Interview de Eiffel

Propos recueillis par IdolesMag.com le 13/03/2019.
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Eiffel © Emmanuel Bacquet

Dix-huit ans après « Abricotine », le groupe Eiffel revient avec un nouvel album, son sixième, « Stupor Machine », le 26 avril prochain, un album presque post-apocalyptique qui ne pèche certes pas par excès d’optimisme, mais duquel se dégage une certaine forme d’espoir. Nous avons rencontré Romain Humeau afin d’en savoir un peu sur ce projet plutôt très bien ficelé…

Evoquons un peu le parcours de « Stupor Machine » si tu le veux bien… « Foule Monstre » d’Eiffel est paru en 2012, tu as publié dans l’intervalle trois albums solo (« Vendredi ou les Limbes de Pacifique » et les deux « Mousquetaires »), quand as-tu commencé à réunir de nouvelles chansons pour ce nouvel album d’Eiffel ?

Et j’ai réalisé trois Lavilliers aussi ! (sourire) En fait, j’avais réuni pas mal de musiques depuis un moment, trois ou quatre ans quelque chose comme ça, mais l’écriture du nouvel Eiffel a véritablement pris forme au moment de « Mousquetaire #2 ». J’ai un peu écrit les deux albums en même temps. Souvent le fait d’écrire une chanson me Eiffel, Stupor Machinepousse à en écrire une autre en parallèle comme pour réagir à la première, pas pour les mettre en concurrence, mais plutôt pour l’exalter. J’aime l’idée de faux-miroir entre les chansons. Comme « Mousquetaire #2 » contenait des choses un peu corrosives dans son propos, comme sur « Nyppon Cheese Cake », par exemple, certaines idées sont parties de là. « Nyppon Cheese Cake » a été, on peut le dire, un support pour le nouvel Eiffel. C’est à cette époque que je me suis dit « oui, c’est légitime de faire un nouvel Eiffel. » Depuis 2009, on ne sait jamais si ça va être le cas ou pas…

Pourquoi ?

Ça fait un moment qu’on existe. Il ne faut pas sortir un disque de manière inconsciente ou idiote. Il faut réfléchir. On peut vite être dans la redite ou avoir une manière de faire un peu pépère, ce que nous ne souhaitons pas.

Revenons à « Nyppon Cheese Cake » qui est un peu le point de départ de « Stupor Machine », finalement.

Effectivement. Je me suis dit que ce serait bien de développer ce titre sur un album rock d’Eiffel, avec guitare/basse/batterie, que ça reste dans ce carcan-là, alors que moi en solo, je m’autorisais beaucoup de machines, de synthés, de cordes, d’instruments africains, vocodeur et autres… À partir de là, vu que la période n’était pas forcément d’un optimisme fou, quant au regard sur le monde, tout a tourné, en termes d’écriture, autour d’une vision anticipative, presque de la science-fiction.

J’allais y arriver… « Stupor Machine » est un peu post-apocalyptique…

(sourire) Je me suis fait cette réflexion : on peut dire ce qu’on pense du monde en gueulant et en faisant du rock, ce qui m’ennuie profondément, personnellement. Ça m’ennuie un peu d’être tout le temps en lutte, avec des étendards et ce genre de choses… Ou alors essayer d’aller un peu plus loin dans le temps. En 2029 ou 2039, se la jouer Mad Max, tout en évoquant les problématiques du moment, à savoir l’hyper communication, les fakes, le fichage, la biométrie, la détemporalisation de l’être humain, le fait d’être en Inde ou au Japon, tout en étant à côté de sa femme ou de ses potes au même instant. On ne sait plus trop où on est… Donc, parler de toutes ces choses plutôt flippantes à la manière d’un film de science-fiction. C’est ce procédé que j’ai utilisé pour écrire pas mal de chansons de ce disque, comme « Big Data », « N’aie rien à craindre », une partie d’ « Escampette », une partie de « Terminus »… ça a dessiné une manière de m’exprimer qui était, de mon point de vue, nouvelle, ce qui légitimait un nouvel album d’Eiffel. Revenir avec un « Foule Monstre 2 » n’aurait eu aucun intérêt.

Les autres membres du groupe sont rentrés dans le trip tout de suite ?

Ah Ah ! Avant même de terminer les textes, je leur ai dit mon état d’esprit. Je les ai prévenus que j’irais peut-être un peu loin en termes de catastrophisme et de complotisme, comme dans « Manchurian Candidate ». Je ne voulais pas évoquer la montée des eaux ou le réchauffement climatique, je voulais me placer au moment où les eaux étaient montées, et où la température était intenable… où les gens étaient des carpettes, se noyaient et crevaient (rires). Je voulais pousser le pessimisme à son paroxysme.

C’est une forme de provocation.

Non, je ne voulais pas justement de ce côté « je suis rock, donc je fais peur ». Je suis un vrai gamin, moi, tu sais, je suis loin d’être un téméraire. Je suis le premier à flipper… (sourire) Je voulais provoquer dans le sens faire venir les voix. De ma fille, du commerçant du coin, des gens qui vont venir nous voir en concert « Eh Romain, tu pousses le bouchon un peu loin ! On n’y est pas quand même ! » Et tant mieux si on peut me rassurer. C’est provoquer dans ce sens-là, être avec les autres. En filigrane, il y a donc toujours cette idée de lien avec l’Autre. Ce n’est pas de l’espoir, mais un peu quand même… (sourire)

Eiffel – « Chasse Spleen »

C’est un disque de « Désespérance », mais pas de « Désespoir ».

C’est un ami, Emmanuel Plane, qui a travaillé avec nous à nos débuts qui a eu cette formule… (sourire) La désespérance se cultive, et le désespoir, il est là. Je pense que s’il y a une forme de désespoir dans ce disque-là, c’est parce qu’il est là. Je n’ai pas envie d’être désespéré, je suis un boute-en-train, moi, j’aime la vie. Je ne suis pas fondamentalement désespéré, mais quand je vois ce que je vois et que j’entends ce que j’entends, je me demande si je n’ai pas raison de penser ce que je pense, ou être désespéré. Mais je ne le cultive pas. Je ne veux pas être désespéré. Ce n’est pas du romantisme rock des années 80 ce disque… Tu sais, quand on écrit une chanson, soit on se place dans une sorte de microscopie, d’intimité, soit on se place dans la macroscopie, dans le regard du monde, et on tombe vite dans la critique sociale. Donc, je n’écris jamais de brûlot ou de choses engagées. Déjà, parce qu’engagé veut dire proposition et que je ne propose rien, je n’ai pas cette prétention. On va dire que « Stupor Machine » est, à ce titre, un album macroscopique. Tout ce qu’on entend aujourd’hui est plutôt anxiogène, mais on n’entend jamais de solutions. J’espère que demain, la génération de ma fille changera quelque chose. Et là, je te fais toute l’anti promo du disque par excellence… je devrais être un peu commercial et te vendre un peu de rose princesse et de bleu prince… (éclats de rires) Heureusement, on en voit des belles choses, et on ne voit que ça, même, dans notre proximité. Et là, il y a de l’espoir. Mais on lutte contre un truc qui se dégrade et la courbe n’est plus linéaire mais exponentielle…  

Mais finalement, quand on se penche sur les textes, il s’en dégage quelque chose de poétique et même quelque chose, parfois, d’enfantin, presque ludique.

Merci ! (sourire) Et heureusement ! C’était capital. S’il n’y avait plus de poésie, il n’y aurait plus de moteur. C’est pour cette raison que je pense que « Stupor Machine » peut être aussi un disque d’espoir, ou en tout cas un disque qui recèle une certaine forme de poésie et donc de beauté. Je l’espère en tout cas. Mes propos vont peut-être paraître bien arrogants et bien prétentieux, mais il ne faut y voir de l’arrogance ou de la prétention, j’espère juste apporter un peu de poésie, à ma manière. Quand j’entends certains trucs à la radio, je me dis « What the fuck ? ». Qu’est-ce qu’on en a à foutre de chanter qu’on mange une pomme ou qu’on met un pull vert ? Pas besoin d’un truc intello, non plus, mais un peu de fond et de poésie ne fait pas de mal, parfois. Une pomme, on peut la faire marcher au lieu de la croquer, ou lui mettre un pull vert… Il faut qu’il y ait un peu de folie et d’enfantillage.

eEiffel © Emmanuel Bacquet

Il y a beaucoup de choses enfantines dans ce disque, finalement. Déjà l’idée de projection dans le futur...

J’espère en tout cas qu’il y a une forme de lumière qui vient, peut-être de quelque chose de très caverneux, mais une lumière quand même.

Il y a une dimension ludique dans tes textes, des jeux de mots, des images… Passes-tu beaucoup de temps dessus ?

Honnêtement, oui. Énormément. Je sue beaucoup. (rires) C’est de l’artisanat, l’écriture. La part de talent et d’artistique, je n’y crois pas beaucoup… Comme disait David Bowie « Le génie, c’est faire croire qu’il existe ». On bosse pour ça, nous les artisans. On travaille avec nos mains. L’idée d’un texte, c’est un flash, ça vient très vite. Par contre, le faire rentrer sur une mélodie avec des harmonies parfois complexes nécessite beaucoup de travail. Pour faire sonner le français, en gardant l’idée de base, ça peut prendre des heures. Écrire un texte prend du temps. La musique, contrairement à l’art pictural, a besoin de temps pour s’écouter et se comprendre aussi. Du coup, le temps que je mets pour écrire mes textes, les façonner, les ré-axer, c’est passionnant. Quand on a trouvé l’axe d’une chanson, on peut lui enlever le superflu, elle fait corps. Parfois, il peut arriver qu’une chanson s’écrive en dix minutes, comme une fulgurance, mais c’est plus rare… c’est de l’ordre du rêve ! Parfois, on retrouve des petits jets, comme ça, comme sur « Terminus ». C’est un peu comme un haïku, une forme que je maîtrise encore mal, mais que je vais m’appliquer à apprendre.

Tu écris des chansons depuis quelques années, maintenant. Écris-tu aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’hier ?

Je ne crois pas… Il y a eu deux périodes. Il y a cette période où j’écrivais juste pour avoir quelques mots à poser sur une mélodie en yaourt. Cette période a duré assez longtemps. Trop longtemps. J’ai déconné, pardonnez-moi ! (rires) J’inclus même le premier album d’Eiffel dedans, « Abricotine ». Je n’étais axé que sur la musique… J’ai commencé à écrire des chansons à onze ans, ça a toujours été mon truc, donc… faut pas m’en vouloir. (sourire) Le déclic s’est fait après « Abricotine », en 2001 et « Le quart d’heure des ahuris » en 2002. Je me suis rendu compte qu’en bossant un peu, je serais peut-être capable d’écrire de vrais textes. À partir de là, je crois que je me suis mis à vraiment écrire. Après, je laisse à chacun le soin de dire si c’était bien ou pas, mais disons que j’ai pris conscience de l’importance de l’écriture à cette époque. J’ai compris la vraie raison pour laquelle j’avais besoin d’écrire. Ma fonction n’a été pleine et entière qu’à partir de 2002, alors que j’écrivais dans le vide depuis 1982… (sourire)

« Stupor Machine » va bénéficier d’une édition vinyle. Est-ce important aux yeux du groupe ?

C’est capital pour Nicolas Courret, Nicolas Bonnière, Estelle Humeau et moi-même. C’est capital pour Eiffel, en fait ! (rires) C’est capital aussi pour les gens avec qui nous travaillons, nos techniciens de scène, l’attachée de production Chloë Pilon de chez [PiAS]… Le vinyle s’attache à une période du passé, nous sommes d’accord. Et malheureusement il s’apparente aujourd’hui à une mode pseudo-vintage. Le petit bobo achète son vinyle par ce que le son est « archi-cool ! » (rires) Mais au-delà de ça, j’ai envie de te répondre de manière plus froide et mécanique, le vinyle est le support matériel qui offre actuellement la meilleur qualité sonore. Les gens ne le savent pas forcément. Le mastering numérique est nettement plus écrasé que le mastering analogique. Donc, quand on écoute un vinyle, on redécouvre la grosse caisse, la caisse claire, la spatialisation, la dynamique… plus le mouvement vibratoire, c’est-à-dire la vie, puisque nous ne sommes tous que mouvements vibratoires. La musique ne pas qu’avec les oreilles, mais avec tout le corps. Alors, je ne fais pas ici l’apologie du vinyle. Si demain, on me propose un autre support qui apporte un son meilleur, je serai preneur. Je suis devenu un ayatollah de la dynamique et je trouve malheureux que les CDs soient masterisés si fort. Le vinyle apporte de la dynamique au son. Il reste ultra-moderne. Ne parlons pas du MP3, qui n’est même pas du son, ou si peu… et il tue les tympans des gamins… (sourire) C’est le crédo des Deezer, Spotify et consorts… ça ne durera pas, mais en attendant, c’est là.

Eiffel © Emmanuel Bacquet

C’est un des drames de l’industrie musicale.

L’artiste ne vaut plus rien aujourd’hui. Pour 3000 écoutes, on gagne 90 cents. Certains vont dire qu’il y a les concerts. Il y a certes de gros festivals avec des cachets mirobolants, mais avec une programmation de dix artistes. Alors, des groupes comme le nôtre galèrent. Contrairement à il y a dix ans, Eiffel galère. On ne roulait pas sur l’or, mais on pouvait faire une centaine de concerts sur une tournée. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On a toujours été payés 120€ nets chacun. Et je le dis parce que sur vingt ans, ça n’a jamais bougé. Et aujourd’hui, on galère. Nous sommes huit, quatre musiciens sur scène et quatre techniciens, nous avons tous le même salaire. On galère pour avoir nos 120€, parce qu’il y a l’essence à payer… etc… etc… Certains gagnent 350 000 € pour jouer une heure et demi et nous, on va nous proposer 2000… sauf que ça coûte 6000… C’est la réalité de notre métier, et c’est la même chose dans d’autres corps de métier. Il faut savoir contre qui on se bat.

Une dernière petite question pour les fans d’Eiffel… Je sais que tu es très méticuleux, mais retrouve-t-on l’un ou l’autre petit accident sur les bandes def ?

(sourire) Oui… Il y en a même plusieurs. Il n’y en a pas une foultitude parce que je suis un maniaco-dépressif des accidents. Je les adore quand ils sont beaux, et les détestent quand ils sont moins heureux. Sur « Stupor Machine », il y a quelques belles choses comme Estelle qui, sur « Chasse Spleen » au deuxième tour du refrain, a joué une mauvaise grille… C’était entièrement de ma faute, je lui avais filé une mauvaise grille, et elle l’a jouée. Et finalement, ce n’était pas prévu, mais ça sonne super ! Et il y en a quelques autres… Il faut prendre au sérieux ce que l’on fait, mais pas soi-même !, c’est un peu la devise d’Eiffel.

Propos recueillis par Luc Dehon le 13 mars 2019.
Photos : Emmanuel Bacquet

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