Interview de Louis Arlette

Propos recueillis par IdolesMag.com le 21/03/2019.
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Louis Arlette DR

Louis Arlette a publié le 15 mars un sublime deuxième album, « Des Ruines et des Poèmes », fortement inspiré par l’Iliade. Une poésie sombre, à la fois mythologique, mystique, mythique et apocalyptique, déclinée sur des sonorités électros / rock purement jouissives, qui garde pourtant une lueur d’espoir. Un album homérique et baudelairien dont nous avons pris beaucoup de plaisir à évoquer la genèse avec son auteur.

Louis Arlette DR

Quand t’es-tu remis à travailler sur ce deuxième album ?

En réalité, l’accouchement de « Sourire Carnivore » a été assez difficile, pour diverses raisons, mais principalement des raisons d’organisation. C’était mon premier album, on va dire que c’était les balbutiements et Louis Arlette, Des Ruines et des Poèmesj’apprenais les obstacles et les écueils inhérents à la sortie d’un album… (sourire) Donc, entre la fin de l’enregistrement et la sortie de « Sourire Carnivore », il s’est écouté un an à peu près. J’ai dans ce temps-là commencé à travailler sur de nouveaux morceaux, on devait être six mois avant la sortie de « Sourire Carnivore ». Ce qui fait qu’au total, j’ai travaillé un peu plus d’un an et demi sur « Des Ruines et des Poèmes ». Ça m’a un peu permis de me sortir du vide à la sortie du premier album…

Il y a beaucoup de références mythologiques, mystiques, mythiques… Quelles ont été tes principales sources d’information ?… ou plutôt d’inspiration ! (sourire)

(sourire) J’aime beaucoup ton lapsus parce que ce sont à la fois des sources d’inspiration et d’information. Je m’inspire beaucoup de la littérature, il y a d’ailleurs beaucoup de références dans cet album. L’année dernière j’ai lu et relu l’Iliade d’Homère, ça m’a bouleversé. J’ai écrit un morceau, « Des Ruines et des Poèmes », et c’est d’ailleurs lui qui a donné son titre à l’album. Ce titre parle de la mort d’Hector, le héros de l’ombre de l’Iliade qui se fait tuer par Achille à la fin de l’histoire. J’ai voulu développer le discours qu’il a tenu juste avant de mourir. Et si j’ai aimé ton lapsus à propos des sources d’inspiration et d’information, c’est qu’au-delà de l’inspiration littéraire, il y a une espèce de climat de la fin du monde dans cet album. Et là, c’est la situation actuelle que j’ai interprétée d’un point de vue un peu individuel et égocentrique. Tous les morceaux de l’album ont une inspiration mythologique et un côté très babylonien, très « Rome avant le déclin » (sourire) Et ça, c’est la situation actuelle qui crée ça. Ce qu’on entend tous les jours dans les médias, l’urgence climatique, les dérèglements divers et variés, la condition humaine, la condition animale…

Contrairement au premier album, tu n’es plus seul aux commandes aujourd’hui. Tu as notamment travaillé avec Philippe Paradis. Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec lui ?

J’avais évidemment adoré les disques de Zazie « Rodéo » et « Totem ». À l’époque, j’avais un peu regardé comment ils avaient été produits. En France, c’était un son qu’on entendait rarement, autant au niveau de la production que des arrangements. C’étaient deux très beaux albums. Je me suis donc intéressé à son travail. « Sourire Carnivore », comme tu le soulignes, je l’avais produit seul, enregistré, mixé… Ce fut un travail de titan. Et quand je suis sorti de là, j’ai ressenti un grand vide et j’ai eu besoin de changer de méthode de travail. Paradoxalement, le fait de travailler avec une tierce personne m’a permis de prendre de la distance artistiquement, ça m’a permis de me concentrer sur la composition, de ne pas me soucier d’autres postes, et au final, de faire quelque chose de plus personnel. Ça peut paraître curieux, mais c’est comme ça que je le ressens.

Louis Arlette DR

Tu as enregistré à Ferber, mais également en l’église Sainte-Elisabeth-de-Hongrie. Explique-moi ce choix.

On a enregistré là-bas « le Refuge ». C’est le dernier morceau de l’album qui est très intime et qui m’est très personnel puisqu’il évoque cet enfermement qu’on peut ressentir dans la création en général et lorsqu’on est en studio en particulier. C’est la métaphore du studio que j’ai essayé de mettre en chanson. Il y a dans ce titre une atmosphère de claustrophobie, de vaisseau spatial étanche. Au fur et à mesure de sa création, ce morceau a pris une dimension de plus en plus mystique, voire solennelle. Et donc, on a eu cette idée d’aller enregistrer un orgue dans cette église. On y a tourné quelques images également. C’était un très beau moment. Pour la petite anecdote, nous étions obligés d’enregistrer de nuit, parce que l’acoustique de l’église est magnifique, mais il y a de jour, trop de voitures qui passent alentour. Il y a donc une ambiance un peu particulière sur ce titre…

As-tu enregistré dans d’autres lieux un peu « exceptionnels » ou « insolites » ?

J’ai enregistré dans mon antre à Vincennes, seul entouré de mes machines. C’était génial, jubilatoire. J’ai eu la liberté l’expérimenter parfois même jusqu’à l’obsession. Ce fut parfois douloureux… Après, on a pris le relais dans le studio de Philippe. Nous y sommes resté moins longtemps, un mois à peu près. Cette étape m’a permis de prendre de la distance sur les morceaux, de pouvoir me détacher de la technique et avoir une oreille extérieure. C’était court, un mois tout au plus, mais essentiel à l’album. Et pour terminer, on a enregistré à Ferber, entre dix et quinze jours. On a du faire très très vite, mais de très belles idées sont sorties de cette session avec les musiciens.

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L’année dernière, tu as publié « Je suis un soir d’été » de Brel. Très honnêtement, on ne t’attendait pas dans le registre de la reprise… Pourquoi Brel et pourquoi ce titre précisément ?

Brel est un des rares artistes de la chanson française auquel je m’identifie parce qu’il a cette vision du monde très acérée et tranchée que nous partageons. Et puis, il y a une modernité dans ses textes assez incomparable. Il a ouvert un champ de possibles dans la chanson. Il ne vieillit pas, ses chansons non plus. Je ne dis pas que les autres vieillissent, mais… comparé à un Brassens que j’adore également, je pense que Brassens à plus fermé la porte derrière lui, alors que Brel l’a laissée ouverte. Brel a ouvert sur la modernité, autant au niveau des textes que de son attitude, de son discours et même de ses arrangements. Alors pourquoi ce titre « Je suis un soir d’été » en particulier ? Déjà, c’est un titre qu’il n’avait jamais chanté sur scène. Je trouvais amusant de reprendre sur scène un morceau que lui n’avait jamais chanté. C’était comme donner un second souffle à ce titre. Après, c’est un morceau qui est construit comme un mantra, qui a une évolution, une répétition… et qui se prête parfaitement à la musique électronique. C’est ce qui m’a frappé la première fois que je l’ai entendu. Et puis ce texte apporte une vision d’un été que je trouve assez bouleversante, et qui peut se résumer à la mort d’un printemps…

Louis Arlette – Je suis un soir d’été

« Je suis un soir d’été » a bénéficié d’un clip très esthétique, d’autres sont-ils en préparation ?

J’avais beaucoup aimé l’idée de ce pull rouge qui s’effiloche au fur et à mesure, cette espèce de métaphore de la fin de l’été et la nuit de l’artiste… Là, on est en train de préparer un clip pour « La Discorde », qui sera finalement un peu le premier single original de ce disque. Je ne peux pas t’en dire encore beaucoup plus… mais ça promet, je peux te l’assurer (sourire).

Tu as chanté il y a une dizaine de jours ces nouvelles chansons sur scène pour la première fois. Comment ça s’est passé ?

Très bien, c’était génial. C’était un moment exceptionnel. C’était un peu l’explosion de la tension accumulée au cours de cette année. Ça faisait longtemps que j’attendais… On a donc fait ce show-case au studio Ferber où nous avons enregistré l’album. C’était comme un retour aux sources très agréable. Il y avait ce petit côté un peu sacrilège de venir chanter en live dans ce studio. En studio, on est coupé du monde, c’est comme un Refuge. La scène, au contraire, c’est une explosion d’émotions et un véritable contact avec le public. Alors donner un concert dans un studio, il y a un côté sacrilège qui m’a beaucoup plus. J’ai presque eu l’impression de profaner un lieu sacré… (souire) Et moi, j’aime bien les sacrilèges… (rires)

Louis Arlette DR

Toi qui es un technicien du son, avec des productions toujours hyper léchées, penses-tu rapidement au devenir d’un morceau sur scène ?

Les deux se répondent. Si je n’avais pas la perspective de la scène au moment où je compose en studio, je ne pourrais pas terminer le travail. Il y a forcément un moment où je projette le morceau sur scène. Et c’est assez tôt en général. Quand j’imagine le plaisir que j’aurai à le jouer sur scène… c’est très bon signe. Je me dis que c’est gagné. Je sais qu’il y a plusieurs écoles à ce sujet, certains restent en studio toute leur vie et ne sont pas très à l’aise avec l’univers du live, et inversement, d’autres ne jurent que par la scène et se sentent à l’étroit en studio. Personnellement, j’aime les deux. Profondément. Et je ne pourrais pas les dissocier. J’adore expérimenter, tester, jouer, rater, recommencer en studio… et puis lâcher les chiens quand j’arrive sur scène.

Sur les bandes définitives, as-tu laissé trainer l’un ou l’autre petit accident ?

Bien entendu ! Malgré tous mes efforts pour atteindre la perfection… il reste toujours un accident ! (rire) Ravel disait qu’il fallait de toute façon viser la perfection puisque c’est le but ultime que nous n’atteindrions jamais. (*) Il avait raison là-dessus. Je me base sur cette idée quand je fais de la production studio… Donc, oui, beaucoup de choses sont imparfaites. Je n’ai pas d’exemple précis à te donner là tout de suite, mais nous avons eu de belles surprises, des accidents sonores… écouter le disque au casque permet de retrouver l’atmosphère du studio… parfois entendre deux personnes qui parlent au loin. Il y a aussi des effets auxquels on ne s’attendait pas qui se retrouvent sur le disque… L’enregistrement n’est qu’une histoire d’accident. Rien n’est parfait. Et heureusement, finalement… J’ai la volonté de donner quelque chose de travaillé dans la matière, j’ai une exigence au niveau du son, mais je n’ai pas l’intention de me retrouver avec un produit impersonnel. C’est pour cette raison également que nous avons utilisé des instruments acoustiques. Je ne me fais pas à l’idée de n’utiliser que des instruments électroniques…

* [«Mon objectif est donc la perfection technique. Je puis y tendre sans cesse, puisque je suis assuré de ne jamais l’atteindre. L’important est d’en approcher toujours davantage. L’art, sans doute, a d’autres effets, mais l’artiste, à mon gré, ne doit pas avoir d’autre but.» Maurice Ravel]

Louis Arlette DR

Un climat apocalyptique, presque post-apocalyptique même, règne dans ce disque. Es-tu d’accord avec moi ?

Je suis non seulement d’accord, mais touché que tu le relèves. C’est un leitmotiv. C’est une vision du monde dans lequel nous vivons. L’atmosphère est vraiment délétère aujourd’hui… Quand j’étais enfant, je n’aurais jamais imaginé qu’on me dirait vingt ans plus tard que le monde toucherait à sa fin, qu’on ne savait pas où nous en serions quelques années plus tard… Nous vivons dans une situation d’urgence qui est très anxiogène. J’ai été surpris que jusqu’à présent il n’y ait pas eu plus de soulèvements que ça, mais ça commence, notamment de la part des jeunes. Les jeunes générations sont sensibles à notre époque, ils ressentent l’extrême tristesse de notre monde et ils ont envie que ça change. Nous vivons avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, dans une ambiance apocalyptique. Mais malgré ce qu’on pourrait penser, je ne suis absolument pas quelqu’un de pessimiste. J’aime beaucoup la vie, les gens et la transmission. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’aime autant l’Art, qui est à mon sens la plus belle forme de transmission. Mais je trouve que c’est d’une infinie tristesse d’assister, peut-être, à la fin de ce monde. Comme le disait Fernando Pessoa, qui m’a beaucoup inspiré, « Je ne suis pas pessimiste, je suis triste. »

Tes textes sont extrêmement nourris. Quels sont tes auteurs de prédilection ?

Je n’ai jamais caché que j’avais une énorme admiration pour la « Recherche du Temps perdu » de Marcel Proust. Je la relis régulièrement, je l’emmène avec moi, je l’ai beaucoup annotée, j’adore la lire à haute voix parfois, même seul… Cette œuvre me touche profondément. Il évoque la recherche au fond de soi, il évoque le déclin d’une certaine forme de société, l’aristocratie en l’occurrence. C’est une œuvre extraordinaire. Je lis aussi beaucoup de poésie… Un livre que je lis et que je relis depuis mon adolescence, au risque de paraître cliché, c’est « Les Fleurs du Mal » de Baudelaire. C’est indémodable. Il y a une espèce de noirceur qui me touche, parfois, c’est même carrément gore. Certains textes sont atroces, et pourtant, ils portent toujours une lumière en eux, toujours un espoir, une porte ouverte. Et cette lumière-là est d’autant plus mise en valeur, elle apparaît d’autant plus sincère, qu’elle vient de la noirceur. Ceci me rappelle aussi un peu le clair-obscur des œuvres du  Caravage…

Propos recueillis par Luc Dehon le 21 mars 2019.
Photos : DR

Louis Arlette en concert:
13 avril 2019 - Gibert Barbès / 16h pour le Disquaire Day (Paris 18ème)
31 mai 2019 - Gibert St-Michel / 18h (Paris 6ème)

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