

Oui, j’ai composé sept chansons et je lui en ai emprunté deux. Il y a plusieurs chansons de sa discographie que j’aime profondément et que je savais que j’allais reprendre un jour ou l’autre. Il y a notamment « Vivre vite », que j’aime beaucoup. Ça faisait un moment que je voulais la reprendre, et je pense que c’était le bon moment. Pareil pour « Dépêche-toi », je la jouais depuis longtemps celle-là, et elle trouvait parfaitement sa place sur ce disque.

Sans rentrer dans l’explication de texte, y a-t-il selon toi un fil conducteur qui se tisse au fil des neuf chansons ?

Oui, et d’ailleurs j’en ai écarté quelques-unes et me suis recentré sur ces neuf-ci parce que je souhaitais ce « fil rouge » dont tu parles, et notamment les deux chansons d’Elisa. Ce « fil rouge », ce sont les choses que l’on observe en ce moment : le rapport au temps, à la vie, l’espoir, la nostalgie, l’incertitude et en même temps la soif de vivre. Peut-être après ce confinement les gens vont-ils être dans une sorte de Carpe Diem permanent ? Vouloir profiter plus ? En même temps, est-ce que ça va nous servir de leçon ce qui nous arrive ? Ce sont un peu tous ces questionnements et ces sentiments que j’ai voulu mettre dans ce disque. Ce disque, c’est cette envie de vie. Aucun alibi, à part la vie, la vie…

Leonard Lasry © Paul Mouginot

Il y a beaucoup de références littéraires dans ce disque (Emma Bovary, La Peste, Reflets dans un œil d’or…). Tu lis beaucoup en ce moment ?

Oui… enfin, disons que je me suis attaqué à de très gros pavés et que ça m’a pris beaucoup de temps ! Je ne les aurais peut-être pas ouverts aussi rapidement en temps normal, d’ailleurs ! (rires) Et je les ai terminés… Finalement, ce confinement, comme j’ai la chance d’être en bonne santé, je me dis que c’est l’occasion de faire plein de choses pour lesquelles on manquait de temps. Je cours tout le temps en règle générale, toujours à droite et à gauche, là, j’ai dû marquer une pause, une pause imposée. Parfois on se dit qu’on aimerait que le temps s’arrête un instant pour prendre le temps, justement, de faire telle ou telle autre chose, là, on a pu le faire… j’ai regardé une trentaine de films, j’ai lu des tas de bouquins… choses pour lesquelles je ne prends pas forcément le temps en temps normal.

Un mot sur le prochain album. As-tu tout de même avancé ?

Un petit peu au départ, puis j’ai arrêté. Là, je vais reprendre, bien que comme il a été décalé, je vais avoir un peu plus de temps. À l’origine, avant le confinement, nous avions l’idée de sortir un EP en mars/avril, avoir l’album masterisé en mai pour l’envoyer en promo et le sortir en octobre. C’était le timing prévu. Fin mai, au grand maximum, il devait être prêt. Nous n’en sommes évidemment plus là. Il reste encore pas mal de choses à terminer. On va dire que les quatre cinquième sont faits. Il reste deux ou trois chansons à enregistrer et à arranger, mais l’ossature est tout de même bien là.

Mis à part « Se revoir peut-être » et ce futur nouvel album, tu avais sorti quelques projets avant le confinement.

Oui… Je venais de sortir avant le confinement « Le cinéma d’Elisa Point », album concept sur les légendes du cinéma que j’ai composé et arrangé pour Elisa. L’hiver dernier, j’avais composé l’album de Marie-France, « Tendre Assassine ». Ce sont deux projets qui me tiennent à cœur.

Et dans le futur ?

Il y a un remix très sympathique de Charles Schillings d’une chanson que j’ai écrite pour Lolly Wish du Crazy Horse qui va sortir bientôt, « Jamais assez ». C’était une ballade dans l’album et là, c’est devenu un truc électro-disco très chouette, très dansant, très entrainant. J’ai d’ailleurs réalisé le clip au Crazy Horse avant le confinement. C’est quelque chose de nouveau, la réalisation de vidéo, que je fais depuis l’année dernière, et ça me plait beaucoup. Ça devrait sortir au début de l’été.

Jay Jay Johanson, qui est signé sur ton label, avait pas mal de dates cette année.

Effectivement, une  quarantaine ou une cinquantaine de dates qui sont annulées sur les prochains mois. Et la question est « Quand est-ce que ça pourra reprendre ? ». Nous sommes dans l’incertitude la plus totale…

Tu as dans les tuyaux un projet avec Amina également… Elle est d’ailleurs venue te rejoindre sur scène.

Oui, elle est venue me rejoindre sur scène sur une chanson « Que va-t-on devenir ? » Et ça a été le clou du spectacle à chaque fois. Les gens ont été bluffés par sa voix et son charisme.

Où en est le projet ?

Il est toujours en chantier. C’est un projet qui traîne un peu… nous étions déjà en retard, alors je ne sais pas quand ça sortira. Je pense que nous sortirons un petit EP autour de la rentrée. Ce sera une des premières fois qu’elle chantera en français depuis l’Eurovision et « Le dernier qui a parlé ». Depuis, elle avait quasiment toujours chanté en arabe. Là, mise à part une chanson en arabe dont elle a écrit le texte, tout sera en français. C’est un projet qui me tient vraiment à cœur. Quelle interprète ! Quelle voix sublime ! Elle a une super présence vocale, et en plus, c’est une belle personne. Je me souviens quand j’étais ado, je la regardais à la télé et je l’admirais déjà. Je me souviens de l’avoir vue à l’Eurovision, que j’avais regardé avec mes grands-parents, mais ma plus grande claque fut la sortie de son album « Annabi » dans les années 90. Il était excellent. Ce n’est pas ce que le public français connait le mieux d’elle, mais cet album est vraiment super. Et donc voilà, quinze ans plus tard, je l’ai rencontrée par hasard à une projection et de fil en aiguille, nous avons mis sur les rails ce projet commun…

Nous allons terminer cette interview par une question très simple et, espérons-le, bientôt de circonstance, qu’envisages-tu de faire le jour où nous serons déconfinés ?

Bonne question ! (rires) Je pense que ce sera voir quelques proches… à distance, probablement, mais revoir des proches. Finalement, on sort un peu pour les courses essentielles, et je ne pense pas que faire du shopping me manque plus que ça. Mais voir quelques personnes, oui. Pas aller boire un verre, mais peut-être les inviter chez moi... Je vais te raconter une anecdote amusante… je suis retombé hier soir sur un post que j’avais publié début janvier sur les réseaux en disant « En 2020, je vous promets beaucoup plus de lives et de concerts ». Je n’ai pas été visionnaire sur ce coup !… (sourire)

Propos recueillis par Luc Dehon le 27 avril 2020
Photos : Kris Maccotta, Lyne Looze, Paul Mouginot

Liens utiles :
Site officiel : http://www.leonardlasry.com/
Facebook : https://www.facebook.com/leonardlasryofficiel/









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