Interview de Cali

Propos recueillis par IdolesMag.com le 28/09/2018.
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Cali © Yann Orhan

Cali publie le 5 octobre prochain un album hommage à Léo Ferré, un album rempli d’amour et de tendresse, dans lequel l’artiste fait poindre ce petit supplément d’âme qu’on aime tant. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à sa rencontre afin d’en savoir un peu plus sur ce projet touchant. Rencontre avec un poète, un passionné.

Vous avez découvert les chansons de Ferré quand vous n’étiez encore qu’un enfant, par l’intermédiaire de votre papa. Vous ne pouviez forcément pas comprendre toute la portée de celles-ci à l’époque, mais avez-vous des souvenirs précis de ces moments ?

Oui, j’ai des souvenirs assez précis… Mon papa, physiquement, c’était Lino Ventura, un homme imposant qui ne pleurait pas. Et j’ai le souvenir très précis de l’avoir trouvé très ému, les larmes aux yeux, en écoutant ce type qui scandait des mots que je ne comprenais pas. Ce type, je l’ai compris plus tard, c’était Léo Ferré. Il m’a raconté Cali chante Ferréqu’il avait été le voir en concert et que Ferré s’était fait cracher dessus tout le temps d’une chanson et que celle d’après, les gens l’avait applaudi à tout rompre. J’ai trouvé ça fascinant. Je me suis demandé qui était ce type… (sourire) Et un peu plus tard, j’ai un autre souvenir précis, c’est mon grand frère, cette fois-ci, qui m’a fait écouter « Richard ». C’est là que j’ai eu le vrai déclic. J’ai vu le gars au bar qui regarde loin derrière la glace du comptoir… J’ai vu les images et j’ai compris que cet homme allait m’accompagner toute ma vie parce que sa poésie est ultime. Il est le plus grand pour moi. Et même un peu plus tard, quand je me suis intéressé aux grands frères, Thiéphaine, Higelin, Lavilliers ou Bashung, j’ai compris qu’ils descendaient tout droit de Ferré. Ce sont ça, les souvenirs que j’ai… Et puis aussi la chanson « C’est extra », que je reprenais dans les bals de village, entre les Clash et les Sex Pistols. Les gens avaient les larmes aux yeux. C’était dingue ! (rires)

Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un album a Ferré aujourd’hui et pas il y a dix ans ?

Très sincèrement, ce n’aurait pas pu arriver avant. Il a fallu qu’une petite graine germe au fond de moi. C’est aujourd’hui, à cinquante ans, que je me sens totalement en phase avec le droit de dire et chanter ses mots. La décision a été prise très précisément il y a deux ans. Ferré aurait alors eu cent ans. Tous les pays alentours (la Suisse, la Belgique, l’Italie, L’Espagne…) ont organisé des fêtes et des thémas autour de Ferré. Et en France on n’a rien fait. Il y a juste eu une émission sur France Inter. J’ai trouvé ça scandaleux et honteux, et j’ai pris la décision de me lancer dans ce projet.

Comment avez-vous opéré votre choix de chansons ? Mis à part les incontournables, en avez-vous découvertes, ou redécouvertes, certaines ?

C’était la difficulté de la chose… (sourire) Il m’a fallu des mois pour tout réécouter, et j’ai redécouvert pas mal de choses dont je ne me souvenais plus, ou plus bien. Je me suis retrouvé avec une liste d’une centaine de chansons… mais je ne pouvais pas reprendre cent chansons ! Il a fallu que je fasse des choix, et je me suis recentré sur « le Ferré de Cali ». Papa écoutait « Les anarchistes », « Ils ont voté », je chantais « C’est extra » dans les bals de village… J’ai donc choisi celles qui me touchaient le plus, mais aussi, et surtout, celles avec lesquelles j’avais une histoire. J’avais aussi la volonté de détruire les arrangements initiaux, avec l’adoubement de la famille Ferré, je le souligne. Et il fallait qu’on puisse se raccrocher à deux ou trois mélodies connues, comme « Avec le temps ». Il y avait « L’enfance » aussi. J’adorais cette chanson depuis longtemps, sa mélodie et ses mots, mais quand je me suis intéressé à la vie de Ferré, j’ai compris combien son enfance, ç’avait été les ténèbres. Il a souffert pendant son enfance. Il a été abusé en pension par des curés quand il avait huit ans, et ça a été le caillou dans sa chaussure tout au long de sa vie. Et quand j’ai relu le texte de cette chanson, « souviens-toi des silences au fond des corridors, et ce halètement divin, je l’entends encore », ça prenait tout son sens. Il était évident qu’elle devait faire partie du disque elle-aussi. Mais quand j’y repense aujourd’hui, le choix a été très compliqué.

Autant l’auteur Ferré est reconnu du grand public, autant le mélodiste l’est probablement un peu moins. Après l’écoute de votre album, j’ai eu l’impression que vous aviez souhaité justement mettre en avant ses mélodies, en détruisant certains arrangements notamment, ce qui, finalement, rend ses chansons peut-être un peu plus accessibles…

Je suis entièrement d’accord avec ça, c’était le dogme. Les sessions studio ont été très courtes, cinq jours, à l’instar des Jazzmen. Steve Nieve, le pianiste de Costello, notamment, et François Poggio, le guitariste de Daho, m’ont accompagné. Je leur ai dit qu’on n’allait pas s’attarder sur les arrangements de Ferré, que j’allais chanter ses mélodies et ses mots sublimes, et qu’on allait ressortir de ça quelque chose de sobre et fragile. Je voulais mettre en avant ses mots et ses mélodies. C’était mon vœu premier. Sur « Les Poètes », d’ailleurs, je ne suis pas la mélodie, je rappe les mots. Parce que si vous écoutez la vraie mélodie de cette chanson, qui est extrêmement belle, vous en oubliez facilement son propos. Je voulais qu’on comprenne tous ses mots. J’ai fait récemment une interview pour Radio Libertaire, le gars connaissait évidemment par cœur Ferré, mais il m’a dit qu’il avait redécouvert « Les Poètes » parce que justement, il n’y avait plus la même mélodie. Ferré était un mélodiste merveilleux. Une fille qui travaillait au studio avec nous m’a demandé un jour si je me rendais compte de la chance que j’avais de cracher ses mots comme ça, que c’étaient des diamants, ses mots. Notre ingé son, qui n’avait aucune référence Ferré, lui aussi, était en admiration devant ses mots. Donc, oui, les arrangements de ce disque ont été réalisés pour mettre en avant les mélodies et les mots de Ferré.

Cali © Yann Orhan

Vous avez enregistré au Studio Pigalle, où Ferré avait lui-même enregistré certains titres, il y a près de soixante-dix ans. Qu’est-ce que ça vous a fait de passer derrière le même micro ? (enfin le même micro…)

… (sourire) Eh bien, ce studio est resté dans son jus, ce n’était probablement pas le même micro, mais ça aurait pu ! (rires) Il reste tellement de matériel d’époque là-bas. C’était en tout cas exaltant, troublant et ça a contribué à la magie de l’histoire. Et puis, surtout, j’avais Mathieu, le fils de Ferré, à mes côtés. Il a adoubé le projet, mais surtout, il l’a dirigé, il m’a conseillé pendant l’enregistrement. Quand il m’a dit « Tu sais, papa, il était exactement là où tu es quand il a enregistré Le Flamenco de Paris », mon sang n’a fait qu’un tour. On ne chante pas pareil d’un coup. J’avais besoin de ce film-là, de cette histoire-là, pour chanter. Ça m’a nourrit aussi, quelque part. C’était en même temps naturel et merveilleux de me retrouver là-bas.

C’était important pour vous que Mathieu Ferré avance avec vous dans ce projet ?

Ah oui. Evidemment, il connait l’œuvre de son papa par cœur. Et parfois, sur certaines chansons, il m’a avoué redécouvrir le texte. Un texte de son papa qu’il connaissait par cœur pourtant. Je peux vous dire que ça fait quelque chose. Ça touche. Il m’a dit quelque chose qui m’a fait plaisir à en pleurer « Papa serait tellement heureux de tout ça »… [Cali est très ému] Son père expérimentait beaucoup en studio. On parle beaucoup des rappeurs aujourd’hui. Ferré en faisait il y a quarante ans ! S’il était avec nous aujourd’hui, je suis certain qu’il croiserait le fer avec des Dr Dré ou des Eminem. C’est sûr…

Dans « Les Etrangers », les maquereaux deviennent les Macron. Avez-vous hésité avant de prendre cette liberté d’interprétation ? Même si je suis certain que Ferré l’aurait prise…

(rire) Non, je n’ai pas hésité un seul instant parce que ce texte est tellement dans l’actualité ! L’idée était de ne se poser aucune question. Je ne souhaitais pas commencer à demander les avis des uns et des autres, c’est là que commence les croche-pieds. Aujourd’hui, il faut savoir qu’il y a des intégristes de Ferré qui m’insultent sur les réseaux, arguant que je n’avais pas le droit de reprendre Ferré. Et ils disent des trucs dingos… (sourire) Il y en a d’autres qui sont ravis. En tout cas, cette impro, je l’ai faite tout naturellement. Vous savez, on a enregistré comme le faisaient les Jazzmen. Donc, je ne savais absolument pas la musique qui allait sortir. La veille du premier jour de studio, ma maison de disque m’a demandé comment j’allais gérer l’histoire, je leur ai répondu que je n’en savais rien. On est arrivés, et j’ai posé ma voix pendant que les musiciens jouaient. Tout s’est fait en direct, en une seule prise. J’ai suivi ce qui se passait dans l’instant. Dans l’instinct. Tout ce disque s’est enregistré en live, dans la spontanéité, donc, je n’ai forcément pas pu hésiter… Et puis, le risque, quel est-il ? Comme le disait Ferré, on vit, on meurt, on n’est rien, alors vas-y, fait !

cCali © Yann Orhan

Au-delà de l’engagement que vous pouvez avoir Ferré et vous, je trouve que c’est au niveau de la poésie et de la tendresse que vous vous retrouvez essentiellement. Êtes-vous d’accord avec moi ?

C’est en tout cas très gentil ce que vous venez de me dire… Ce que je trouve étonnant chez Ferré, c’est que quand on parle de lui, c’est essentiellement son côté libertaire, engagé et anarchiste qui ressort. Alors que de mon point de vue, ce qui ressort de l’œuvre de Ferré, c’est l’amour. L’amour fou. L’amour passionné. L’amour passionnel. L’amour qui remue le ventre complètement. Pour moi, Ferré, c’est ça. Une phrase de Roda-Gil me revient en tête « À quoi sert une chanson si elle est désarmée ? », et elle prend tout son sens. Même ses chansons d’amour fou étaient armées totalement. Ses chansons, c’étaient des bombes ! En tout cas, j’espère aller au bout du bout de moi-même pour crier l’amour, c’est sur…

Un mot sur le visuel. On pense tout de suite à Pépée. L’idée est-elle arrivée rapidement sur la table ?

Vous avez tout dit. Quand on regarde cette photo, on pense tout de suite à Pépée. En fait, on s’est rapidement posé la question de l’image du disque. Devait-on mettre une photo de Ferré, une de moi, ou une de nous deux ? Et le photographe, Yann Orhan, qui n’est pas un afficionados de Ferré, m’a dit que depuis toujours il associait Ferré à sa petite fille, sa guenon, Pépée. Et, là, nous tenions l’idée. On a donc transposé Pépée aujourd’hui.

Comment ça s’est passé ?

C’était mémorable. On a passé une journée incroyable avec une guenon qui s’appelle Tiby. On a fait des photos folles avec elle. Nous nous sommes retrouvés à un moment à nous faire des câlins. Je n’avais jamais approché une guenon de ma vie et en une journée, j’ai compris beaucoup de choses. J’ai compris comment Ferré avait pu autant s’attacher à un singe. Parce que c’est un être humain, tout simplement. On a passé à un moment des films inédits de Ferré avec Pépée, et Tiby est allée caresser l’image. C’était fou. C’était incroyable.

Cali © Yann Orhan

Nous parlons de Ferré depuis le début de cette interview, et j’ai compris combien ses chansons faisaient partie de votre vie. Mais de toutes les chansons qui composent ce disque, y en a-t-il une pour laquelle vous avez une petite tendresse particulière ?

Déjà, comme on le disait tout à l’heure, je les aime toute. Mais la chanson « Vingt ans » me touche tout particulièrement parce que je l’ai chantée dans des conditions particulières. Je suis allé accompagner le grand frère Jacques Higelin pour son dernier voyage au Cirque d’Hiver le matin. C’était un enterrement païen complètement fou. On riait, on pleurait. C’était fou. Je suis rentré au studio en titubant dans les rues de Paris, et j’ai chanté direct « Vingt ans ». Et quand je réécoute la chanson aujourd’hui, je ferme les yeux et je revois cette journée particulière. C’est pour cette raison que j’ai une tendresse toute particulière pour ce titre.

Propos recueillis par Luc Dehon le 28 septembre 2018.
Photos : Yann Orhan

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