Interview de Nawel Ben Kraiem

Propos recueillis par IdolesMag.com le 20/03/2018.
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Nawel Ben Kraiem © Victor Delfim

Nous l’avons découverte en autoproduction il y a quelques années, puis l’année dernière au sein du collectif « Méditerranéennes », Nawel Ben Kraïem revient aujourd’hui avec un tout nouveau projet signé chez Capitol. Un premier titre, « Mer Promise », vient d’être dévoilé, un album est en préparation. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de l’artiste afin d’en savoir un peu plus sur son parcours et ses envies. Rencontre avec une artiste aussi solaire que mélancolique, et tellement humaine.

Quand on écoute le panorama de tout ce que vous avez pu écrire, produire et chanter tout au long de votre parcours, on se dit que vos influences sont multiples. Quelle musique vos parents vous ont-ils fait écouter quand vous étiez enfants ?

Mes parents n’écoutaient pas vraiment beaucoup de musique. Ils étaient plus portés pour le militantisme, donc la musique qu’ils écoutaient, c’était des chansons porteuses de messages, des chansons de Joan Baez, Bob Dylan et Marcel Khalifé, un chanteur libanais qui chante de la poésie avec un regard assez social sur le monde. Après, en Tunisie d’une manière générale, c’est comme un peu partout dans le Maghreb, on écoute un mélange de musiques traditionnelles, orientales, de variété libanaise, de pop et de chanson française.

Quand avez-vous découvert la chanson française ?

J’ai d’abord découvert la littérature française, avant la chanson française à proprement parler. J’ai une culture de variété française avec de nombreux trous (sourire), je suis passée à côté de plein de trucs. Les gens tombent parfois des nues lorsque je leur avoue que je ne connais pas untel ou unetelle. Par contre, j’ai beaucoup lu les auteurs français, depuis que je suis toute petite. Quand ma mère ne savait pas où nous mettre pour nous faire garder, elle nous mettait à la bibliothèque de Tunis et j’ai découvert la lecture comme ça. Et je lisais essentiellement des auteurs français.

Par quel biais en êtes-vous venue à la chanson ? Par le texte ou la musique ?

Ni l’un ni l’autre à vrai dire… je crois que je suis tout simplement venue à la chanson par la scène. J’ai découvert le monde artistique par l’intermédiaire d’ateliers de théâtre. J’y ai découvert le plaisir d’être sur scène, la liberté que pouvait procurer le fait de laisser libre court à ses émotions, etc… C’est ça qui m’a attiré dans un premier temps. Après, la musique réunissait plusieurs de mes passions : le fait d’être sur scène, d’interpréter, d’explorer mes émotions. Et aussi l’écriture, quelque chose de plus intérieur. L’écriture est d’ailleurs plus autonome dans la chanson que dans le théâtre où on est choisie par un metteur en scène et où on se laisse porter par les mots d’un auteur. Dans le théâtre, on est dans l’attente d’un rôle. Dans la musique, je pouvais tout à coup choisir les chansons que j’avais envie de chanter ou mieux, les écrire. Du coup, la musique s’est imposée à moi comme une évidence. La musique fait partie de mon ADN artistique.

Dans quelle langue avez-vous écrit vos premières chansons ?

C’est étrange la question que vous me posez… parce que les premiers textes que j’ai écrits, je les ai écrits en français, mais les premières chansons que j’ai chantées, je les ai chantées en arabe. L’arabe était plus facile pour moi à chanter. Il y a quelque chose de très lyrique dans cette langue, quelque chose de très connecté aux émotions. Dans le chant, il y a une notion d’abandon et d’émotion que l’on retrouve parfaitement selon moi dans la langue arabe. Par contre, les textes, je me prenais plus la tête à bien chiader les métaphores en français. Ce n’est par contre qu’un peu plus tard que j’ai croisé les deux, l’écrit et le chant.

La source est-elle la même, abordez-vous les mêmes thèmes de la même manière, en arabe ou en français ou marquez-vous tout de même une différence entre les deux ?

J’essaye que l’un nourrisse l’autre et vice versa. Dans la langue arabe, on pense le monde d’une façon très onirique, très imagée. Il y a beaucoup de proverbes et de symboles, d’ailleurs. Du coup, quand j’écris des textes en français, je mets beaucoup de métaphores, figure de style que l’on retrouve beaucoup dans la poésie arabe. Et à l’inverse quand je chante en arabe, il peut y avoir des mélodies assez rondes. Quand j’essaye de mettre l’arabe sur des mélodies plus pop, ça le rend plus lisible, moins ornementé, et ça donne quelque chose d’hybride entre les deux langues.

Votre parcours est pour le moins protéiforme. Racontez-moi un peu dans les grandes lignes ce qui s’est passé jusqu’à la sortie de l’EP « Navigue », il y a deux ans, qui marque à mon sens un moment charnière dans votre parcours.

On va dire que j’ai fait beaucoup d’exploration ! (sourire) J’ai fait énormément de scène, très peu de studio. J’avais la chance d’avoir été soutenue par des artistes comme le groupe Zebda, Susheela Raman qui m’ont permis de faire leurs premières parties. Après, dans un circuit de découverte de musiques du monde, j’ai eu l’occasion de tourner en France, en Tunisie, en Turquie, en Egypte… C’était une vie de scène avec des explorations et des rencontres diverses. Des mélanges de sonorités. C’était beaucoup de bricolage, beaucoup de créativité et un peu de précarité. Mais beaucoup de créativité, surtout.

Un mot sur cet EP « Navigue », sur lequel vous aviez travaillé avec l’équipe de Pascal Obispo, et notamment Pierre Jaconelli. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience et qu’est devenu l’album dont on avait envisagé la sortie ?

Cet EP a marqué la transition entre la vie de bricolage dont nous venons de parler et cette nouvelle vie aujourd’hui où je suis plus soutenue, avec cette maison de disques qui m’épaule au quotidien et qui me donne les moyens de mettre mes idées en musique. Avant « Navigue », on a bricolé et beaucoup rigolé, là, on déploie les ailes. À l’époque, j’ai enregistré cet Ep dans les studios de Pascal Obispo qui m’a beaucoup soutenue. C’est lui qui m’a d’ailleurs présentée à Pierre Jaconelli. Ce sont les premiers partenaires qui se sont intéressés à mon travail. Du coup, il a été très symbolique à mes yeux, cet EP. Vous parliez de moment charnière tout à l’heure, vous aviez entièrement raison. Ils ont vraiment respecté mon univers, mes deux langues, mes chansons, mon mode d’expression. Alors, pourquoi un album n’est-il pas sorti à l’époque ? Parce que ce n’était pas non plus une vraie maison de disque, Pascal et Pierre restaient avant tout des partenaires. Après, j’ai continué ma route jusqu’à ce que je trouve Capitol qui m’a donné un lieu où déposer mes chansons, si vous voyez ce que je veux dire… (sourire)

Que représente votre signature chez Capitol ? Ça va vous apporter un confort de travail et une visibilité accrue, mais d’un autre côté peut-être aussi certaines contraintes…

C’est toute l’ambivalence de ce que j’ai pu ressentir. Globalement, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai été confrontée qu’à l’étape de création. Le disque n’étant pas encore sorti, je ne peux pas dire si la visibilité sera plus grande. Mais en tout cas, sur la partie musique, je me suis sentie très respectée. J’ai eu la chance d’avoir un directeur artistique très sensible, très généreux et très à l’écoute de mes idées. Ce sont mes textes que je chante, dans la grande majorité, mis à part quelques chansons coécrites. À 70%, ce sont mes mots. Et même la coécriture a été une belle expérience, elle m’a enrichie. Je n’ai pas le monopole des bonnes idées ! (rires) J’ai fait de très belles rencontres. Donc, jusque-là, je me suis plutôt sentie accompagnée, ça m’a permis de me déployer. Quand on est en autoproduction, il y a quelque chose de génial, c’est d’être complètement indépendant. On est libre de poster sur internet ce qu’on veut quand on veut. Personne n’est là pour nous dire que non, ce sera dans deux semaines ou dans deux mois (sourire), alors qu’on sait très bien que ce ne sera pas à ce moment-là qu’on aura envie de porter le thème en question. Il y a quelque chose là, dans l’autoproduction, de très agréable. Mais à côté, notre liberté est entravée par le manque de moyens. Il faut trouver le studio qui rentrera dans nos possibilités financières et le moment où il sera disponible. Des fois, on ne choisit pas véritablement les gens avec qui on travaille. On se concentre essentiellement sur des gens de notre entourage par facilité et parce qu’on a les moyens de les prendre, par parce qu’on a véritablement envie de travailler avec eux et qu’ils vont apporter quelque chose au projet. Là, tout d’un coup, signer en major, permet à l’artiste de déployer sa créativité. Et ça, c’est aussi une forme de liberté.

La liberté et la contrainte sont deux notions très complexes…

(sourire) Effectivement. La liberté qu’on a en autoproduction est une liberté de ton, mais les contraintes, et notamment financières, sont telles qu’elle en prend un peu dans l’aile, la liberté… (sourire) Je vais prendre un exemple tout bête. Admettons qu’une chanson nécessite un vrai piano à queue, on est libre de le faire, certes, mais il faut avoir les moyens de le trouver ce piano à queue… On est contraints par la précarité en autoproduction.

Racontez-moi un peu l’histoire de « Mer Promise », votre nouveau titre. Dans quelles circonstances a-t-il été écrit ?

Il a été écrit, en tout cas le premier couplet qui est d’ailleurs un peu plus grave que le refrain, un an avant, dans un contexte hivernal juste après un atelier d’écriture à Fleury. J’y avais recueilli pas mal de paroles de gens incarcérés, avec un regard en marge sur notre société. Ce texte était au départ un peu le constat de toutes les injustices de notre monde. Donc, à la base, le propos de cette chanson était assez grave, pleine de lucidité sur un monde un peu chaotique. Après, j’ai souhaité lui ajouter, une promesse, un espoir, parce que je suis comme ça aussi. C’est ma vision du monde. Je suis parfaitement consciente du lot d’injustices qui jalonnent le monde, mais je suis tout aussi consciente du potentiel de l’humain, qui est en chacun de nous. Je crois en la beauté de l’humain, du monde de la nature… Cette promesse-là, cette force-là, cet espoir-là, je souhaitais qu’ils soient dans la chanson. Du coup, c’est une chanson qui a été coécrite, et nous nous sommes attelé à apporter au texte de base quelque chose de moins grave. On voulait que le refrain soit plus poétique et plus rêveur, pour faire cohabiter les deux dimensions, justement, celle du constat d’un monde pas forcément juste et celle du constat de la charge positive, de promesse et de puissance, qui est en chacun de nous.

Comme vous venez de m’en parler, j’aimerais faire un petit aparté, vous animez justement de temps en temps des ateliers d’écriture en milieu carcéral. Qu’est-ce qui vous a menée là-bas ?

Pendant toutes ces années d’autoproduction, j’ai fait pas mal de va-et-vient entre les milieux associatifs et artistiques. J’ai été touchée et sensibilisée par pas mal de choses. Les ateliers d’écriture, d’un autre côté, c’est un exercice que j’aime beaucoup pratiquer. L’écriture, c’est super riche à transmettre. L’exercice ne demande pas beaucoup de moyens, juste un papier un crayon et nos émotions. C’est une belle façon de se libérer et de se rencontrer. Personnellement, l’écriture m’a beaucoup aidée dans la vie, donc, j’aime la transmettre. Et puis, ça m’intéresse d’aller vers un public qui a des choses à dire. En prison, ce sont des gens qui sont privés d’un certain nombre de choses, donc leur sensibilité est à fleur de peau. Et cette sensibilité est belle, elle a besoin d’être libérée. Je pense que ça me nourrit autant que ça peut les nourrir. C’est une démarche qui fait sens. Après, je ne crois pas trop en la punition, mais ça, c’est un autre débat. Je crois plutôt au fait de s’élever, de s’humaniser. Je crois au cercle vertueux. La punition, l’emprisonnement, c’est plutôt de l’ordre du cercle vicieux… L’art, c’est juste l’inverse, c’est un moment de grâce. On donne le meilleur de soi, et on prend le meilleur de l’autre. Que ce soit un concert ou un atelier d’écriture, ce sont des espaces de partage, d’échange, de transmission. Et plus ces endroits sont lésés, et plus la force qu’on y trouve est grande.

J’imagine qu’un album est en préparation et que vous avez une ribambelle de chansons dans vos tiroirs… Où en êtes-vous concrètement ?

Je crois qu’effectivement j’ai réuni plus de chanson qu’il n’en faut ! (rires) Quand j’ai signé avec Capitol, j’avais déjà fait beaucoup d’explorations et j’avais donc beaucoup de matière. Ils m’ont aidée à canaliser rapidement un peu tout ça et du coup, tout est allé relativement vite. Là, il va falloir que j’aie la patience d’égrener les titres petit à petit… (sourire) mais tout a déjà presque été enregistré.

Une date de sortie est déjà prévue ?

Non. Ça devrait se faire dans les mois à venir, mais je n’ai pas encore plus de précisions. Ça va dépendre de comment se partage le premier titre, et ce genre de choses… Ce sont des questions que nous allons soulever avec Capitol pour voir comment organiser les choses au mieux.

C’est en Tunisie, pas plus tard que la semaine dernière, que vous avez chanté pour la première fois quelques-unes de vos nouvelles chansons sur scène. Était-ce le hasard du calendrier de la tournée ou un choix délibéré ?

On va dire que le hasard est tombé à pic ! (sourire) C’était ce dont j’aurais rêvé et ça s’est fait… La conjoncture du calendrier était avec moi, et j’ai saisi l’opportunité au vol ! Ça avait beaucoup de sens pour moi. J’étais très stressée, je vous l’avoue, même s’il y a beaucoup de bienveillance là-bas et que c’est un endroit qui me ressource énormément. Nous avons joué à Tunis, j’y ai revu des visages familiers comme ma prof de français du collège, une voisine d’enfance… puis une deuxième date à Sousse, une ville où j’ai des attaches familiales. Ces trois dates en Tunisie m’ont en tout cas fait vibrer d’une façon un peu particulière… C’était très émouvant.

Vous avez publié un premier album avec le groupe Cirrus, puis deux EP, puis vous avez participé au projet collectif « Méditerranéennes », mais là, c’est votre véritable premier album en votre nom propre dont il s’agit… Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

C’est à la fois quelque chose de complètement nouveau, un peu vertigineux, et à la fois, c’est aussi la continuité d’un parcours. Depuis quelques années, c’est mon quotidien d’écrire, de composer, d’enregistrer et d’aller présenter mes titres sur scène… Mais c’est vrai que là, c’est un tournant un peu particulier. Il a une autre saveur…

Propos recueillis par Luc Dehon le 20 mars 208.
Photos : Victor Delfim

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