Interview de Jil is Lucky

Propos recueillis par IdolesMag.com le 17/03/2020.
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Jil is Lucky @ Emilie Pria

Jil is Lucky vient de publier « Off the Wall », un quatrième album particulièrement doux qui invite au voyage et à la liberté. Nous avons été à la rencontre de Jil afin d’en savoir plus sur ce projet particulièrement enthousiasmant, sa collaboration avec Renaud Létang et sa vision de l’esthétique sonore.

Nous nous étions rencontrés à la sortie de « Manon », ton précédent album. Que retiens-tu de ce disque, très à part dans ta discographie ?

C’était assez extraordinaire. C’était un concept-album en français, avec un film… J’ai pu aller au bout d’un fantasme, n’ayons pas peur des mots. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir mener ce projet à bien, avec de bonnes équipes. C’est un album hyper important pour moi.

Jil is Lucky, Off the wall« Manon » est paru il y a quatre ans maintenant, quand ce nouveau projet a-t-il véritablement commencé à prendre vie ?

À la fin de la tournée de « Manon », j’ai commencé un travail ultra mélodique basé sur les refrains, les couplets, les pré-refrains… « Manon » étant un projet en français, le travail s’était accentué sur les mots. Comme je ne trouve pas que le français se prête particulièrement au chant, au contraire de l’anglais qui, lui, est taillé pour, et que j’avais besoin de me recentrer sur le travail sur la mélodie pure, l’anglais s’est imposé à moi, avec des chansons acoustiques, en guitare/voix, très simples.

Il y a eu donc ce choix de revenir à la langue anglaise, mais également le choix de revenir à des instruments organiques, et plus de l’électronique.

Effectivement. « Manon » était un album entièrement électro, et là, « Off the wall » n’a même pas été mixé à l’ordinateur. Ce qui est devenu rarissime aujourd’hui. On n’y trouve que de vrais instruments et des voix. C’est ultra organique. Tout  a été fait à l’ancienne. Ce sont finalement deux projets qui se suivent mais qui sont diamétralement opposés l’un de l’autre.

D’une certaine manière, tu reviens à tes fondamentaux.

Oui. Je ne sais pas a posteriori si c’était de l’ordre de l’envie ou du besoin. Tout ce que je sais, c’est que ça s’est fait très naturellement. Je me suis mis à composer guitare/voix dans l’ambiance d’une des chansons qui se retrouvent sur ce disque, « Homebound ». Très naturellement, je me suis mis à ajouter des rythmiques qui avaient des résonnances très sud-américaines, des rythmiques qui chaloupaient. Et finalement tout s’est créé comme ça assez simplement.

Quand on écoute le disque, il y a plein d’images qui se télescopent. Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ?

Ce qui ressort de mon travail, depuis le début, c’est que la musique est très cinématographique et filmographique. De la poule ou de l’œuf, je ne sais pas si ce sont les images qui me traversent l’esprit que je mets en image ou si je compose naturellement de la musique qui fabrique des images, mais c’est vrai que mes sources d’inspiration principales ont été mes ressentis pendant mes différents voyages et expériences diverses. Il est très « voyage » cet album, finalement. Il y a des trains de nuit, des longues traversées en voiture en Amérique du Sud ou en Inde… Je pense que c’est ça qui transpire de cet album. Et c’est toujours dans cette ambiance que j’ai composé.

Jil is Lucky @ Emilie Pria

« Manon » était un projet musical à la base, mais au final plutôt multimédia. Aurais-tu l’envie, là, aujourd’hui de développer plus en avant le visuel qui accompagne « Off the Wall » ? Aller sur un court ou quelque chose comme ça ? Il invite à ça…

Je suis d’accord avec toi, il invite à ça. Après, oui, je pense que nous allons le développer sur plusieurs clips, sur des visuels que je pourrais faire également… Mais plus loin, je ne pense pas. Du moins pas sur un court-métrage ou quelque chose comme ça. Je me suis rendu compte sur « Manon » que le court-métrage qui l’accompagnait avait un peu parasité le projet. Parasiter est peut-être un bien grand mot, mais je pense qu’il a un peu jeté le trouble dans l’esprit des gens. Était-ce la BO d’un court-métrage ? Alors qu’à la base, c’était vraiment un album. Ce n’était que de la musique autour de laquelle nous avions développé toute une imagerie. Alors, ici, avec « Off the Wall », nous allons développer plusieurs clips, mais aller plus loin, non, je ne le pense pas.

En parlant de clip, selon toi quel est l’intérêt du clip ? Se doit-il d’expliquer la chanson, de l’illustrer, de l’emmener ailleurs, de l’accompagner tout simplement ?

Je vois le clip comme une illustration de la chanson. L’expliquer, je n’en sais rien. Lui apporter un éclairage un peu neuf, oui. C’est un peu ce que j’aime quand je regarde un clip, c’est me dire « tiens, je n’aurais pas mis ce genre d’iconographie autour de cette musique », ça invite à la réflexion. Après, je n’ai pas véritablement d’avis arrêté sur la question, je pense que ça dépend essentiellement de la musique et de la chanson en question. Il y a des musiques qui sont plus ou moins second degré, des clips qui le sont également. Je suis moi-même assez second et troisième degré à la base… donc, c’est assez compliqué en fait… ça dépend du projet en tout cas ! (sourire)

Un mot sur le clip de « Off the Wall ». Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec Morgan Le Faucheur et l’équipe de Almo Film, spécialistes de la glisse ?

En fait, nous nous sommes rencontrés à Nice, étant niçois l’un et l’autre. Comme le thème de « Off the wall », c’est le temps qui passe, l’envie de rester jeune, que la fête continue, etc… je me suis dit que ce serait marrant de tourner un clip avec de vrais kids de 19 ans et pourquoi pas jouer la carte du vieux qui fait la leçon aux jeunes skateurs. (rires) Par ailleurs, j’ai toujours été un peu dans l’univers de la glisse, pas forcément dans mes clips, mais dans ma vie de tous les jours. Donc, je trouvais intéressant de montrer ce côté-là aussi, le fait que je sois skateur. Il y a eu aussi le désir de travailler à nouveau avec Pierre Thyss, illustrateur et dessinateur avec qui je travaille depuis toujours. Nous avions travaillé ensemble déjà sur le premier EP, avant le premier album. Il avait fait les clips du deuxième album… Nous nous connaissons depuis fort longtemps et c’était l’occasion de retravailler ensemble.

Jil is Lucky, tournage clip Off the wall @ Mercier

D’autres clips sont-ils dans les tuyaux ?

Oui, un autre. Pour « My kind of girl ». Il est possible que ça se passe à huis-clos dans une chambre d’hôtel, mais nous sommes en pleine écriture et rien n’est encore définitif.

Je n’aime pas rentrer dans l’explication de texte qui reste un exercice assez scolaire et finalement peu intéressant, mais y a-t-il selon toi un fil rouge qui se tisse au travers des chansons ?

Je dirais que c’est fil rouge qui relie un départ et une arrivée. C’est une route cet album, et les chansons reflètent tous les états d’âme qu’on peut avoir en chemin et les sentiments qu’on peut ressentir. Il y a le départ avec « Out of town », puis l’excitation du voyage avec « Off the wall » ou « Stupid onion ». Après, il y a les regrets. Puis le regard dans le rétroviseur avec « Sarah » notamment. Ce sont tous ces états d’âme que l’on peut ressentir sur la route que l’on retrouve dans ces chansons. Mais surtout, l’idée que la route ne s’arrête jamais.

Tu m’avais confié à l’époque que les chansons de « Manon » avaient été écrites avec une approche Dada, partir d’un mot et développer une histoire autour. Là, ce sont les mélodies qui ont dicté les paroles.

Oui, définitivement. Le travail d’écriture en anglais n’a rien à voir avec celui en français. En français, langue plus gutturale et plus précise, je pars de la sonorité d’un mot. En Anglais, je pars toujours d’une mélodie. Je ne me dis jamais que je vais parler de telle ou telle autre chose quand j’écris une chanson. Il y a deux écoles : soit on travaille le fond, soit on travaille la forme. Étant plutôt dans une démarche esthétique, je me centre sur le travail de la forme, que ce soit le mot en français ou la mélodie en anglais. Et j’ai la conviction que dans la musique, mais aussi la littérature ou le cinéma, la forme fait le fond. C’est parce que l’esthétique pure va être travaillée et magnifiée qu’on va trouver du fond. En modelant l’esthétique, le fond se fait naturellement. C’est la différence entre la création esthétique et le reste. Il y en a plein d’autres qui font le chemin inverse, comme mon frère, d’ailleurs, qui privilégie le fond à la forme, et c’est très bien aussi. Il nous arrive d’écrire pour d’autres personnes, lui travaillant le fond et moi la forme, nous nous complétons parfaitement.

Jil is Lucky @ Emilie Pria

Tu en es à ton quatrième album, as-tu peur de la redite ?

Je la crains, oui. Mais comme l’essentiel de mon travail se crée autour de l’esthétique, je me dois de trouver des mélodies surprenantes, qu’on n’a pas l’impression d’avoir déjà entendues 150 fois…

C’est Renaud Létang qui a réalisé ton disque. Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec lui ? et a posteriori, qu’a-t-il apporté à tes créations ?

On était en train de réunir des maquettes, et nous avions des trucs assez chaloupés à la Manu Chao… nous nous sommes dit que ce serait pas mal d’avoir Renaud Létang à nos côtés. Mais bon… avoir Renaud Létang, c’est très compliqué ! (sourire) Nous y sommes allés au culot en lui envoyant un morceau. Il a eu un coup de cœur et nous a dit qu’il était partant pour le projet. Nous sommes donc allés dans son studio à Ferber à Paris. C’est un studio hallucinant ! Lui étant dans l’épure et le minimalisme et moi dans l’esthétique, notre rencontre a été fantastique. Nous sommes arrivés avec 90 pistes, il nous en a enlevé la moitié pratiquement. Il n’a gardé que l’essentiel. On n’a plus l’habitude d’écouter ce genre de disque ultra moelleux et chaleureux, sans compresseur ni limiteur numérique. Rien n’est fait par ordinateur, tout est chaud, rien n’agresse. Il n’y a jamais de fréquences désagréables. Que ce soit dans les arrangements ou la mise en avant des lignes mélodiques, des chœurs… il a fait un travail d’épure de titan. Il m’a beaucoup appris. Et d’ailleurs, on remarque que plus on va dans l’album, plus les chansons sont dépouillées. On a mixé les premières avant les cinq dernières. Sur « Sarah », « My kind of gril », « Homebound », il ne reste quasiment plus rien si ce n’est basse, batterie et guitare. J’ai appris à ses côté à arranger mes chansons de cette manière. J’ai compris que quand une chanson était bonne, il n’y avait pas besoin de lui ajouter des dizaines d’artifices. Des arrangements superflus sont des cache-misère finalement. Ça se dépouille peu à peu et on se retrouve là sur une émotion au fil du rasoir à fleur de peau. C’est le travail de Renaud Létang. C’est ce qu’il m’a appris. Il a changé ma vision des choses, et notamment de la musique. Ça a été une rencontre bouleversante en ce qui me concerne.

Ce travail à l’épure fait peut-être aussi que cet album est plus facile d’accès que le précédent…

Tout à fait. En ce qui concerne « Manon », je me suis très vite rendu compte qu’on adhérait ou pas. On trouvait la porte d’entrée ou pas. « Manon » était un projet plus intello, c’était un trip à part entière, la rencontre de ce mec qui écoutait de la musique classique pop seventies et cette meuf qui faisait de la musique 8 bits. Le mélange des violons et des synthés, la voix parlée. C’était vraiment un délire, cet album. J’ai fait s’entrechoquer des musiques qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres. Ça m’a pris beaucoup de temps, et je suis très fier de cet album. Mais je reconnais qu’il ‘était pas facile d’accès. « Off the wall » est tout le contraire…

Jil is Lucky @ Emilie Pria

Malgré la période critique qu’on traverse, un mot sur la scène, puisque tu as déjà joué cet album à plusieurs reprises. Quelle formation as-tu et quelle formation auras-tu ?

Nous avons la même formation que depuis toujours, en fait. Même batteur, même guitariste, même bassiste. On tourne à quatre et ça marche super bien. On n’a eu l’occasion que de jouer deux dates, et nous avons été coupés dans notre élan… (rires) mais la réaction du public était géniale. Les autres dates sont reportées à l’automne. C’est un peu dommage parce que Paris et pas mal d’autres dates étaient complètes et nous sortons d’une tournée un peu difficile avec « Manon »… mais bon, ce n’est que partie remise !

Tu penses rapidement à ce qu’une chanson va donner sur scène ?

Oui, très rapidement. Et surtout de par l’expérience de notre deuxième album « Tiger’s Bed » qui était une usine à gaz. Nous nous étions lâchés dans les arrangements sur cet album et quand nous sommes partis en répète, on a pleuré sang et eau. « Off the wall » est taillé pour être joué sur scène et pour faire remuer les gens. Ce n’est pas de la house, on ne s’en rapproche même pas, mais il va bien faire bouger les gens (rires). Il y a de longues parties psychés, de longs solos… c’est vraiment cool sur scène. Et de notre point de vue, la scène est aussi nettement moins contraignante que sur un projet comme « Manon », où tout était millimétré de façon quasi militaire. Là, tout roule tout seul.

Jil is Lucky @ Emilie Pria

« Off the Wall » est ton quatrième album, ça fait plus de dix ans que tu existes en tant qu’artiste aux yeux du grand public. Quel regard jettes-tu sur ton parcours ?

Je me rends compte que j’ai une chance incroyable depuis dix ans de pouvoir créer de manière complètement libre. Je n’ai aucune contrainte. Pour l’instant, et c’est le cas depuis dix ans, je fais ce qui me plait. Quand je regarde ma discographie, je vois quatre albums qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, si ce n’est que c’est de la pop, et un fil conducteur, mon travail sur les mélodies et l’envie de trouver l’émotion immédiate sur chaque chanson. Je suis hyper fier de ça. Je suis hyper fier aussi de fait qu’il y a un public qui me suit depuis ces dix ans. On a en a perdu quelques-uns en route, retrouvé d’autres, puis certains sont revenus… C’est l’histoire d’une discographie libre en fin de compte.

C’est, de mon point de vue, ce sentiment d’extrême liberté qui ressort de l’écoute de « Off the wall ».

Je suis content que tu le ressentes comme ça. Ce qui m’inspire, c’est de n’avoir jamais aucune contrainte devant une feuille blanche. Ne jamais me dire « tiens, je devrais faire un truc dans cet esprit-là » ou « tiens, je devrais parler de ça, ça pourrait plaire ». Jamais. Je me mets à l’abri de toutes les contraintes, avec les dangers inhérents qu’une telle pratique peut engendrer. Mais après quatre albums, je me dis que j’ai une œuvre qui est très libre, et c’est ce qui m’anime.

Propos recueillis par Luc Dehon le 17 mars 2020.
Photos : Emilie Pria, Mercier

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