Interview de Perez

Propos recueillis par IdolesMag.com le 29/01/2020.
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Perez @ Yann Stofer

Perez revient avec un excellent troisième album « Surex », qui marque une nouvelle fois sa collaboration avec Théo Pozoga et Steve Strip. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à sa rencontre pour évoquer la genèse, la conception et la réflexion autour de cet album, mais également la vision onirique de son projet, de la sortie de « Saltos » à « Surex ». Rencontre avec un artiste magnétique et hypnotique qui emmène une nouvelle fois l’auditeur aux confins de la réalité, du rêve et du cauchemar…

Avant de parler de « Surex », j’aimerais revenir un instant sur « Saltos » et « Cavernes » qui sont parus respectivement en 2015 et 2018. Que retiens-tu de ces deux premiers albums ?

Ce projet, je l’ai toujours vu comme en constante mutation. J’aime bien que chaque album redéfinisse un territoire ou un monde. « Saltos », le premier album que j’ai sorti chez Barclay avait un côté très Pop 80. Ça faisait déjà deux ans que je travaillais sur ce projet solo en français, et j’étais encore très pris dans mes influences, les Perez - SurexÉtienne Daho, Bashung, Christophe et toute cette vague new wave française avec Elli & Jacno. J’essayais de connecter tout ceci avec la musique que j’écoutais à l’époque. « Saltos » avait un truc très coloré, finalement. C’est probablement le disque qui est le plus proche d’une tradition de la variété française. « Cavernes » marque le début de ma collaboration avec Théo Pozoga, un musicien de musique électronique basé à Berlin. Ce disque a été fortement influencé par la ville de Berlin, la musique techno et industrielle, une musique plus dure, plus froide, plus urbaine. « Cavernes » était aussi une histoire un peu plus personnelle puisqu’à cette époque j’ai fondé mon propre label qui s’appelle Étoile Distante Records avec lequel j’autoproduis mes disques aujourd’hui. Dans les textes de « Cavernes », il y avait quelque chose de plus introspectif aussi. Le titre « Cavernes » évoquait d’ailleurs une sorte d’abris ou de monde intérieur. Ce deuxième disque était plus radical et plus étrange. Et en même temps, j’aime bien mettre ces deux disques côte à côte dans ma discographie parce que ce sont deux versants de la musique que j’écoute. J’ai toujours eu une écoute assez étendue en termes de styles. Je peux être sensible à des gros tubes de pop/variété mainstream comme je peux être attiré par des musiques plus rêches. Cette variété, dans le sens de la diversité, j’ai envie que ça ressorte dans mon projet. J’ai envie que ce soit un projet un peu protéiforme, avec plein de facettes différentes.

T’es-tu remis rapidement à travailler sur « Surex » après la sortie de « Cavernes » ? Quelles étaient tes envies ?

Je vois « Surex » un peu comme une synthèse des deux premiers albums. Il y a en même temps des choses très pop comme sur « Saltos », mais qui sont amenées de manière un peu plus étrange et qui sont mixées avec des textures plus expérimentales qui peuvent rappeler « Cavernes ». Sur « Surex », ce qui a pas mal changé dans la manière dont il a été conçu, c’est que j’ai voulu inclure davantage Théo. Sur « Cavernes », il a fait un travail essentiellement d’arrangeur et de producteur à partir de démos, alors que sur « Surex », on a vraiment composé la totalité du disque à quatre mains. Sur les deux albums précédents, je me suis senti assez seul dans la composition, et j’avais besoin sur ce troisième album de collaborer avec quelqu’un, ça me manquait. Il y a une excitation intense à être deux à réfléchir à quelque chose, à se challenger, à discuter de directions à prendre. J’avais envie de retrouver un peu ce que j’avais connu avec mes groupes précédents, cette émulation qu’il y a quand on fait de la musique avec quelqu’un d’autre. Du coup, il y avait cette envie de produire un disque moins solitaire, et puis, je tenais aussi à changer certaines habitudes ou routines que je pouvais avoir, que ce soit dans ma manière de chanter ou d’écrire un texte. En ça, le travail aux côtés de Théo m’a beaucoup aidé.

Perez @ Yann Stofer

Tu chantes plus aigu sur certains morceaux.

Oui. J’avais moins envie de cette voix grave un peu années 80 que je pouvais avoir sur les premiers disques. Je voulais aller vers un type de chant plus clair, plus éthéré. Dans les paroles aussi, je voulais être moins dans de l’écriture narrative et aller d’avantage vers des images plus abstraites. J’avais aussi cette envie de laisser plus de place à la musique. Il y a d’ailleurs pas mal de moments instrumentaux. J’avais aussi envie que l’auditer puisse ressentir le côté ludique qu’il peut y avoir quand on fait de la musique. Certains morceaux ont d’ailleurs été de véritables petits ateliers où on a essayé des choses, des morceaux qui tiennent sur un principe qu’on avait envie de développer. Je voulais qu’on sente un peu cette dimension ludique qu’il y a dans la musique.

Ta voix fait véritablement corps avec la musique, c’est flagrant sur un titre comme « Allongé sur la plage ». Retravailles-tu les textes en studio ?

Oui, je les retravaille beaucoup. Souvent, j’arrive avec des bases que je chante sur la musique. Parfois, j’ai des mots manuscrits que je trouve « bien » et finalement, quand ils entrent en interaction avec la mélodie d’un morceau ou son rythme, ils semblent moins pertinents. C’est le propre d’une chanson, une part de l’émotion passe par le son, l’autre par les harmonies et les pulsations. Il y a donc tout un travail d’accordage à réaliser entre ce qu’on raconte et les émotions qu’on produit par la musique au-delà des mots. Donc, oui, j’ai tendance à retrancher mes textes, intervertir les phrases et même parfois, j’effectue une sorte de « collage » entre deux titres, lorsque je me rends compte qu’un mot trouvera plus sa place sur un autre titre… Du coup, au niveau du sens, ça peut créer des évènements poétiques surprenants et intéressants. Donc, oui, clairement, le texte est une matière que je retravaille beaucoup, de manière à ce qu’il se fonde totalement avec la mélodie.

Perez @ Yann Stofer

Il y a presque plus de mots isolés que de véritables phrases dans tes textes. C’est également assez frappant quand on regarde les tracklistings de tes trois albums, tu vas vers une épure en termes de mots. Sur « Surex », tu en arrive même à une seule lettre, « Z »… Faut-il y voir une envie d’aller à l’essentiel ? De ronger l’os jusqu’à la moelle ?

(sourire) Il y a effectivement une volonté d’épure. Plus on va vers l’épure dans le texte, plus on laisse de place à l’imaginaire de l’auditeur. Ce sont une constatation et une envie qui sont ressorties des discussions que nous avons eues avec Théo lorsqu’on travaillait sur le disque. Les textes de mes premières chansons étaient assez narratifs, c’étaient de petites histoires, ni plus ni moins. Leur sens était assez univoque. Et en allant vers des formes plus abstraites, sur un morceau comme « Hiroshima » par exemple où il y a des associations d’idées, de mots ou d’évènements historiques qui s’enchaînent, on laisse plus de place à l’interprétation. Ça donne plus de force d’évocation à la musique, également. La musique va prendre en charge une part de la dramaturgie du morceau. Tout d’un coup, une mélodie de piano ou un flux va faire penser à une action, qui ne sera pas dite. Ce sera peut-être plus fort qu’une phrase qui aurait décrit cette action.

Perez @ Yann Stofer

Je n’aime pas rentrer dans l’explication de texte qui est un exercice somme toute un peu scolaire et qui n’apporte pas grand-chose, mais y a-t-il selon toi une émotion ou un sentiment qui se tisse au fil des chansons ?

Par rapport aux autres disques, c’est un album pour lequel je me suis d’avantage laissé contaminer par mon environnement. Quand je parle d’environnement, il faut le voir au sens large, c’est-à-dire des sujets de société, des sujets écologiques… Après, je ne suis pas du tout dans une écriture ni militante ni didactique. Je n’essaye pas d’imposer des messages ou des vues. Mais je pense que n’importe quel artiste, peu importe ce qu’il écrit, est perméable au monde qui l’entoure. Et il va retranscrire ses sensations au travers de ses chansons. Là, il y a quelques références à l’histoire  (« Hiroshima »), au cosmos (« Sable Rouge »), à l’actualité (« Lampedusa »), à la révolte, il y a aussi l’évocation de noms (Madonna, Maradona,…) dans « Spam »… Ce sont des choses que je n’avais jamais faites auparavant, aller chercher des émotions dans des figures, des noms ou des mots qui parlent à tout le monde. Du coup, ça apporte quelque chose de moins introspectif.

Un mot sur le titre de l’album, « Surex »

Ça rejoint un peu ce dont je viens de te parler. En évoquant la surexposition, j’avais le souhait d’être plus ouvert au monde, aux informations, aux images. Être moins introspectif. Après, ce qui m’intéresse dans mon travail, c’est de voir comment tous ces éléments, ces informations, ces images, ces noms, resurgissent comme dans un rêve. Il y a des associations qui se font entre des sujets ou des mots qui a priori n’ont rien à faire ensemble. C’est tout ce travail de métamorphose qui m’intéresse, faire se rejoindre des points éloignés les uns des autres qui ne se seraient jamais rejoints autrement, créer des évènements poétiques.

Tout le visuel qui accompagne ton projet est extrêmement travaillé, et ce, depuis le début. Un mot sur les clips qui ont déjà été diffusés, « Animaux » et « El Sueño ». Comment abordes-tu ce travail de la vidéo ? Qui amène les idées ?

Je travaille essentiellement avec des réalisateurs dont je connais bien le travail, et pour beaucoup que je connais personnellement. Ce sont des gens avec lesquels, je le sais, nous partageons les mêmes sensibilités. Après, en ce qui concerne les idées, ça dépend. Parfois, j’arrive avec une idée assez précise et je laisse le réalisateur la développer, parfois, c’est l’inverse. En tout cas, j’aime que le clip amène une vraie plus-value à la chanson, même si je n’aime pas trop ce terme (sourire). Je ne vois pas le clip comme un simple « contenu », un objet promotionnel où on va voir ma gueule dans un environnement un peu neutre… je le vois comme un prolongement de l’univers des chansons. J’aime l’idée que ça puisse former un tout cohérent avec le disque, et que ce soit raccord avec ce que moi je peux fantasmer comme image quand je fais de la musique. Du coup, j’aime bien m’entourer  de gens qui travaillent dans le cinéma ou l’Art contemporain, parce qu’ils apportent souvent un regard plus nerveux et plus audacieux que de purs « clippeurs ».

Les clips de « Animaux » et « El Sueño » font clairement référence au cinéma SF, « Blade Runner »  pour le premier. Quid du second  avec tous ces vampires ?

« Et Sueño » a été réalisé par Alexis Langlois. Il a réalisé plusieurs courts-métrages, dont le dernier qui s’appelle « De la terreur, mes sœurs » qui est sorti il y a quelques mois a été vachement bien reçu. C’est un réalisateur dont j’aime beaucoup le travail. Nous nous étions croisés plusieurs fois et nous avions sympathisé. Nous avions également l’actrice Héléna de Laurens en commun. Et donc, j’ai pensé à lui pour ce morceau spécifiquement, qui est très onirique, un peu anxiogène... Je sais qu’il aime beaucoup le cinéma de genre, d’horreur, etc… et je me suis dit que ça collerait bien avec son univers. Ses références ont été tous ces films de Vampires et de fantômes. Coppola, etc… Ce qui a été assez génial avec ce clip, c’est qu’au départ nous étions partis pour le faire dans une économie DIY et finalement, la boîte de production Mélodrama a poussé pour qu’on dépose un dossier au CNC… du coup, on a véritablement pu réaliser un petit court-métrage, avec des effets spéciaux et du beau maquillage. C’était un clip vraiment intéressant et rigolo à tourner parce que quand on aime ce genre de cinéma, c’est marrant d’en découvrir les coulisses… toutes ces prothèses, ces maquillages improbables, comment faire sortir des corps d’un matelas… C’était vraiment hyper excitant à faire et j’en suis très content.

Perez @ Yann Stofer

Quel regard jettes-tu en tant que musiciens sur le fait qu’aujourd’hui la musique se consomme essentiellement via de l’image ?

C’est sûr que ça a complètement modifié le rapport des musiciens à l’image. Je me rappelle quand j’étais plus jeune, beaucoup de disques qui avaient un certain succès n’avaient pas de clip… aujourd’hui c’est différent. On ne peut pas envisager un projet musical sans clip, ce serait en tout cas très compliqué. Il y a un « minimum syndical ». Sans clip, aucun média internet ne va parler du projet. Après, je ne sais pas si je le déplore ou pas… j’ai tendance à penser qu’à chaque époque, il y a de bonnes choses à prendre et d’autres à laisser tomber, et à chaque époque, il y a de nouvelles contraintes et de nouveaux vecteurs. Alors, profitons-en ! Ça peut être contraignant, mais finalement, ça nous force, nous artiste, à (ré)inventer notre communication, à s’en amuser et trouver des moyens de nourrir un propos artistique. Si je prends l’exemple des réseaux sociaux comme Facebook ou Instragram, il faut y poster du contenu. Personnellement, je n’ai jamais été trop à l’aise avec le fait de publier des faits et gestes de ma vie quotidienne. Je n’ai pas l’impression que ce soit très intéressant. En tout cas, je ne suis pas doué pour le faire de cette manière. Je me suis donc posé la question de savoir quels étaient les moyens à ma disposition pour tout de même les alimenter et « avoir du contenu » qui me ressemble et qui m’excite. J’ai donc commencé à travailler avec un plasticien qui s’appelle Aldéric Trével, qui a créé tout un tas d’animations 3D qui mettent en scène mon propre avatar dans des situations oniriques ou surréalistes. Et finalement, on touche là aussi à un univers qui fait sens avec le contenu de l’album. Comme nous en parlions tout à l’heure avec les clips, ces animations 3D prolongent une fois de plus l’univers de mon projet, ça lui apporte de la densité et le nourrit, finalement. Au-delà, le phénomène Youtube a ses dérives… à moins de faire des millions de vues, il n’y a aucune rémunération. Nous en revenons au problème de la gratuité de la musique, et comment, nous musiciens, pouvons vivre de notre musique à une époque où le support physique a presque complètement disparu. Nous sommes dans une période de mutation et de passage. Le passage du physique vers le numérique est bien entamé, mais j’ai l’impression que nous ne sommes pas encore véritablement fixés sur le modèle à adopter pour le numérique…

Perez @ Yann Stofer

Sur le visuel d’aucun de tes trois albums, tu ne t’es contenté d’une simple photo de toi mais plutôt d’un dessin ou là encore, d’un avatar. Que faut-il voir dans cette démarche ? Une envie d’intemporalité ? D’échapper à la réalité ? Suggérer une réalité augmentée ?

L’idée de réalité augmentée marche pas mal… (sourire) Il y a plusieurs paramètres. Quand on se lance dans un projet tout seul, qui plus est, est chanté, c’est très compliqué de ne pas montrer son image. C’est un fait. Il y a une certaine nécessité d’incarnation. Et en même temps, ça ne m’excite pas trop d’avoir mon portrait sur tous les supports visuels qui accompagnent ma musique. C’est assez narcissique et je ne suis pas vraiment à l’aise avec ça. La photo n’est pas le média qui m’excite le plus non plus… et là encore, je ne suis pas forcément super à l’aise avec. Je préfère la peinture, la 3D, la vidéo, le cinéma… donc, pour les pochettes, j’ai essayé de voir comment on pouvait être dans l’incarnation, tout en étant dans un certain trouble de l’identité. C’est moi et ce n’est pas tout à fait moi… De la même manière que mes morceaux portent ce qui est en moi, mais sont pas non plus un journal intime.

Tu te produiras le 12 mars prochain sur la scène de la Maroquinerie (Paris 20ème). Comment l’abordes-tu ? Toi qui as toujours eu des productions ultra léchées, là, c’est un exercice plus brut…

Sur scène, j’aime bien que l’émotion passe davantage par une forme d’énergie. Il m’arrive de réécrire des morceaux pour la scène, par exemple. Je suis assez libre par rapport à ça. Là comme je sors mon troisième disque, je commence à avoir beaucoup de morceaux, donc je peux composer une setlist qui fonctionne pour le live et qui est très différente de la conception d’un tracklisting pour un album. Il y a une recherche d’efficacité. Il y a aussi des titres que les gens qui me suivent depuis un moment attendent. Il y a une démarche qui est plus dans la générosité et dans l’énergie quand on travaille la scène. Là, pour la Maroquinerie, je vais travailler sur une scénographie lumineuse particulière avec des barres de Leds qui vont réagir avec la musique. Je suis assez excité. Ça fait un moment que je n’ai plus fait de scène avec ce projet en tout cas, et j’ai bien envie de retourner au charbon…( sourire)

Perez @ Yann Stofer

Y a-t-il des choses qui se mettent en route pour les prochaines semaines dont nous n’aurions pas parlé ?

Il y aura d’autres clips, d’autres visuels et je l’espère quelques dates en province. Ça se monte tout doucement avec ma tourneuse. Le 14 février, jour de la sortie de l’album, je vais donner un showcase chez un disquaire, Supersonic Records (Paris 12ème). Je vais y interpréter quelques morceaux du disque simplement accompagné d’un pianiste. Là aussi, c’est un exercice qui m’intéresse, cette forme musicale totalement dépouillée. C’est la première fois que je vais le faire et je suis là aussi assez excité ! Comment, avec au piano, donner une idée de la musique électronique ? C’est tout le challenge de ce showcase. C’est un défi assez excitant !

Propos recueillis par Luc Dehon le 29 janvier 2020.
Photos : Yann Stofer

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