Interview de Jean-François Bernardini (I Muvrini)

Propos recueillis par IdolesMag.com le 11/10/2017.
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JF Bernardini, I Muvrini, DR

Le groupe I Muvrini vient de publier son vingtième album intitulé « Luciole ». Cet album, éminemment poétique et bouleversant, porte en lui les stigmates de son époque. Tour à tour, les chansons de « Luciole » émerveillent, dérangent ou interpellent. Aucune ne laisse indifférent. C’est avec beaucoup de plaisir et d’intérêt que nous avons été à la rencontre de Jean-François Bernardini pour évoquer ce disque important. Peut-être le plus important de la discographie du groupe.

Quelles étaient vos envies lorsque vous avez commencé à plancher sur ce nouvel album, « Luciole » ?

Nous voulions nous réinventer parce que je pense que c’est capital dans le monde et pour chacun de nous. Et c’est capital également dans le parcours d’un artiste. Se réinventer. Réinventer le frisson. Retrouver le frisson. Qu’est-ce qui provoque le frisson dans notre monde d’aujourd’hui ?...

C’est le rôle de l’artiste, non ?

Ça a fait partie du cheminement de cet album également. Comment un artiste est-il à la hauteur du monde ? Comment répond-il aux questionnements du monde ? Nous, artistes, nous sommes de petits colporteurs de lumière. Comment être à la hauteur du monde tel qu’il nous défie, qu’il nous interroge, qu’il nous bouscule, qu’il nous dérange, qu’il nous éclabousse ? N’y a-t-il que la désolation qui se soulève dans ce monde ou y a-t-il autre chose ? C’est pour toutes ces raisons qu’on a eu envie de faire un album qui secoue et qui surprenne.

I Muvrini, Luciole« Luciole ». L’album porte particulièrement bien son nom…

(sourire) Les lucioles nous éclairent sans brûler. Leur bioluminescence est de la lumière froide. Elles produisent de la lumière sans chauffer, c’est un symbole qui prend tout son sens dans un monde où il y a beaucoup de voleurs de lumière. Nous avons donc tenté, à notre manière, d’être lumière, de faire des « chansons lucioles ».

Les lucioles ont également eu besoin de muter pour continuer à exister. Si on fait un parallèle avec l’homme, pensez-vous que lui aussi doit muter, d’une certaine manière ?

L’homme doit être à la hauteur de sa vocation première et sortir de son rôle de prédateur. L’homme se considère au centre du monde et pense que la planète est à la fois un frigidaire où l’on peut tout prendre et un dépotoir où l’on peut tout jeter. Aujourd’hui, on sait très bien qu’il n’y a plus de contrat social possible sans une remise en question de ces pratiques et ces comportements-là. On ne peut plus continuer de la sorte. Une remise en question est nécessaire. C’est un défi qui s’impose à nous. Le défi de nous reconnecter avec nous-même, avec notre vraie nature, et en même temps, être à la hauteur de ce mur qui s’érige face à nous. Et je pense très honnêtement qu’on est à l’aube d’une réconciliation entre l’homme et la Terre Mère, et j’irais même plus loin, une réconciliation entre l’homme et l’homme, entre l’homme et sa nature profonde. Cette réconciliation est en tout cas nécessaire si on veut avancer. La nature profonde de l’homme n’est pas d’être un prédateur ni un être de violence. La violence est une violation de notre nature. Il s’agit de retrouver notre paix intérieure et notre humilité dans le monde, et bien entendu, d’en être à la hauteur. Si la planète se réchauffe de deux degrés, elle court à la catastrophe. Tous les indicateurs sont au rouge depuis un moment. Le nombre d’ouragans en trente ans a augmenté de vingt-cinq pourcent. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il y a ce projet de réconciliation qui est devant nous. Soyons à la hauteur.

L’idée de la « Luciole » était-elle présente au début de création de l’album ou est-elle arrivée en chemin ?

Je crois qu’elle était présente au début. Cette phrase de Pier Paolo Pasolini m’a beaucoup inspiré : « T'insegneranno a non splendere. E tu splendi, invece », « On va t’apprendre à ne pas briller, mais toi, brille malgré tout. » C’est ça la paix du monde aujourd’hui. Brillons, essayons de donner le meilleur, nous en sommes capables. Chacun de nous a la capacité d’être meilleur. C’est ça qui nous guide. Je vais faire un parallèle avec une de vos précédentes questions, un artiste, soit il crée de la lumière soit il n’est rien du tout. Si on n’est là que pour amuser et divertir, on est des milliers à pouvoir le faire. Aujourd’hui, nous sommes appelés à nourrir, à éclairer, à interpeller, à déranger, à bousculer. C’est là le travail de l’artiste, mettre sur scène la conscience du monde. Il faut créer de l’émotion. Bouger. Déplacer. Est-ce que nous déplaçons quelque chose quand nous chantons, quand nous créons, quand nous parlons, quand nous témoignons ? C’est la question que nous nous devons, nous artistes, de nous poser.

I Muvrini, DR

Pensez-vous qu’une chanson puisse faire bouger les choses, ou tout du moins, éveiller les consciences ?

Bien entendu. On peut nourrir et divertir en même temps. Nourrir et avertir. Nourrir et éclairer. Et ça ne se fait pas forcément dans l’ennui… (sourire) Je suis toujours surpris pendant les concerts combien les gens ont soif et faim de choses qui ont du sens. Nous sommes saturés et essoufflés par le vide et  la superficialité. Et c’est ça qui nous tue. Les cœurs, les âmes, les consciences ont besoin d’être nourris. Le public n’a aucun mal à entendre un texte qui interroge. On nous laisse croire qu’il y a une certaine idéologie de l’Entertainment et qu’on a besoin d’être diverti et de zapper à tout moment. Mais ce n’est pas là qu’est notre vraie nature. Nous avons besoin de source. Nous avons besoin de nous abreuver. C’est le propre de la culture, du théâtre, de la littérature. Avertir. Etonner la catastrophe. Etonner la désolation. En étant plus fort, en étant meilleur. Une chanson, ça ne renverse pas le monde, mais ça peut allumer une lumière dans les ténèbres. Certaines chansons opèrent comme de véritables vaccins. Ça peut nous aider d’une manière fantastique. Et je crois que notre devoir c’est ça : écrire des chansons qui allument une lueur dans les ténèbres.

Vous dites que « Luciole » est un album d’espoir, d’amour et de colère. Trois chansons m’ont particulièrement marqué et représentent à mon avis assez bien ces trois axes. « Ses enfants sur l’eau », « Beauté Fatale » et « Ma sœur musulmane ». Pourriez-vous m’expliquer la genèse de ces trois chansons, sans forcément rentrer dans la simple explication de texte ?

« Ses enfants sur l’eau » vient d’un poème de la poétesse somalienne Warsan Shire qui a écrit « on ne met ses enfants sur un bateau que quand l’eau est plus sûre que la terre ferme. » ou quelque chose comme ça. Ça nous a beaucoup inspirés. Il est inutile de rappeler que notre Méditerranée est un cimetière, que des milliers de corps gisent au fond, alors qu’on l’aimerait comme un havre de paix. D’une autre part, cette phrase toute faite que l’on entend souvent, « on ne peut pas prendre tout le monde sur notre barque », nous a également amené à cette chanson. Il ne s’agit pas de prendre les autres sur notre barque, il s’agit de créer un monde où chacun a droit à sa barque, à sa maison. Mais le voulons-nous vraiment ce monde-là ? On peut se poser la question quand on voit comment fonctionnent nos multinationales ici et ailleurs, combien nous vendons d’armes de guerre, etc… Au-delà du thème des migrants, cette chanson dit « méfions-nous de la bonne conscience. Méfions-nous de la peur. Méfions-nous du déni de solidarité. » Vous imaginez les termes qui ont été inventés ? Déni de solidarité… Tu aides quelqu’un à ne pas se noyer et tu es en déni de solidarité… On aurait envie de briser contre un mur ce genre de mots. Là, on nage en pleine immoralité. C’est l’exemple-même de ce à quoi il faut désobéir. Alors, vous me direz qu’une chanson ce n’est pas grand-chose, bien évidemment. Mais cette chanson, nous la chantons avec des enfants qui habitent Saint-Martin Boulogne, tout près de Calais. Et je crois qu’ils savent ce qu’ils chantent. Notre devoir est de nous indigner, même si on ne fait pas grand-chose. Les relations humaines sont fondées sur la responsabilité du soin, du secours, de la vulnérabilité. Notre éthique, c’est ça. Et si nous ne sommes pas à la hauteur de cette éthique-là, alors, c’est juste une chanson…

I Muvrini, DR

« Beauté Fatale », maintenant.

C’est une chanson que l’on pourrait estimer critique par rapport à notre société d’aujourd’hui. Il y a une vulgarité qui laisse croire qu’on peut acheter tout et partout. On délocalise des paysans, on va chercher des terres vierges pour spéculer, etc, etc… La Corse est une terre de beauté fatale. Sa beauté est devenue malédiction. Parce que cette terre est belle, elle est convoitée par toutes les avidités du monde. On le voit sous nos yeux, ce progrès fait de tronçonneuses et de béton. L’homme fait souvent pire en croyant faire mieux. Il sous développe en croyant développer. Et il met du béton partout… Et donc, nous sommes en train, sur nos côtes et nos littoraux de bétonner tout. Ce monde-là est invivable, il perd ses richesses… Ce lien éthique à la terre est essentiel. En Corse, comme partout ailleurs. Certains pays ont une malédiction du pétrole, nous avons, en Corse, une malédiction de la beauté. Aujourd’hui, je suis à Marseille. Je suis entouré de béton, il n’y a ni espace vert ni arbre. C’est ça la vulgarité du monde. Il faut que chaque mètre carré devienne rentable. C’est ça, la « Beauté Fatale ».

Et enfin, « Ma sœur musulmane », qui est à mon sens l’un des piliers de ce disque.

C’est une chanson qui met le doigt sur une mare de souffrance et de peurs. Je m’attends d’ailleurs à une forme d’indifférence autour de cette chanson. Nous jetons là un pavé dans la mare de souffrance qui nous afflige. Bien sûr, il n’est question pour qui que ce soit de pactiser avec la terreur ou les force du mal. Il n’est pas question de justifier ni, pire, d’excuser. Bien évidemment. Mais je crois que la pire des choses qui pourrait nous arriver, ce serait de nous diviser. Il y a un mot qui aujourd’hui, presque partout dans le monde, crée la panique, c’est « Allahu Akbar », « Dieu est grand ». Ce mot-là, mon amie algérienne me dit qu’elle le dit cinq fois par jour pour prier pour tous les enfants du monde. Les forces du mal se sont servies de ce mot qu’elles ont pris aux religions et elles l’usurpent. C’est comme un hold-up. Elles en ont fait un cri de guerre. Un cri de peur. Les armes en main. Et nous, forcément, puisque nous entendons ces forces du mal l’employer, pourrions en déduire que tout musulman qui vit près de chez nous ou avec l’enfant duquel le nôtre va à l’école, est le danger. Alors que lui est deux fois plus dans la peine. Car on tue au nom de sa religion. Avec cette chanson, nous voulons dire qu’il ne faut pas se laisser prendre par ce jeu de dupes. Les nazis avaient, eux aussi, sur leurs ceinturons inscrit « Gott mit uns », « Dieu est avec nous ». On peut mettre Dieu à toutes les sauces. Daech ne représente pas les musulmans, il les défigure, il les humilie. Et nous, parce que nous avons peur, et à juste titre d’ailleurs, nous éclabousserions encore plus tous ces gens ? Il y a un milliard huit cent millions de musulmans dans le monde qui veulent vivre en paix. Alors, ne nous trompons pas d’ennemi. C’est ce que cette chanson essaye de déconstruire. Elle dit « Au moins, ne nous laissons pas séparer, ne nous laissons pas diviser. Ayons cette force-là. Laissons-nous inspirer. » Quand on voit les images de réaction partout dans le monde… les femmes musulmanes sur le pont de Manchester, les musulmans qui délient dans le monde, le père qui vient de perdre son enfant de trois ans devant l’église de Barcelone et qui prend un Imam dans ses bras… tous ces gens sont doublement blessés, ils perdent un être cher au nom de leur religion. Le risque de cette chanson, c’est d’ouvrir les consciences.

I Muvrini – Ma sœur musulmane

Vous venez de réaliser un clip en support de cette chanson.

Oui, et il est bien regardé. Maintenant, j’espère qu’il y aura en France des programmateurs radio assez audacieux pour diffuser la chanson sur leurs ondes et la faire entendre.

Vous pensez qu’elle va être boycottée, d’une certaine manière.

(sourire) Vous savez… comme cette chanson met le doigt sur les plaies, des peurs et des souffrances, beaucoup vont préférer ne pas la diffuser. Ne pas attiser le feu, ne pas chercher le questionnement… En tout cas, au jour d’aujourd’hui, elle n’a pas été encore diffusée sur de grandes ondes françaises… J’espère qu’elle le sera, mais je m’attends à être puni de beaucoup d’indifférence avec ce titre. La peur divise, et finalement, ça arrange beaucoup de gens. « Ma sœur musulmane », toute proportions gardées, c’est un « I have a dream » de 2017. Je vais vous raconter une anecdote à ce propos. Pas plus tard qu’hier, je l’ai faite écouter dans une école. Et j’ai vu un groupe de jeunes filles, musulmanes et non musulmanes, en train de pleurer ensemble en l’écoutant. Elles m’ont dit que nous avions réussi à mettre le doigt sur ce qui les blesse et les humilie aujourd’hui. Elles souffrent de voir mourir et en plus, elles souffrent de voir tuer en leur nom. Il faut sortir de cet engrenage. Si nous nous divisons, ce sera la victoire de Daech.

Un chœur Gospel vous accompagne.

Oui… Le gospel est un chant d’insurrection et de prière. En écoutant cette chanson, on pourrait fredonner le chant des noirs américains « We shall overcome », « Nous allons gagner ». C’est ça le message de cette chanson. L’intelligence trouve toujours les brèches. J’espère qu’elle va en trouver rapidement.

Vous partagez le titre « Madre » avec une artiste Syrienne, Lena Chamayan. Dites-moi qui elle est et ce qui vous a incité à partager ce titre avec elle.

Je dois vous avouer que nous ne connaissions pas Lena. Un jour, après un concert à la Cathédrale de Strasbourg pour le Forum de la Démocratie Mondiale, nous avons discuté avec Sophie Rosenzweig, une journaliste d’Arte. Je lui ai parlé de cette chanson et lui ai dit que nous aimerions la partager avec une chanteuse orientale. Elle nous a parlé de Lena Chamayan. Nous avons trouvé sa voix sublime et avons pris contact. Elle a accepté la proposition et nous avons été ravis. Lena porte dans sa voix les souffrances et les douleurs du peuple Syrien. Elle est une grande chanteuse, doublée d’une sublime personne. C’est une grande voix de l’Orient qui n’est pas assez connue en France. Partager ce titre avec elle, c’est faire un pont entre l’Orient et l’Occident. C’est chanter cette spiritualité qui nous unit. « Madre Universale », c’est un hymne à l’amour. On est très heureux d’avoir pu l’enregistrer avec elle.

I Muvrini, DR

J’ai choisi arbitrairement de parler de quelques chansons, y en a-t-il une dont, vous, vous avez envie de parler plus en détail également ?

« Ton plus beau jour n’est pas encore venu » qui célèbre l’espoir. L’aventure humaine est devant nous. Il y a tant à rêver, tant à créer. Passionnons-nous pour les solutions. C’est ça qui est beau. J’aimerais que ce disque, très humblement, puisse dire au monde entier, à tous les enfants du monde, à toutes les âmes du monde, que le plus beau jour n’est pas encore venu. Alors, invitons-nous à être debout, à nous passionner pour les solutions. C’est cet engagement qui me passionne. Je suis en train de faire une tournée de toutes les villes de France où je parle de non-violence. [Dans le cadre de l’AFC Umani, NDLR] C’est passionnant de voir combien ça fait briller les yeux des juniors et des adultes. Passionnons-nous pour la bonne santé. C’est ça qui va nous guérir. Sortons de la pathogenèse qu’on nous vend tous les jours. « On ne peut rien faire, ça ne sert à rien, l’homme est violent par nature… » Tout ça n’a aucun sens. Une merveilleuse aventure nous attend, à nous de la nourrir.

Propos recueillis par Luc Dehon le 10 octobre 2017.
Photos : DR

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