Interview de Kyrie Kristmanson

Propos recueillis par IdolesMag.com le 05/02/2019.
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Kyrie Kristmanson @ Simon Cecere

Kyrie Kristmanson publie le 15 févier prochain un troublant EP, « Mon Héroïne », en préambule à un nouvel album attendu cet automne. Au travers des chansons qui le composent, l’artiste évoque la Féminité d’aujourd’hui, celle d’hier et celle de demain. Inspirée par la physique quantique, le spiritisme et les mondes parallèles, ces chansons donnent le vertige et font l’effet d’un doux sortilège. Rencontre avec une artiste plurielle et magique.

J’aimerais que l’on évoque un instant votre petite enfance parce que je suis persuadé c’est elle qui façonne celles et ceux que nous sommes aujourd’hui. Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?

Mon père est musicien également, il écrit des chansons, mais ne se produit pas beaucoup. Souvent, au lieu de Kyrie Kristmanson @ Virginia Frances Sterrettnous raconter une histoire avant de nous coucher ma sœur et moi, il nous jouait des chansons. Des reprises ou des créations. Nous avions droit, le soir, à un petit concert au bord du lit. C’était magique pour moi. Et c’est peut-être pour cette raison que le fait d’écrire des chansons quelques années plus tard m’a paru si « normal » entre guillemets (sourire). C’est un des tout premiers souvenirs musicaux qui me revient en tête. Après, on m’a souvent raconté une autre anecdote. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Je ne sais plus exactement si c’est du Sinéad O’Connor ou PJ Harvey qu’on m’avait fait écouter, et on m’a retrouvée par terre presque en transe. C’était très intense comme réaction. Je pense aujourd’hui que la force de ces compositrices m’avait beaucoup marquée…

C’est amusant cette anecdote que vous venez de me raconter à propos de Sinéad O’Connor et PJ Harvey, parce qu’il a des similitudes entre votre approche de la musique et la leur.

Merci beaucoup. Elles sont en tout cas devenues des références pour moi. Musicalement, déjà. Et puis, elles ont ouvert des portes pour les femmes dans l’industrie de la musique. Ce n’est pas rien.

Comment en êtes-vous venue à la musique ?

Pareil, l’anecdote que je vais vous raconter, on me l’a relatée plus tard parce que j’étais trop jeune pour m’en souvenir. J’improvisais des chansons pour calmer mes ami(e)s quand nous étions en train de jouer et que l’un ou l’une d’entre eux se mettait à pleurer ou piquer une petite crise pour je ne sais quelle raison. Je chantais des petits airs pour les calmer et les rendre heureux… Pour les divertir, en tout cas ! Disons que j’exerçais déjà mon futur métier à quatre ou cinq ans. (rires) D’une façon plus formelle, j’ai commencé à jouer de la guitare classique à neuf ans et de la trompette à onze. À la base, je voulais devenir trompettiste. Puis, vers l’âge de douze/treize ans, quand j’ai commencé à composer des chansons, je me suis rendue compte que c’était le mariage entre l’écriture de mots et la musique qui était l’expérience la plus complète et la plus satisfaisante pour moi, c’est à cet âge que je me suis mise à écrire des chansons… Et vers quatorze/quinze ans que j’ai commencé à me produire. J’ai emprunté le chemin de la musique assez tôt finalement. La musique a toujours été nécessaire à ma vie. J’ai toujours ressenti le besoin de chanter et d’écrire des chansons.

Venons-en à votre EP maintenant. Quand en avez-vous posé les premières pierres ? Quelles étaient vos envies ?

Je compose un peu tout le temps, à vrai dire. Parfois plus, parfois moins, mais j’écris très régulièrement, presque quotidiennement. J’ai donc commencé à écrire ces chansons lors de la tournée qui a suivi la sortie de mon précédent album [« Modern Ruin » paru en 2015, NDLR]. Cet album avait été arrangé pour quatuor à cordes et voix. Il s’inspirait des chants perdus des femmes troubadours du XIIème et XIIIème siècle. Elles étaient, pour la faire courte, les premières femmes compositrices de l’histoire de la musique. Elles ont été une source de fascination pour moi. Elles étaient des pionnières. Elles ont été les premières compositrices, mais également les premières à chanter l’amour profane. À une époque marquée par une certaine ferveur religieuse, elles chantaient l’amour d’ici-bas. J’avais donc composé un album en leur hommage.

La physique quantique, les mondes parallèles et même le spiritisme font également partie de vos inspirations…

Effectivement. Il faut d’ailleurs que je vous précise une chose. Le lieu où nous avons enregistré ces chansons a été déterminent. Nous avons enregistré les premières maquettes dans une aile abandonnée du Château de Versailles, dans le studio de Philippe Thuiller [Saint-Michel, NDLR] qui y est en résidence depuis plusieurs années. Il avait fait un remix d’une chanson de mon album avec le quatuor à cordes et j’avais tellement aimé son approche de la musique que j’ai eu envie de travailler avec lui sur ce nouveau projet. C’est donc dans cet espace hors du commun, un peu mystérieux, que j’ai enregistré ces chansons. C’est dans cette aile, qui ne se visite pas, que se trouve la bibliothèque de Marie-Antoinette et de la Duchesse du Barry. Il y a là une collection incroyable de livres sur le spiritisme. En parallèle à cela, j’ai commencé à m’intéresser de près à la physique quantique. Nous arrivons aujourd’hui à la fin d’une logique capitaliste. Nous étions liés principalement par la consommation. Or, nous nous rendons compte que la consommation ne donne pas un sens à la vie, ni ne nous rend profondément heureux. J’ai donc décidé très vite qu’à travers cet album, je voulais souligner de façon poétique, ce qui je pense va provoquer un changement radical dans notre vision de l’univers et notre position au sein de celui-ci, c’est-à-dire les découvertes de la physique quantique. Tout comme la découverte que la Terre n’était pas au centre du système solaire, cette découverte-là a changé notre paradigme humain. La physique démontre de façon observable que nous sommes tous liés les uns aux autres, ainsi qu’à notre environnement et à l’univers en général, d’une façon inextricable et pour l’instant encore inexplicable. Je pense que ces découvertes vont progressivement réenchanter notre monde et donner un nouveau sens à notre vie. L’album était une sorte d’expérience mentale d’une musique qui émane de cette perspective quantique de l’univers.

Kyrie Kristmanson @ Simon Cecere

Le philosophe et physicien Etienne Klein introduira d’ailleurs votre concert prochain au Café de la Danse, le 13 mars prochain.

Tout à fait. Je l’ai invité à ouvrir la soirée avec une brève introduction à cette nouvelle perspective, qui va profondément bouleverser notre façon de vivre et de voir notre monde.

J’aimerais que nous évoquions chacune des chansons qui composent cet EP. Racontez-moi un peu ce qui vous a incitée à les écrire. Commençons par « Mon Héroïne ».

Je l’ai écrite suite à l’élection de Donald Trump. Quand je me suis réveillée ce jour-là, en dehors de ce qu’on pense de la politique d’Hillary Clinton, j’ai été bouleversée. Je pensais que beaucoup de gens croyaient en ce symbole d’avoir une femme Présidente des États-Unis. Et puis… non. (sourire) J’ai vécu ce jour-là comme un échec de notre génération, ou plutôt une déception de notre génération, et des générations précédentes. La femme qui chante dans cette chanson, le « je », est une femme multiple. Elle n’est pas juste moi, ce « je » représente toutes ces générations de femmes que je porte en moi. J’ai écrit cette chanson assez rapidement, très spontanément, finalement. Sans y avoir réfléchi longuement.

Vient ensuite « The garden of Mrs Woolf », une allusion à Virginia Woolf.

Oui. J’étais à cette époque en Angleterre et j’y ai vécu une expérience immersive proposée par la compagnie théâtrale Punchdrunk. C’est une compagnie qui investit des lieux désaffectés et y crée une pièce liée à ce lieu, un peu à l’image de cette expérience proposée au Châtelet en ce moment, DAU. C’est une façon assez révolutionnaire de voir l’Art et le spectacle vivant, assez généreuse parce que la présence du public influence le déroulé de la soirée. Le quatrième mur qui divise le performer du public normalement y est complètement inexistant. C’est une expérience qui m’a beaucoup marquée et qui m’a influencée dans ma façon de concevoir mes concerts, et même d’écrire mes chansons. Lors de ce même voyage, j’ai eu l’occasion de visiter la maison de Virginia Woolf qui se situe à une heure de Londres. Virgina Woolf est une grande référence pour moi. Ce sont ces deux évènements, qui ont influé sur ma façon d’écrire et de concevoir la puissance de l’Art et du spectacle vivant qui m’ont dicté l’écriture de cette chanson.

En troisième plage, on trouve « Songe d’un ange ».

Après un concert que j’avais donné à Paris, un petit bonhomme de cinq ans est venu me trouver au bord de plateau. Il m’a dit, avec beaucoup de sincérité et de conviction, que nous nous connaissions déjà. Je ne l’avais pourtant jamais vu de ma vie. Je lui ai répondu que j’étais ravie de le rencontrer. Il a insisté, me redisant que nous nous connaissions, que nous nous étions rencontrés dans une autre vie. Et que dans cette autre vie, nous nous aimions, nous étions amants. Il avait cinq ans ! (sourire) Il m’a dit tout cela avec une conviction troublante. J’étais à cette époque dans mes réflexions sur les mondes parallèles, la physique quantique et le temps, et j’ai été bouleversée par cette rencontre. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai écrit cette berceuse cosmique comme un dialogue entre ce petit bonhomme et moi. Puis, j’ai proposé à Brendan Perry d’incarner la voix de ce petit garçon.

Pourquoi avez-vous souhaité partager ce titre avec Brendan Perry [de Dead Can Dance, NDLR] précisément ?

J’ai longuement cherché une personne pour m’accompagner sur ce titre. C’était très délicat de trouver la voix évidente pour cette composition. J’ai rencontré Brendan lors d’une Carte Blanche à Olivier Mellano au festival Mythos de Rennes. Brendan était notamment présent au milieu de tout un tas d’artistes un peu intrigants, mais qui sont des références pour moi. Dead Can Dance est un groupe que j’ai beaucoup écouté durant mon adolescence. Nous avons chanté un titre ensemble lors de cette soirée, et ça m’a paru être une évidence de lui proposer de m’accompagner sur ce « Songe d’un ange ». Même si nous sommes tous les deux anglophones et que ce titre est écrit en français, il était, à mes yeux, celui qui incarnait le mieux ce jeune garçon. Il a accepté tout de suite ma proposition et j’en étais la plus heureuse. C’est toujours émouvant de travailler avec des gens qu’on a écouté en grandissant. J’étais extrêmement touchée qu’il partage ce titre avec moi.

Enfin, le EP se termine par « A girl like you ».

Cette chanson, c’est plus une méditation abstraite sur le fait d’être une femme, des amitiés entre femmes… ça fait référence à plein d’amitiés que j’ai pu avoir. Je l’ai écrite à une époque où je travaillais avec un Contre-Ténor sur un répertoire de la Renaissance italienne. Au final, la forme est très influencée par cette écriture-là, que j’adore. C’est une chanson très planante, une méditation.

Vous m’avez parlé tout à l’heure de Virginia Woolf, qui vous a inspirée. J’ai envie maintenant d’évoquer une autre Virginia, Virginia Frances Sterrett, dont vous avez choisi une illustration pour le visuel de votre EP.

Oui… (sourire) Virginia Frances Sterrett est donc une illustratrice de la fin du XIXème / début du XXème siècle. Elle est morte tragiquement très jeune, de la tuberculose. Elle a beaucoup dessiné les mondes parallèles, et quand je suis tombée sur ses illustrations, ça a été comme une évidence. Pour moi, c’est une évocation visuelle très complémentaire de ce que j’ai essayé de faire musicalement, c’est-à-dire, de faire parler une époque médiévale rêvée, avec un monde parallèle, un futur rêvé… Au final, quand on regarde ses dessins et l’architecture qu’elle évoque, on ne peut pas dire si elle a dessiné le passé, le présent ou le futur, si ce monde est le nôtre ou un autre… Quand on creuse un peu plus, on s’aperçoit que ses illustrations représentaient des mondes féériques des contes des fées. Et qui dit monde féérique dit monde parallèle, physique quantique… Au final, c’est une sorte d’exploration visuelle autour des mêmes questionnements que les miens. Et puis tout simplement, je trouve ses illustrations magnifiques, d’une telle générosité. J’avais envie de rentrer dans ses illustrations tant je les trouvais sensuelles et belles. Il se trouve que ses œuvres sont maintenant tombées dans le domaine public, et nous avons pu les utiliser. J’espère très humblement que ma musique lui parlerait aujourd’hui. J’ai eu l’intuition que nous étions sur la même longueur d’onde. Et puis, l’idée de mettre une petite lumière sur une œuvre assez méconnue, m’a également séduite. Après, en réécoutant le EP et en regardant le visuel, je trouve que les deux se complètent. Je sais qu’on vit à une époque où on perd le contact avec l’objet, mais moi, quand j’écoute de la musique, je reste extrêmement sensible à l’univers visuel. L’image est une porte d’accès à la musique, ni plus ni moins. Je vais vous faire une confidence, plus jeune, lorsque je rentrais chez un disquaire, il m’arrivait d’acheter un disque uniquement parce que la pochette me parlait. Ce n’était que rentrée chez moi que j’écoutais ce que j’avais acheté… (sourire) Donc, oui, le visuel est quelque chose d’important à mes yeux.

Kyrie Kristmanson @ Simon Cecere

Votre album est attendu un peu plus tard cet automne.

Oui. Nous publions aujourd’hui les quatre premiers titres de ce futur album, qui sera dans la même veine puisque tous les titres ont été enregistrés en même temps, avec les mêmes personnes.

Un mot, justement, sur l’équipe qui vous accompagne.

Je suis heureuse de pouvoir parler d’eux, parce c’est une équipe incroyable. Il y a Marc-Antoine Perrio, guitariste et claviériste. Il joue sur des guitares inventées ! Il arrive à sortir des sons totalement inédits. Il y a aussi Nicolas Charrier, qui est batteur à la base, mais qui a ici beaucoup travaillé sur la programmation des rythmes. Il a inventé là-aussi une boîte à rythme pour cet album, uniquement avec des sons samplés. Et il y a donc Philippe Thuillier, Saint-Michel, dont nous avons parlé précédemment. Il a aussi travaillé sur les samples, sur la réalisation et il a joué le rôle d’ingénieur du son également. J’aime profondément l’esthétique sonore qui a jaillit de ce groupe de personnes que nous formons. Ils m’accompagneront d’ailleurs en tournée.

Propos recueillis par Luc Dehon le 5 février 2019.
Photos : Simon Cecere
Visuel EP : Virginia Frances Sterrett

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