Interview de Christian Dargelos, Les Nus

Propos recueillis par IdolesMag.com le 22/10/2019.
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Les Nus @ Richard Dumas

Les Nus, « Un groupe culte » dixit Étienne Daho, reviennent avec un excellent troisième album, « Enfer et Paradis ». C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de Christian Dargelos, le leader, pour évoquer la genèse de ce projet et le parcours pour le moins atypique de ce groupe emblématique de la scène rennaise …

Les Nus ont eu deux vies. Une première au début des années 80. Une deuxième depuis 2013. Raconte-moi un peu la parcours assez atypique de ce « groupe culte » comme le dit Étienne Daho…

Quand on a commencé en 80, j’avais déjà fondé « Marquis de Sade », que j’ai quitté très vite puisque je n’ai participé qu’au premier 45 tours. C’était tout de même une belle histoire qui s’est malheureusement achevée il y a quelques semaines avec la disparition de Philippe [Philippe Pascal, NDLR]. C’était une époque où faire de la musique était devenu facile, plus facile que dans les années 60/70. Le punk a fait que tout le monde s’est autorisé à prendre un instrument et s’amuser avec. La musique était devenue fun : un amusement et un plaisir. On se disait « si ça peut marcher, pourquoi pas ? » Il y avait une espèce de libération à l’époque. Avant, il fallait acheter tout un matériel qui coûtait la peau du cul, et l’avènement de punk a changé la donne. Sur Rennes, ça a donné Marquis de Sade et puis Les Nus. Je ne maitrisais pas assez l’anglais pour écrire des textes corrects sans rester scolaire, je me suis donc basé sur le français. Et ça n’a d’ailleurs pas changé aujourd’hui. On faisait tout avec Frédéric, qui était un guitariste plutôt très doué, qui avait la patte des années 70. On a mélangé un peu tout ça avec l’énergie de la new wave. Des groupes comme Cure ou The Stranglers, ça marque ! (sourire) On a fait un mix de tout ça, c’était un rock un peu « sombréaliste » dans ses textes et une musique entre les Stones et tout ce rock blues qui nous avaient bercés dans notre jeunesse. Les Nus, c’est ça. Scéniquement, Les Nus ont toujours été très bien considérés. On a donc réussi à décrocher un album chez RCA et nous avons publié un album.

Un album qui n’a pas fait l’unanimité…

N’ayons pas peur des mots, cet album était non pas médiocre, mais très en-dessous de nos prestations scéniques. Ça a été un choc, on a eu du mal à le concevoir. Quand tu penses avoir un bon répertoire, et je pense que nous l’avions, et que tu sors un disque un peu approximatif, c’est dommage. À l’époque, on a reçu un uppercut, et on a arrêté les frais. Le disque n’a évidemment pas été une grande réussite commerciale, mais certains jeunes de l’époque se le sont approprié, je pense à des gens comme Noir Désir, Miossec ou même Étienne. De fil en aiguille, « Johnny Colère » a été quelques années plus tard repris par Noir Désir.

L’aventure s’arrête de manière assez abrupte.

Oui. L’album a été un échec commercial, le label ne nous a pas suivis et c’est devenu difficile pour les concerts. De notre côté, je pense avec le recul que nous n’avons pas amené le matériel qu’il aurait fallu non plus. À l’époque, tout allait assez vite, la new wave, le glam, le gothique… les modes passaient. Nous avons eu notre chance, et nous l’avons laissée passer. On a continué jusqu’en 84. Fred est parti un an avec Étienne en tournée, puis il est revenu plein d’énergie. C’était une petite pause d’un an, un an et demi qui nous a fait du bien. On a réuni du nouveau matériel, mais ça a échoué. C’était « Les Loups », « Le train », « Petite fille »… des chansons qu’on retrouve sur l’album paru il y a quatre ans. On a en eu marre d’essuyer des refus, Fred est parti sur Paris, je suis resté sur Rennes et Les Nus se sont arrêtés comme ça.

Les Nus reviennent en 2013.

Notre retour est à l’initiative de Rémy, le clavier. Les come-back étaient dans l’air du temps… On a fait le pari d’un one shot, un concert. Ça a enthousiasmé Jean-Louis Brossard des Transmusicales et qui gère l’Ubu. Il aimait Les Nus et il nous a programmés aux Trans en 2013. On a écarquillé les yeux, nous qui voulions faire juste un petit concert… il nous a donc programmés sur la scène du Parc des Expositions, avec quelques autres. Frédéric a fait un infarctus à cette époque, et tout espoir de reformer Les Nus s’est envolé. Dominic Sonic et Chris Georgelin nous ont rejoints et nous avons donné un concert à l’Ubu devant une salle pleine. C’était un retour triomphal. Étienne était dans la salle, il est venu nous voir et nous a dit qu’il ne fallait pas s’arrêter là, qu’il pouvait nous aider à publier un second album. Il nous a soutenus. Avec Étienne à nos côtés, nous étions plus forts.

Sur cet album paru en 2015 [Acte II], vous reprenez pas mal de compos des années 80… Vous vous êtes posé la question de savoir si ça avait un sens de les publier 25 ans plus tard ? C’était un peu « faire du neuf avec du vieux », excuse-moi l’expression…

Mais tu as raison ! (rires) Mais oui, ça avait un sens parce qu’elles remuaient bien ces chansons, elles tenaient la route. Tout le monde avait fait des progrès, je sentais ce deuxième album bien mieux que le premier. On nous donnait l’opportunité de republier un album, le coup de pouce d’Étienne n’y était pas étranger. Et puis, je le voyais comme une « réparation » du premier album, qui avait été raté, n’ayons pas peur des mots. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme Étienne qui aujourd’hui repart en tournée avec « Eden » qui est probablement l’album qui s’est le moins bien vendu, mais dont il est le plus fier. En plus, on nous donnait la possibilité d’enregistrer l’album dans de bonnes conditions. C’était ça le sens de ce deuxième album. Et nous avons pris beaucoup de plaisir à l’enregistrer ! « Les années Reagan », produit par Étienne, a été un peu la tête de gondole du disque.

Les Nus, Enfer et Paradis © Richard Dumas« Enfer et Paradis », lui, ne comprend que de nouvelles compos, il colle, à mon sens, mieux à l’époque. Quand commence-t-il à prendre forme dans votre tête ? Il a été rapidement question de reproduire un troisième ?

On a fait quelques dates à la sortie du disque, et puis, au bout de deux ans, on a commencé à écrire du nouveau matériel. On s’est donc donné le pari d’écrire de nouvelles chansons. Là, à part un morceau (« Café Bizarre »), qui été écrit par Fred il y a quelques années, c’est tout du nouveau matériel. Et ça se sent. On sent que ce sont Les Nus nouvelle génération. On a mis un an à écrire tous ces morceaux. On sentait qu’on pouvait faire un troisième album des Nus avec ce nouveau souffle.

De quoi aviez-vous envie de parler quand vous vous êtes mis autour de la table ?

En ce qui concerne les textes, je suis le seul à les écrire. Généralement, j’arrive avec le texte et voilà. Il y a eu un petit « contentieux » entre guillemets sur « La maison d’Eva ». Ce devait être « La maison d’Eva Braun ». Ça a posé problème aux autres de citer son nom dans le refrain. Je trouvais que ça sonnait bien. C’est un texte sur la montée de l’extrémisme, donc je trouvais que ça avait aussi du sens. Mais mis à part sur ce détail, personne ne me dit trop rien sur les textes. Comme me le disait un fan, « c’est bien ce côté provoc’ aussi ». C’est aussi ça l’esprit rock et l’esprit punk, aller au-delà, ne pas se mettre de barrières.

Mis à part ce titre, et plus généralement, écris-tu aujourd’hui avec la même liberté de ton que dans les années 80 ?

Oui. Je n’étais pas non plus dans la provoc à l’époque. Je ne mettais pas en relief des choses qui aurait pu offusquer, mais qui me semblaient intéressantes à exploiter en texte. Aujourd’hui, à part « La maison d’Eva » qui peut faire peur, et encore, je pense que juste le titre peut éventuellement prêter à polémique. Le reste, non… « Les Ravages du Temps » est un texte sur Rimbaud, « L’Enfer et le Paradis » évoque Cocteau… Je n’ai pas trop de soucis avec les textes. Il faut que les mots sonnent dans la chanson. Je pense que je fais plus attention à la musicalité et la sonorité des mots, bien que je garde à l’esprit que le texte doit toujours avoir un sens. Dans « Ceci n’est qu’une nuit », je parle des acteurs d’Hollywood et à la fois de Mozart, ça sonnait bien et ça apportait une belle musicalité. Et ça, ça m’importe. Après « Les portes claquent » fait référence aux Doors et à un ami à moi qui est décédé récemment de la maladie d’Alzheimer. Là, effectivement, j’ai fait un peu plus attention aux mots que je posais sur le papier.

Ne rentrons pas dans l’explication de texte, qui reste somme toute assez scolaire, mais y a-t-il selon toi un fil rouge qui se tisse tout au long de l’album ?

C’est difficile… je ne pense pas dans le sens où j’évoque des choses et que c’est plutôt mon imaginaire qui travaille. Ce n’est pas un album-concept. Après, cet imaginaire est parfois rattrapé par la réalité. Je pense à « La maison d’Eva » ou « Corpus Cristi ». L’enfer… c’est l’enfer que des gens vivent aujourd’hui sur cette planète. Le climat nous rappelle qu’il ne faut pas qu’on déconne trop. La religion qui vient s’entremêler à tout ça. Le Bataclan et Charlie ont changé la donne. Ça a marqué notre époque. Assassiner des frères et des sœurs dans un concert d’un groupe de rock, qu’on aime ou pas, ça n’a aucune espèce d’importance, ça questionne et ça fout les jetons. Le fait d’avoir assassiné Cabu… je rigole moins quand j’ouvre le Canard, et ça, c’est emmerdant… Les choses ont changé. Ça ne transparait pas tout le temps sur l’album, mais l’enfer, c’est ça. Et puis, il y a le Paradis parce qu’on peut encore avoir des espoirs…

Des espoirs ou désespoir ?

(sourire) un calembour qui en dit long !

Un mot sur la réalisation du disque qui a été confiée à Romain Baousson.

Il nous a beaucoup aidés à prendre des risques et à sortir de notre zone de confort. C’est moi qui l’ai choisi parce que je savais qu’il nous emmènerait loin. Il a dix milles idées à la minute, il a fallu le canaliser un peu (rires), mais au final, il a envoyé nos compos plus loin que les maquettes qu’on lui avait envoyées. Il a réussi à nous apporter un son plus neuf, plus contemporain, que ce qu’on aurait fait nous-mêmes. Un gars de trente ans écoute d’autres choses que nous, qui écoutons des trucs des années 80 ou 2000.

« Les Ravages du Temps » a bénéficié d’un clip. La vidéo est devenue reine de nos jours. Quel regard jettes-tu sur ce phénomène ?

Ça m’embête un peu les clips en général… Tu entends souvent « Oh j’aime bien ce clip-ci, pas celui-là », et je réponds toujours « oui, mais aimes-tu le morceau ? » Le clip n’est qu’un support. C’est la musique et la chanson qui doivent être en relief. De nos jours, on en fait parfois trop autour de l’image, au détriment de la musique. C’est la dérive du phénomène Youtube. Mais « commercialement », nous n’avons pas le choix, on ne peut plus se passer d’un clip. Personnellement, ça m’importe peu qu’il n’y ait qu’une pochette sur Youtube quand j’écoute une musique. C’est la chanson que j’écoute avant tout. Après, il faut se rendre à l’évidence, il y a d’excellents clips, mais il faut des moyens pour les réaliser. Moyens que nous n’avons pas.

Un mot sur le visuel de l’album, cette photo de Richard Dumas assez énigmatique mais qui reflète finalement assez bien le contenu.

Richard est un ami. Il avait fait une exposition sur l’incendie du parlement de Bretagne. Ça s’est passé en 1994, pas très loin de chez lui et il avait été prendre des photos. Quand j’ai vu cette photo, je suis resté scotché devant. Il y en a une aussi à l’intérieur. Une photo avec des tableaux qui étaient par terre, dont un avec des angelots, qui était superbe. J’aurais peut-être préféré cette photo-là, mais le choix du groupe s’est porté sur le parlement en feu. Elle me fait un peu penser à celle de « Physical Graffiti » de Led Zeppelin. C’est une pochette qui rappelle aussi Joy Division, New Order… J’aime le clin d’œil. Et puis, elle rend super bien sur le vinyle.

C’était une évidence de publier un 33 tours ?

Ah oui, tout à fait. Et connaissant un peu le public qui va se procurer ce disque, il se dirigera plutôt vers le vinyle. Il ne faut pas se leurrer, c’est onéreux de publier un vinyle, le cd, lui, ne coûte rien. Mais le public penche plus vers le vinyle, ce beau visuel… c’est un peu de la nostalgie, mais aussi un retour vers les fondamentaux de la musique.  On nous a imposé le CD et la disparition du vinyle… mais il revient, et j’en suis le plus heureux !

Des scènes sont-elles prévues ?

On a donné notre premier concert à Saint-Brieuc, on va faire l’Ubu avec Hubert Lenoir le 6 novembre. Et puis, quelques scènes courant 2020.

Au retour des Nus il y a quatre ans, Étienne a dit que les Nus étaient « un groupe culte ». Aurait-il été aussi culte s’il n’y avait pas eu cette parenthèse de 25 ans de silence ?

Étienne est très gentil ! Il faut se rendre à l’évidence, Les Nus n’ont jamais été un succès commercial. Disons que « Johnny Colère » qui s’est retrouvé sur « Tostaky », ça a joué. Idem, quand Miossec dit dans sa biographie que « Dargelos, c’était entre Piaf et le punk ». C’est porteur quand tu es cité par tes pairs. C’est ce qui a fait que Les Nus ont bénéficié d’une certaine aura. Mais Les Nus restent un groupe confidentiel. On a par contre un noyau de fans qui nous donnent envie de continuer et de pérenniser le truc, surtout en écrivant de nouvelles chansons, comme on l’a fait pour « Enfer et Paradis ».

Tu m’as dit tout à l’heure avant l’interview que ce serait probablement le dernier album des Nus. Le penses-tu réellement ?

Je ne l’espère pas. Et j’espère bien en faire encore un autre après. Ça fait quarante ans qu’on est là, on va mettre deux ans à défendre celui-ci, donc, j’espère en refaire un dans quatre ans. Ce que je veux dire, c’est que ce ne serait pas une grande déception si c’était le dernier. Même si c’est le clap de fin après « Enfer et Paradis », on aura fait un bon dernier album, et ça c’est important à mes yeux. Autant le premier, j’étais un peu penaud quand il fallait le défendre, autant celui-ci, j’en suis fier !  Maintenant, si on peut en ressortir un quatrième, j’en serais le plus heureux. Mais il ne faut pas se leurrer, les groupes de guitares, ce n’est pas ce que les jeunes écoutent le plus aujourd’hui… et un album comme le nôtre coûte un peu d’argent et n’est pas forcément hyper rentable…

Propos recueillis par Luc Dehon le 22 octobre 2019
Photos : Richard Dumas

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