Interview de Doriand

Propos recueillis par IdolesMag.com le 22/01/2020.
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Doriand © Xavier Bellanger

Doriand est de retour avec un très beau cinquième album, une galerie de « Portraits » croisés, dans lequel différents amis reprennent ses propres chansons et lui reprend quelques-unes de celles qu’il a écrites pour eux. C’est une nouvelle fois avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de Doriand, auteur et artiste discret et méconnu, pour évoquer ce projet particulièrement tendre, fait en famille. L’occasion aussi d’évoquer sa vision de la musique Pop et sa famille musicale de Lio à Mika en passant par Bashung, Keren Ann ou Helena Noguera.

Avant de parler plus précisément des chansons qui composent cet album et des artistes qui y participent, dis-moi un peu quand est née cette idée de « Portraits » croisés, si je puis dire ?

L’idée est de Sylvain Taillet, un ami qui est directeur artistique chez Barclay depuis vingt ans. Elle est née il y a trois ans à peu près. Il trouvait que pour mon cinquième album, et avec mon parcours plutôt atypique puisque j’ai écrit quelques gros succès pour différents artistes, mais qu’en tant que chanteur, je suis plutôt discret, il serait peut-être intéressant de changer les rôles sur un disque : que ceux pour qui j’ai écrit des chansons viennent chanter mes propres chansons et que je chante celles que j’avais écrites pour d’autres. L’idée était aussi de réunir autour d’une grande table quelques-uns de mes amis, parce que les artistes qui se retrouvent dans ce disque sont avant tout des amis dans ma vie de tous les jours, et de livrer un regard sur la Pop sur tout ce que nous avons construit depuis vingt ans ensemble.

Doriand, Portrait (illustration Marc Majewski)Est-ce que ça a été facile de mettre en œuvre un projet comme celui-ci ?

Eh bien oui. J’attendais le déclic pour me lancer dans ce projet. J’étais dans une période un peu transitoire de ma vie à l’époque. Et puis je me suis dit que c’était le bon moment, qu’il était temps de faire date, de montrer un peu qui je suis au travers des autres. Et, de mon côté, manifester aussi de la reconnaissance à tous ces gens qui m’accompagnent depuis vingt ans. Et si je voulais aller un peu plus loin, je dirais que ce projet m’a permis de poser un regard sur moi. J’ai un regard sur les gens pour qui j’écris, comme une vision… mais sur moi, je n’en ai pas. (sourire) Et c’est ça qui me manque, je pense. Il me faut beaucoup plus d’effort pour me voir moi comme un personnage pour qui j’écrirais. C’est pour cette raison que l’écriture, exercice hautement introspectif, est nettement plus compliquée pour moi. Ce projet m’a permis de me détendre avec ça et de me mettre dans une position uniquement d’interprète puisque je chante ces chansons que je n’avais pas écrites pour moi à la base. J’interprète ainsi les chansons sans poids, en toute légèreté. En ceci, ce projet a été également très récréatif pour moi. J’en avais besoin, je pense.

On va se balader un peu dans « Portraits », et j’aimerais commencer par « Danser entre hommes », ce trio que vous chantez avec Philippe Katerine et Mika et qui a été le premier extrait de l’album. C’est une chanson qui ne date pas d’hier…

(sourire) Oh non ! Elle a plus de vingt ans ! C’était l’époque de mon premier album, je venais de rencontrer Philippe qui était sur le même label que moi. On travaillait ensemble, on écrivait des chansons ensemble. Il était d’ailleurs en train d’en écrire une pour « Sommets Trompeurs ». Un jour, il a déboulé chez moi avec l’idée de faire un duo qui s’appellerait « Danser entre hommes ». On a terminé cette chanson ensemble dans ma chambre avec un petit synthé pour enfants… On a donc proposé de sortir ce single à Barclay, avec comme visuel nous en bleu de travail et un gros crayon à papier sur l’oreille. On pensait que ça pourrait faire un bon single, un peu décalé et marrant… eux n’ont pas vu la même urgence ! (rires) Finalement, on a laissé cette chanson de côté et elle a dormi pendant vingt ans. Et puis, je l’ai retrouvée dans des cartons de déménagement, avec une certaine émotion, même si c’était une chanson plutôt drôle et légère. Ça m’a ému de réentendre nos voix de jeunes gars de vingt ans, pleins de légèreté et de spontanéité. Je l’ai faite écouter à Philippe, qui était déjà en train de travailler sur la reprise d’« Ici ». On s’est fait un petit dîner bien arrosé et on a reparlé du titre… et comme Mika venait en studio le même jour que lui, on a eu l’idée de lui faire chanter la chanson avec nous. Du coup, « Danser entre hommes » est devenu un trio et c’est le seul véritable inédit que l’on trouve sur l’album.

« Danser entre hommes » est une chanson faussement légère. La sortir aujourd’hui n’est pas anodin…

Doriand, Katerine, Mika - Danser entre hommesJe suis d’accord avec toi. On pourrait même la qualifier de chanson engagée. Et finalement, il y a plus de sens à la sortir aujourd’hui qu’il y a vingt ans. C’est une façon aussi de dire, au-delà de toutes les ambiguités qu’on peut voir dans un tel propos, que dans de nombreuses communautés à travers le monde, les hommes dansent entre eux. C’est un besoin qu’ils éprouvent. Que ce soit en Afrique, en Russie, les hommes ont coutume de se retrouver entre eux et de danser. C’est quelque chose que j’avais envie de mettre en avant parce que c’est quelque chose de sain et de beau des hommes qui dansent entre eux. Cette chanson ne raconte rien de plus que ça. Et c’est un message que je n’avais jamais entendu auparavant dans aucune autre chanson. Ça valait le coup que ce soit fait.

Des hommes qui dansent entre eux, ça passe plutôt mal en France en ce moment…

Exactement. Et c’est peut-être aussi pour ça que je tiens tant à cette chanson. C’est une façon aussi de dire que, même s’ils en prennent un peu plein la gueule en ce moment, il y a du beau chez les hommes… ça mérite d’être rappelé ! (sourire) Il y a aussi des hommes tendres et bienveillants. Et puis, cette chanson évoque aussi l’amitié, la fraternité… je ne vois pas pourquoi on montrerait ça du doigt.

Philippe Katerine, mais beaucoup d’autres amis artistes te rejoignent sur ce projet. J’aimerais que nous en parlions un peu. Déjà, comment s’est opérée la « distribution » des chansons, si je puis m’exprimer ainsi ?

J’avais fait une présélection, et je l’avais envoyée à tout le monde. Mais finalement, certaines chansons que j’avais initialement sélectionnées n’ont pas été choisies… certain(e)s ont préféré choisir eux/elles-mêmes (sourire). Brigitte, par exemple, elles ont choisi « Et va la vie », alors que je leur avais proposé « Johnny Flyer ». Elles ont eu raison, je pense, après coup. J’ai toujours communiqué en premier sur la légèreté dans les extraits de mes albums et finalement, ce qu’ils ont choisi à reprendre de mon répertoire, ce sont les chansons plus mélancoliques. C’est intéressant de voir le regard que les gens qui m’aiment portent sur mes chansons et sur moi. C’est curieux… J’ai très vite compris qu’ils allaient mettre en avant une autre facette de ma personnalité que celle que j’avais moi-même souhaité montrer dans le passé…

J’aimerais maintenant que nous survolions « Portraits » et évoquions rapidement quelques-uns de ces amis qui dressent ton portrait sur ce disque ou pour lesquels tu as écris et dont tu chantes les chansons. Philippe Katerine, tu as débuté avec lui.

Voilà, nous en parlions tout à l’heure. La vie nous a parfois éloignés, mais dès qu’on se retrouve, c’est comme si on ne s’était quitté qu’hier. On se connait bien. Très bien. Quand on a débuté ensemble, nous étions des bébés lui et moi. Nous avions la même candeur et la même sincérité. C’est une amitié précieuse.

Lio reprend magnifiquement « Le pardon du chevreuil » qui figurait sur ton album « Lieu-dit ».

Lio, j’ai été la chercher à un moment donné de sa carrière où tout était assez compliqué. Elle était assez découragée, sans grand espoir. J’ai été un peu obligé de la « kidnapper » et nous l’avons emmenée en Suède avec Peter [von Poehl], pour l’isoler de la vie qu’elle vivait à Paris et qui l’éloignait de toute la beauté qu’elle pouvait transmettre. Avec Lio, c’était un peu particulier parce qu’en travaillant avec elle, je m’engageais auprès d’une de mes idoles. Je voulais lui rendre un hommage et surtout ne pas la trahir. Je trouvais injuste le regard que certains médias portaient sur elle. Elle a une place iconique dans la Pop française et bien au-delà de tous les chanteurs des années 80. Je trouvais assez injuste qu’elle soit réduite à quelques singles des années 80, aussi tubes aient-ils été. C’est une artiste qui a également fait du cinéma et qui a un discours très courageux. J’ai énormément de tendresse pour elle. Elle me touche beaucoup.

Helena Noguerra chante « L’âge des saisons » [extrait de « Le Grand Bain »]

Helena, c’est quelqu’un qui m’accompagne dans ma vie de montmartrois puisque nous vivons dans le même quartier. Nous sommes les témoins de nos vies personnelles et musicales au jour le jour. On se conseille, on se rassure. Helena est une vraie douceur dans ma vie.

Keren Ann interprète « La mariée » avec Edith Fambuena [extrait de « Lieu-dit »]

Keren Ann, c’est pareil. C’est mon socle. Nous habitons dans le même quartier, nos enfants fréquentent les mêmes écoles. Nos vies familiales nous rapprochent, c’est au-delà de l’amitié. Quand nous nous mettons autour d’un piano, nous pouvons écrire une chanson en trois minutes. Quand on a écrit « les jours heureux », tout était là en dix minutes. Nous nous connaissons tellement bien qu’on gagne un temps fou. On n’a pas besoin de parler pour se comprendre. On ne se ment pas, on sait ce qu’on a déjà fait et dit, et on sait ce que nous ne voulons ni dire ni faire. On a une franchise précieuse dans notre travail.

Mika reprend ton premier succès « Au diable le paradis » [Extrait de « Contact »]. Tu le connais depuis un peu moins longtemps, lui.

Depuis douze ans quand même. Plusieurs auteurs avaient été contactés pour écrire une adaptation de « Grace Kelly ». Nous ne nous connaissions absolument pas, mais il avait retenu mon texte. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Par après, nous avons écrit pas mal de chansons ensemble. Je l’accompagne beaucoup dans sa vie artistique ici en France, nous sommes devenus très amis. C’est très étrange d’être devenus aussi proches en si peu de temps, finalement. Peut-être est-ce la magie des chansons qui fait que des êtres se rapprochent autant et deviennent autant amis ? Peut-être sont-ce ces chansons qui nous ressemblent tant qui nous lient ? Les chansons créent de vrais liens très fort, ce ne sont pas que des notes et des mots, ça va bien au-delà. Une chanson, c’est comme un petit mariage, quelque part, comme une petite bague au doigt qu’on se passe… (sourire) Mika m’a aussi ouvert sur la Pop internationale et une Pop décomplexée, joyeuse et populaire que j’adore.

Tu reprends « Dans ta playlist » que tu avais écrite pour Michel Polnareff.

C’est quelqu’un pour qui je me suis pas mal engagé… Juste avant que je ne parte pour Los Angeles, on m’avait dit « Tu veux vraiment essayer ? » (éclats de rire) Tout le monde avait peur que ça se passe mal… Mais oui, je voulais essayer ! Il lui manquait quatre textes pour terminer son album, et je me suis dit que si je n’arrivais pas à en écrire une ou l’autre pour ce grand Monsieur, j’étais vraiment nul (sourire). Je suis parti à LA avec cette volonté d’être dans une mission et une vision. Vouloir l’aider, l’accompagner. Je suis parti huit jours, et nous avions écrit la moitié d’un texte. Et quand je suis rentré, il m’a envoyé un texto très beau qui m’a beaucoup touché me disant « Vous me manquez ». J’ai trouvé ça tellement beau de la part d’un homme de dire ça à un autre homme ! Je suis donc reparti quinze jours plus tard… et au final, nous avons dû passer 70 jours avec lui, quelque chose comme ça. Il m’a dit « Vous êtes un peu comme un paysagiste. Vous créez comme un dôme au-dessus de ce disque et de moi. J’ai l’impression que vous prenez soin de toutes ces chansons, comme on prendrait soin d’un jardin de fleurs. » Je me suis dit que ce devait être ça mon rôle… être un styliste ou un paysagiste dans la vie d’un interprète. Avoir une vision rassurante et enveloppante qui protège.

Tu reprends « Nos âmes à l’abris » qui est paru sur l’album posthume d’Alain Bashung, « En amont ».

C’est quelqu’un dont j’aimais beaucoup l’univers et que j’ai pas mal vu à la fin de sa vie. On a enregistré deux chansons ensemble. Je le voyais régulièrement. J’allais souvent le lundi après-midi chez lui. On travaillait autour de la table ronde de sa cuisine. Dès que nous nous sommes rencontrés, nous sommes rentrés dans un rapport très simple, très direct… j’allais presque employer encore une fois le mot « familial ». On était là au service des chansons que nous étions en train d’écrire, avec l’exigence qu’on lui connait. Je sais me laisser aller à une sorte d’état dépressif quand j’écris, me mettre à chercher tellement loin pour faire plaisir à l’autre et en même temps le protéger, que je m’en oublie parfois… Cette mise en retrait peut parfois être douloureuse, mais je sais que c’est le seul moyen d’y arriver. Et d’y arriver le mieux possible.

Peter von Poehl, ton complice de longue date, reprend « Adolescence », issu du « Grand Bain ».

Avec Peter, nous avons notamment écrit l’album de Lio [« Dites au Prince Charmant »] et mon album « Le Grand Bain », dont il a repris la chanson « Adolescence ». C’est quelqu’un de très important dans ma vie, nous avons travaillé sur énormément de projets ensemble. La vie peut là aussi nous séparer de temps en temps, mais elle reprend là où nous nous étions arrêtés quand nous nous revoyons. C’est précieux.

Le tandem Brigitte reprend « Et va la vie » [extrait de « Lieu-dit »]

Pareil, je connais Aurélie et Sylvie depuis des années, bien avant que Brigitte n’existe. J’ai travaillé avec l’une et l’autre séparément sur des projets différents. J’avais écrit « Mauvaise herbe » pour Aurélie Saada pour une musique de film. Et pour Sylvie, j’avais travaillé sur le projet « French Kiss » de Vendetta, son précédent groupe. Sylvie et Aurélie, c’est pareil, nous n’habitons pas loin les uns des autres. On se fait des soirées. La vie est légère avec elles deux.

Nous parlons depuis un moment de ce projet, et finalement, au-delà de l’amitié qui vous lient, le mot « famille » revient très souvent…

Exactement. Finalement, les gens qui m’accompagnent sur cet album sont les gens qui m’accompagnent dans ma vie personnelle. Il y a plein d’artistes pour lesquels j’ai écrit et qui ne m’accompagnent pas dans ma vie personnelle, comme Camélia Jordana, Julien Doré et bien d’autres. Ceux qui ont répondu présent, ce sont les amis. Cet album est une sorte de tribute… Mon simple nom n’aurait pas attiré plein de gens avec lesquels je n’aurais pas partagé autre chose qu’un projet musical ! (sourire) J’avais envie que les chansons qui figureraient sur ce disque aient une histoire. C’était important. C’est un album de famille. Une famille Pop également. Nous sommes tous de la même génération, ou presque. Nous avons en tout cas une même idée de la Pop, pas toujours la Pop la plus mise en avant dans les médias, et qu’importe ! Nous la défendons parce que nous l’aimons. Notre amitié se met aussi au service de cette famille Pop. Nous sommes liés par une amitié familiale et musicale sans faille. C’est très rassurant, quelque part. Je pense d’ailleurs que je ne pourrais pas concevoir la musique autrement. Je pense que je ne pourrais pas m’engager avec un artiste s’il ne rentre pas dans ma famille, quelque part. M’engager avec un artiste, c’est ouvrir la porte de ma maison.

Tous tes invités ont chanté sur les productions d’origine, ce qui n’a pas dû être évident question tonalités. Pourquoi ce choix ? Pour qu’ils « rentrent dans la peau » de Doriand ?

Exactement. C’était une manière d’être encore plus à ma place, et c’était aussi l’occasion de défendre une fois de plus ces productions que je trouve assez belles et assez peu connues finalement puisque ce ne sont pas des disques qui ont énormément marché. Je me suis posé la question de savoir ce qu’on allait pouvoir faire de mieux que ce que nous avions fait avec Edith Fambuena et toutes les personnes avec lesquelles j’ai travaillé. Du coup, l’évidence est apparue. Pourquoi aller refaire des choses qu’on n’est même pas certain d’embellir ? Non, franchement, ça n’aurait pas eu de sens. C’est aussi cette vision de la musique Pop qu’on aime qu’il faut défendre. Les productions ont beau avoir dix ou vingt ans, on les aime toujours. Et puis, quel soulagement aussi de voir que dix ans après, elles tenaient toujours la route !… (sourire)

Un mot sur Marc Collin qui t’accompagne une nouvelle fois sur ce projet et depuis le début de l’aventure…

On a démarré ensemble. C’est ça, une fois de plus, qui est précieux. C’est comme pour Philippe Katerine. Ce qui m’a séduit chez Marc, c’est que nous avions une même idée de la musique Pop. J’ai toujours aimé la Pop. Ma culture, c’est la culture radio FM. J’ai toujours aimé les tubes. Et en même temps j’ai toujours aimé la Pop indé… Les tubes d’Elli & Jacno, les tubes de Lio, ce n’est pas de la grosse variété non plus. Il y avait quelque chose d’indé là-dedans. Au même titre qu’un Mika plus récemment. Mika a fait un énorme carton avec son premier album, mais à la base, ça reste une production assez indé dans son esprit, faite de bricolage, la pochette a été fabriquée à la main. Mika travaille également en famille. Après, c’est devenu un énorme carton, et tant mieux ! Mais il aurait pu rester un projet de Pop indé qui allait faire la couv’ d’un magazine de Pop branché et puis ça n’aurait pas été plus loin… Lio est apparue dans la vague post-punk. Elle aurait pu sortir quelques chansons qui seraient restées dans la marge comme l’ont été les chansons d’Elli et Jacno ou comme une Angèle aujourd’hui ou Mika à l’époque. Mais non, Lio, ses disques ont été des tubes spectaculaires, malgré le fait qu’elle s’inscrive dans un courant Pop assez marginal. J’ai toujours aimé ça, cette Pop marginale, et c’est ce qui nous a réunis avec Marc. J’ai toujours voulu mélanger les deux. J’ai bossé avec Bashung, et j’ai écrit en même temps ce titre pour Camélia Jordana « Non, non, non ! » ou « Les Bords de mer » pour Julien Doré. J’ai toujours essayé de réunir les deux aspects de cette musique Pop que j’aime. C’est marrant, quand tu fais gaffe… les artistes hyper populaires aimeraient être un peu plus branchés et les artistes dans la marge aimeraient être un peu plus entendus (rires). Je me suis toujours retrouvé au milieu de tous ces artistes à essayer de réconcilier les deux. J’aime pas les chapelles. J’aime les mélanges. Et je crois que c’est ça qui a été difficile dans ma carrière personnelle pour que mes disques prennent un peu plus d’ampleur. Les médias ont toujours eu un peu de mal à me qualifier et à me mettre dans une case. Pour beaucoup, écrire pour Bashung et un artiste qui sort de la « Nouvelle Star », c’est antinomique. Les médias et le public n’ont pas toujours bien compris qui j’étais. Au bout de vingt ans d’existence, on commence un peu à comprendre qu’il y a une certaine forme d’intégrité dans ma manière d’aborder les chansons, et aucune once d’opportunisme. Si je n’avais pas voulu qu’on sache que c’était moi qui avais écrit « Toutes les femmes de ta vie » pour les L5, je ne l’aurais pas reprise sur ce disque. Je planquerais mes tubes et je ne reprendrais que mes chansons un peu plus aventureuses. Mais non, ce disque ne m’aurait alors pas ressemblé. Parce que je suis celui qui a écrit « Ici » et celui qui a écrit « Toutes les femmes de ta vie ». J’ai autant de passion à reprendre les gros succès que les titres que j’ai écrits avec Bashung ou Polnareff. Je n’ai aucune forme de snobisme par rapport à ça. Et c’est probablement ça qu’on m’a reproché au fil des années « Ce mec-là, il n’a pas choisi son camp » Et bien au contraire : je n’ai pas choisi mon camp, je l’ai créé. Et j’en suis le plus heureux. Même s’il a fallu que je me défende, que je m’explique… et que j’en prenne plein la tronche aussi… (sourire) Alors que si on jette un regard un peu curieux sur mon parcours et mes différentes productions, on comprendra rapidement mes envies et mes aspirations. Parfois, j’ai ressenti un peu de mépris à mon égard. Ça n’a pas toujours été facile, mais j’ai tenu le cap, et c’est le principal. Les artistes qui m’accompagnent sur ce disque, eux, ont parfaitement compris ma démarche.

Et ça se ressent, c’est ce qui donne sa cohérence au projet, aussi.

Je le pense aussi. Chacun y a mis toute sa tendresse. Ce qui nous réunit aussi, c’est le regard de Marc Collin sur cet album. C’est lui qui a produit les titres que je chante et qui nous a aidés sur le choix des titres. Mais au-delà de la réalisation, je pense que les mots de cet album, étant les miens, nous réunissent également. Ils développent et mettent en avant un aspect de nos personnalités qui nous est commun.

Nous parlons de famille depuis tout à l’heure. À la fin de la dernière chanson, « Dans ta playlist », on entend tes enfants…

(sourire) C’était important pour moi que leurs voix soient là à la fin de ce disque. J’avais envie qu’on les entende de loin, mais qu’on les entende. Parce que là aussi, on rejoint l’idée de famille. S’ils n’avaient pas été présents sur le disque, il aurait manqué quelqu’un dans la famille. C’était assez émouvant de les entendre fredonner cette chanson, qui est un peu comme une berceuse. C’était très rassurant également. Ce disque, c’était une façon de marquer une période et je voulais garder un peu de leurs voix innocentes et candides, qu’elles restent gravées sur ce disque.

Un mot sur le superbe visuel qui accompagne le projet, qui est de Marc Majewski. Comment l’as-tu connu ?

J’ai découvert cet artiste tout simplement en me baladant sur Instagram. Il est implanté à Berlin et il peint beaucoup de portraits. Rien n’est fait sur ordinateur, tout est fait à la main. J’ai aimé son travail et je l’ai contacté. Je lui ai envoyé trois portraits que Keren Ann avait faits de moi, et il a travaillé à partir de ça. Nous ne nous sommes encore jamais rencontrés. J’aime beaucoup ce qu’il a fait. Toutes ces couleurs représentent un peu toutes ces collaborations qui ont fait mon personnage, un peu à l’image d’un Arlequin. Je suis un peu fait de tous ces gens que j’aime  et qui me permettent de mesurer ce que je représente et qui je suis. Je me sens fait aussi de ce que je fais avec et pour les autres. En tout cas, les couleurs symbolisent un peu ça à mes yeux.

Avec un aussi beau visuel, on est en droit de se demander si un 33 tours est prévu ?

Oui, bien entendu. Par contre, il sortira dans un deuxième temps, en mars. Il y aura un inédit dessus, une autre chanson que j’ai écrite avec Michel Polnareff, sur laquelle mes enfants feront aussi les chœurs. Je ne voulais pas sortir un vinyle pour sortir un vinyle, je voulais qu’il ait une petite surprise avec lui…

Un mot sur la scène. Tu n’es pas un artiste de scène comme on dit, mais des scènes sont-elles envisagées ?

Brigitte m’a invité aux Folies Bergère, et j’ai pu chanter quelques chansons en première partie. Évidemment, ça m’a redonné un peu l’envie. Donc, oui, je vais refaire des concerts, j’en ai réellement envie. Je suis actuellement en pleine réflexion à ce sujet. Nous répétons en ce moment avec des musiciens pour la promo et les émissions de radio. Mais au-delà de ça, je pense qu’il y a quelque chose à faire avec ces « Portraits ». J’ai vraiment envie de raconter l’histoire de ces chansons et de toutes ces collaborations. J’aimerais concevoir un spectacle pas uniquement musical, mais plutôt comme un petit roman avec de la musique. C’est vers ça que je tends. Raconter en quelque sorte la vie d’un parolier et d’un interprète. Qu’est-ce que c’est qu’écrire une chanson ? Quelle place est-ce que cela peut prendre dans une vie ? Et toute la vie rocambolesque que ça peut déclencher… Tout ceci pourrait voir le jour au printemps.

Tout le monde connait les chansons que tu as écrites pour les autres, mais finalement le public te connait mal. C’est un regret pour toi ?

Oui et non. J’ai le sentiment de construire depuis une vingtaine d’année un regard sur la pop assez personnel avec une vraie intégrité. Je pense que le regard que le public a eu sur moi est, comme tu le dis, plutôt mal défini. Je n’ai jamais souhaité appartenir à aucun clan, que ce soit la Pop Indé ou la Pop ultra populaire. J’ai toujours écrit avec la même sincérité que ce soit pour les L5 que pour Bashung, Mika, Sylvie Vartan ou Julien Doré. Je n’ai aucun snobisme à ce sujet. Une chanson Pop qu’elle soit pour une chapelle ou un stade, la démarche est la même. Mon but est que la chanson aille parfaitement dans la bouche de mon interprète. Je dis toujours que je fais un peu le job d’un styliste. J’essaye de tailler à mes interprètes le costume qui leur ira le mieux. Je me mets à leur service. C’est un engagement. Écrire pour quelqu’un, c’est s’engager avec lui.

Pour terminer cette interview, j’aimerais revenir au titre de ce projet « Portraits », clin d’œil évident au roman d’Oscar Wilde, tout comme ton pseudo, d’ailleurs. Quand as-tu lu ce livre ? Et en quoi t’a-t-il autant marqué ?

Je devais avoir quinze ans, je pense. Je me suis dit que Dorian c’était un beau pseudo. Je m’appelle Laurent et Damien, donc… J’ai remplacé le Laurent par Dorian… avec un D à la fin. Je me suis dit que c’était pas mal. Parce que ça symbolise assez bien le métier en fin de compte, l’image qu’on peut avoir sur soi. Nous, artistes, vieillissons, mais pas nos disques. Nos Portraits ne vieillissent pas, ils sont comme figés dans le temps. Peut-être que si j’avais démarré un peu plus tard, je n’aurais pas choisi un pseudo comme celui-ci, mais j’en suis content tout de même aujourd’hui. Il me correspond bien finalement. Là, je publie des « Portraits » au pluriel, j’y tiens (sourire), et c’était assez évident. Ce sont des « Portraits », rien de plus, rien de moins, que ce soit quand les artistes chantent mes chansons ou que je chante celles que j’ai écrites pour eux. Et quand je te dis que le pluriel est important, j’entends pas là que ça va au-delà de ce rapport narcissique du « Portrait de Dorian Gray ». Parce que finalement, quand on parle de narcissisme, on parle toujours de l’amour de soi, alors que c’est tout le contraire finalement. C’est avoir plutôt une crainte et une insatisfaction de son reflet qui fait qu’on perpétue toujours la volonté de retrouver l’image de soi. Pour peut-être y trouver une satisfaction un jour. S’il y a répétition, il y a insatisfaction perpétuelle. À mes yeux, ce métier, c’est ceci aussi. Pour connaître beaucoup d’artistes, je pense qu’ils ne me contrediront pas. Ce besoin d’amour qu’on peut avoir n’est pas complètement naturel. Se mettre sur scène et avoir envie que des personnes crient « je t’aime » et t’applaudissent, ce n’est pas naturel. C’est qu’il y a une faille. D’un point de vue totalement superficiel, on peut y voir une forme de narcissisme. Mais je pense plutôt qu’il y a là quelque chose de l’ordre de la réparation et de l’insatisfaction. Peut-être un besoin de réparer une faille ou quelque chose qui s’est brisé…

Propos recueillis par Luc Dehon le 22 janvier 2020
Photo : Xavier Bellanger
Visuel album : Marc Majewski

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