Interview de The Craftmen CLub, Steeve Lannuzel

Propos recueillis par IdolesMag.com le 08/11/2017.
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The Craftmen Club, Colores

The Craftmen Club publient leur quatrième album le 10 novembre prochain, le bien nommé « Colores ». Un album plutôt extrêmement dark dans son ensemble, mais dans une esthétique plus pop que celle à laquelle les guingampais nous avaient habitués. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été une nouvelle fois à la rencontre de Steeve pour en savoir un peu plus sur ce projet, chanté majoritairement en français cette fois-ci…

Nous nous étions rencontré à la sortie d’ « Eternal Life ». (lire notre interview de 2014 des Craftmen Club) Un petit mot sur ce précédent album, que retiens-tu de son exploitation ?

Steeve Lannuzel : Nous, on l’aime vraiment bien. Ce que je peux peut-être trouver un peu dommage, c’est qu’on n’ait pas assez tourné avec. C’est un petit regret. « Eternal Life », nous le voyions comme une transition. Ce n’est pas qu’on se cherchait, mais on voulait vraiment essayer quelque chose.

Quand « Colores » a-t-il commencé à prendre forme ?

À la suite d’ « Eternal Life », on a recommencé à travailler sur un nouvel album, sans véritablement savoir où on voulait aller. On a écrit quelques titres dans la lignée de ceux d’ « Eternal Life », dont deux/trois en français. On n’avait pas envie de refaire un « Eternal Life » 2, on voulait clairement aller sur quelque chose de nouveau. Le français nous a ouvert cette porte. Le français nous permettait cette coupure artistique entre les deux albums. On y avait vaguement pensé sur « Eternal Life », mais finalement, on trouvait que ça sonnait mieux en anglais. Donc, là, on a voulu sur « Colores » mettre un maximum de français, pour trancher. Notre souhait, en tout cas, était d’aller vers quelque chose de différent, quelque chose qui n’avait rien à voir.

Le français, ça change tout, finalement…

Peut-être pas tout, mais presque ! (sourire) Déjà, musicalement, ça change pas mal de choses. Quand on écrit en français, il faut accepter de modifier la musique. Sur du rock, c’est difficile de poser du français. Après, on n’aborde pas l’écriture de la même manière. On se livre beaucoup plus en français, l’air de rien ! Et ça, c’est un exercice qui n’est pas facile du tout… Quand on écrit en anglais, on a tendance à se réfugier derrière tel ou tel mot, alors que là, quand on chante dans sa langue maternelle, on n’a plus d’écran, plus de protection. Quand on balance un texte en français dans le micro devant les copains, qui sont forcément les premiers auditeurs, les réactions sont là aussi différentes. En français, tu ne peux pas tricher, tu dois te livrer à 100%.

On est forcément plus critique envers soi-même aussi…

Oui. Je ne vais pas dire qu’on devient parano, mais disons qu’on se pose beaucoup plus de questions. Quand on écrit un texte en anglais, on se prend nettement moins la tête. Et je ne parle pas que pour nous, c’est le cas pour la plupart des autres groupes. En anglais, l’important est que ça sonne. En français, avec les Brel, Ferré, etc… on est automatiquement jugé. Les gens font très attention aux paroles. Et c’est dur de passer après ces auteurs-là… (sourire)

L’exigence monte d’un cran…

Forcément. D’ailleurs, le temps d’écriture des textes de « Colores » a été beaucoup plus long. Et puis, surtout, il a fallu le temps de trouver la façon de le faire. On l’avait déjà fait de par le passé, mais pas très souvent. Sortir un album majoritairement en français a bousculé tous nos codes. Et ce n’est pas plus mal… Un texte comme celui de « La jetée », au début, nous paraissait impossible à poser sur la musique. Après, à force de travail, on y arrive. Donc, oui, l’exigence monte d’un cran, comme tu le dis.

Sur scène, j’imagine que ça change là aussi quelque chose. La connexion avec le public est plus directe, plus frontale.

On avait déjà deux titres en français qu’on jouait, mais là, c’est une majorité de textes en français, donc ça change la donne. Surtout que jusqu’à présent, comme l’album n’est pas encore sorti, le public ne connait pas ces nouveaux titres. Donc, oui, l’écoute est très différente. Plus attentive, sans aucun doute. C’est d’ailleurs assez marrant de jouer devant un public de purs rockeurs… dès qu’on chante en français, on a l’impression que tout s’arrête. C’est assez bizarre comme impression. C’est comme si le temps se figeait et que la concentration était ailleurs. En fait, on devient une espèce d’objet non identifié au milieu de la scène. Les regards qui se posent sur nous sont différents. C’est une drôle de sensation. On communique plus finalement. Les mots, tout de suite, attirent l’attention. Et ça, c’est plutôt bien. C’est une nouvelle expérience. Très positive. Tu sais, j’aime des artistes comme Dominique A. ou Michel Cloup qui ont des textes très abstraits. Et là, quand on me parle d’une chanson comme « La route », je me rends compte que tout le monde comprend quelque chose de différent. J’en suis assez content. Voir qu’à l’écoute d’un texte, chacun va dans sa propre direction, c’est assez marrant et… enrichissant.

Sans rentrer dans l’explication de texte, qui n’a selon moi aucun intérêt, y a-t-il comme un fil conducteur tout au long de l’album ?

On pourrait dire qu’il y a un fil conducteur sur « La Route » ou « La jetée », qui est un peu ce qu’on recherche tous… Est-ce qu’il y a quelque chose après ? Pourquoi et vers quoi avance-t-on ? Ce pourrait être ça. Après, il n’y a pas vraiment comme sur « Thirty-Six Minutes » un véritable fil conducteur au fil de toutes les chansons, ça part un peu dans tous les sens… (sourire) Par contre, c’est une piste, partir sur une image ou un concept et écrire dix chansons en rapport avec celle-ci, qui pourrait être envisageable pour la suite.

« Colores » est un poil moins rock que « Eternal Life » et même carrément plus pop. Était-ce un souhait de votre part ?

Oui, c’était voulu. « Colores » aurait pu sonner comme « Eternal life », mais nous avions tous envie de changer un peu le son. C’est pour cette raison qu’on a fait appel à un producteur anglais, Jim Spencer [connu pour son travail avec The Charlatans, NDLR]. Étant anglais, automatiquement, il avait une oreille plus pop anglaise. Certains titres se prêtaient vraiment à ce son, je pense à « Expect to crash » notamment qui sonnait très Blur quand on le jouait. Donc, la logique voulait qu’on trouve un mixeur qui aille dans ce sens. Et puis, où l’expérience a aussi été très amusante, c’est que nous avons fait mixer des titres français à un anglophone qui ne comprend pas un mot de français. Du coup, il l’a fait sans véritablement comprendre le sens des paroles, il l’a fait au feeling. Et au bout du compte, ça marche. Pour que la musique fonctionne, on n’a pas besoin de comprendre les paroles, il suffit juste de ressentir les choses.

« Le lustre » et « Le lac » ont été enregistrées dans les conditions du live au studio Kerwax. Pourquoi ce choix sur ces deux titres en particulier ?

Tout simplement, parce que ces deux chansons avaient besoin de ça. Il ne fallait surtout pas les surproduire. Il fallait qu’elles restent puissantes sans être parfaites. Et puis, il y avait aussi la volonté de nous confronter, nous le groupe, à cette épreuve de la prise directe en studio. On n’a rien retouché, elles ont été figées dans l’instant, et nous en sommes plutôt contents.

Enregistrer dans les conditions du live un album entier, serait-ce envisageable dans le futur ?

Pourquoi pas ? On a eu cette envie pour cet album, mais certaines chansons ne s’y prêtaient pas. Comme « Colores » marquait une transition dans nos esprits, il fallait que certaines chansons gardent la production de celles d’ « Eternal Life ». Et pour d’autres, il fallait partir ailleurs. Donc, enregistrer dans les conditions du live tout l’album n’aurait pas collé, mais je ne dis pas que pour le prochain ce ne sera pas comme ça…

Un mot sur le visuel, très fort. C’est la première fois que vous affichez « fièrement », entre guillemets, vos têtes, sur une pochette. Avec ce visuel et les textes en français, l’identité du groupe est nettement plus palpable…

Quitte à se livrer, autant aller jusqu’au bout ! Il fallait montrer nos gueules, quoi ! (rires) On ne l’avait jamais fait. Ce sont les gens du label qui ont eu l’idée et on a tout de suite accepté. Je trouvais que ça collait avec le fait de chanter en français, de se livrer plus. En plus, on voulait des photos qui marquent les traits, le temps… On a tous la quarantaine, on voulait marquer le truc. On ne peut pas dire que ce soit l’album de la maturité. En fait, je n’en sais rien, mais en soit, c’est certainement une forme de maturité.

Tu es donc membre fondateur des Craftmen Club. La création du groupe remonte à 2000, ça fait dix-huit ans… Quel regard jettes-tu sur son évolution ?

Dix-huit ans, ça peut paraître beaucoup aujourd’hui. De nos jours, un groupe, ou plutôt devrait-on parler de projet, a une durée de vie de quelques mois à deux ou trois ans au maximum. Nous, on ne se pose même pas la question de savoir depuis quand les Craftmen existent. Quand un journaliste me pose cette question à propos des dix-huit ans, je n’en reviens pas. On n’a pas eu le temps de s’ennuyer. C’est passé très vite. On est peut-être un vieux couple, mais ça va, tout va bien ! (rires) Je trouve que jusqu’à aujourd’hui, on ne s’est jamais posé trop de questions et j’espère que ça va continuer comme ça. On essaye de rester sincère dans tout ce qu’on fait depuis les débuts. C’est en tout cas ce que je retiens des Craftmen. Jusqu’au bout, on sera sincères. On prendra des risques, on essayera plein de choses. Bien sûr, il y a eu des coups de gueule et des engueulades, mais c’est normal, c’est la vie. C’est peut-être ça le gage de durée d’un groupe, la sincérité. Ne jamais tricher. Ça n’en vaut pas la peine.

L’album sort ces jours-ci, vous êtes en pleine promo et en tournée. Mais êtes-vous déjà repartis sur de nouveaux projets ?

Il y a des idées, mais pas le fond véritablement. Ça reste assez vague. On va dire que le cinquième album est en court. Ce qu’on aimerait en tout cas, c’est aller un peu plus vite pour le sortir ce prochain album. Quatre ans, c’est long. Mais aller plus vite nous obligerait à changer nos habitudes de travail. Comme nous en parlions tout à l’heure, l’enregistrement en live est une piste. Comme d’autres !

Propos recueillis par Luc Dehon le 8 novembre 2017.
Photos : DR

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