Interview de Art Sullivan

Propos recueillis par IdolesMag.com le 19/10/2016.
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Art Sullivan - DR

Art Sullivan célèbrera l’année prochaine ses 45 ans de carrière en France et Belgique et ses 40 ans au Portugal et autres pays latins. Nous avons donc été à sa rencontre afin d’en savoir plus sur ses projets, l’occasion également de parler de choses et d’autres, les médias, internet, les chansons,… et la disparition de l’amour de sa vie, Johann. Parler de la vie, tout simplement.

Tu vas fêter deux beaux anniversaires l’année prochaine. Tes quarante-cinq ans de carrière en France, Belgique et Suisse et tes quarante ans de carrière au Portugal et en Amérique latine. Quel regard jettes-tu sur ces chiffres ?

Le premier regard que je pose quand tu me parles de quarante ou de quarante-cinq ans, c’est que j’ai l’impression que ça n’a pas duré quarante ou quarante-cinq ans, mais cinq ou dix ans tout au plus. C’est le premier point. Et le deuxième point, avec le recul, c’est que je me dis que ça tient du miracle. Jamais, quand j’ai commencé à chanter à vingt-et-un ans, je n’aurais pu imaginer qu’à soixante-cinq ans et demi, je serais en train de faire une interview pour parler de mon métier, de carrière, de spectacle ou plus généralement de musique. C’était une chose impensable pour moi.

Tu as eu un succès intense assez immédiat. Ça a duré une dizaine d’années avant que tu ne prennes la décision toi-même de te retirer. Comment as-tu vécu ce succès fulgurant ? Tu as toujours renvoyé l’image d’un jeune homme discret, presque parfois un peu gêné d’être là…

(sourire) Ce n’est pas à moi de dire si j’ai pris la grosse tête ou non à l’époque…

Il y a prescription aujourd’hui. Avec le recul, tu as forcément « analysé » d’une certaine manière ces années-là.

Très sincèrement, je ne pense pas avoir pris un jour la grosse tête. Carrère, qui était mon distributeur, m’a dit qu’il fallait que j’aille me montrer en ville, dans les boîtes et ce genre d’endroits. Que je fréquente du monde pour attirer les médias. Mais je ne voulais pas de ça. Je rentrais à Bruxelles tous les soirs près de ma maman, mes frères et mes chiens après avoir enregistré ma télévision. Tranquille. J’ai toujours fait une énorme distinction entre mon métier et ma vie. Alors, bien entendu, j’étais heureux de monter sur scène, et je le suis encore aujourd’hui, de partager des moments intenses avec le public, mais quand c’est fini, Art Sullivan s’éclipse et je redeviens Marc. Ce ne sont pas deux personnes différentes, mais simplement, comme tout le monde, j’ai un boulot et une vie à côté. L’épouse d’un restaurateur ne demande pas à son mari de cuisiner pour dix personnes quand il rentre après une journée de boulot. C’est la même chose pour un chanteur. C’est une distinction que j’ai toujours faite dans ma vie. Mais je ne veux surtout pas qu’on pense que j’ai deux vies. Ce n’est pas le cas. Je n’ai qu’une vie, une « Drôle de vie », certes, mais avec des moments pour chaque chose.

Art Sullivan - DR

Tu as décidé de te retirer de la chanson, avant que les médias et l’industrie musicale ne s’en chargent finalement. Est-ce une décision qui a été facile à prendre ?

Hyper facile. Je l’ai prise dans l’avion. Je me souviendrai toujours de ce moment-là. J’étais assis à côté de Johann. Monsieur Verdonck, mon producteur était assis deux rangées plus loin. Nous revenions du Portugal. Le vol Lisbonne-Bruxelles devait durer deux heures ou deux heures et demie. Peu importe. J’ai dit à Johann que j’allais arrêter de chanter. Je ne trouvais plus de vrai plaisir à chanter, ça devenait mécanique. Johann m’a dit que cette décision m’appartenait, que je devais faire comme je le ressentais. Je me suis levé, je suis allé trouver Monsieur Verdonck et je lui ai dit « J’arrête ». Il est devenu un peu blanc (rires). Je l’ai rassuré rapidement en lui disant que nous allions continuer à faire des choses ensemble, que j’avais toujours envie de faire de la musique, mais que je n’avais plus envie de chanter. J’étais fatigué. La chanson, c’est un métier que tu dois faire avec passion. À partir du moment où la passion s’effrite, tu ne sais plus donner le meilleur de toi-même, tu deviens comme un robot, tu fais les choses mécaniquement.

As-tu un jour regretté cette décision pour le moins tranchée ?

Pas une seule fois, crois-moi. Pas une seule fois. Et avec le recul, la chose la plus étonnante, c’est que les gens ont continué d’écouter mes chansons, à se souvenir de moi. Je n’ai jamais dit à personne que j’arrêtais la chanson, si ce n’est à mon producteur et mon entourage proche. J’avais disparu. C’est tout. On ne m’a plus vu à la télévision. Les bruits les plus fous ont couru. On a même dit que j’étais mort. Mais peu importe. Ma décision était prise. Je ne souhaitais pas revenir dessus.

Tu es pourtant revenu à la chanson quelques années plus tard.

Oui. Finalement, je suis revenu à la chanson à cause (ou grâce, c’est selon) du CD. Bien des années après. Tout simplement parce qu’une firme de disques m’avait demandé si ça m’intéressait de sortir un CD de mes anciens succès. J’avais accepté leur proposition pour la bonne et simple raison que j’avais envie d’avoir un souvenir de mes années chansons en CD. Ça a été ma seule motivation. (sourire) Je n’avais que des vinyles, ça me faisait plaisir d’avoir un CD. Ça faisait tout de même seize ou dix-sept ans que j’avais disparu. Et là, surprise, le CD devient disque d’or.

Le contact avec le public ne t’a pas manqué pendant toutes ces années ?

À certains moments, oui, il faut être honnête. Je vais prendre une comparaison qui n’est pas très poétique, mais j’ai envie de dire que j’étais comme un alcoolique qui ne veut pas reprendre un verre de peur de retomber dedans, mais qui aimerait tout de même bien pouvoir reprendre un verre une fois de temps en temps. Mais j’étais passé à autre chose. C’est tout.

Tu as eu un succès phénoménal au Portugal. Et aujourd’hui encore, tu y remplis des stades. Tu dis dans ton bouquin qu’en France tu avais des fans et qu’au Portugal tu étais une idole…

En France, il y avait des gens qui aimaient Art Sullivan, le chanteur et ses chansons. Au Portugal, je respirais un peu fort, c’était presque un Ave Maria ! (rires) Je pense que c’était plus le personnage qui les touchait que le chanteur en lui-même. C’est à ce moment-là que tu passes du statut de chanteur à celui d’idole.

Pourtant, à quelques exceptions près, tu leur as toujours chanté tes chansons en français.

Oui. C’est un peu bizarre, je te le concède. Mais les portugais sont très francophiles. Et puis, comme je le souligne toujours, je suis tombé dans la période de la révolution portugaise, en 76. La radio ne diffusait plus que des chansons révolutionnaires et moi, j’arrivais avec mes petites chansons d’amour toutes légères. Ça a été un souffle pour la jeunesse, je pense. Ils n’en avaient rien à foutre de la politique. D’un coup, mes chansons leur faisaient l’effet d’une éclaircie. Et c’est très marrant parce qu’aujourd’hui encore, certaines personnes m’écrivent, via Facebook notamment, pour me parler des spectacles que j’ai donnés là-bas pendant ces années-là. Ils se souviennent de tous les détails. Or, il y a quarante ans, nous n’avions pas la technique d’aujourd’hui. Il n’y avait pas trois mille lumières. On se rapprochait plus du récital de Brel que du show de Michael Jackson. Mais malgré tout, ils ont gardé en mémoire tous les détails du spectacle. Je crois que si je venais aujourd’hui avec un show extraordinaire, ils me diraient que c’est moins bien que les spectacles que j’ai donnés là-bas à l’époque. Et ça, ça me fait plaisir. Parce que vis-à-vis de ce public pour lequel j’étais une idole, ce sentiment est devenu de l’amour. Avec le public portugais, ce n’est plus une histoire d’amour d’adolescent, c’est à la vie à la mort. (rires)

Comme toute histoire d’amour en fin de compte.

Totalement. Au début, tu es attiré par la physique. Après, s’il n’y a que le physique, ça ne peut pas tenir…

L’amour physique est sans issue…

(sourire) Gainsbourg avait tout dit.

Art Sullivan - DR

Dans ton ouvrage, tu n’es pas très tendre avec « Petite fille aux yeux bleus », qui est pourtant l’un de tes très grand succès…

J’avais présenté cette chanson comme Face B. Mais mon producteur, Monsieur Verdonck m’a dit que c’était une très bonne chanson qui mériterait d’être une Face A. On avait fait les arrangements à Londres avec Charles Blackwell, etc… Carrère trouvait ça génial lui aussi. Mais moi, à l’époque, je trouvais ça très mauvais. J’en ai d’ailleurs fait une névrose cardiaque pendant une semaine ! (sourire) Je me suis dit que j’avais fait un disque dans ma vie et que ce titre signait la fin de ma jeune carrière, alors que je l’avais composé... Je voyais ce titre en Face B, ni plus ni moins. Et puis, boum badaboum, le disque sort avec ce titre en face A et c’est un succès…

Que se passe-t-il dans ta tête quand tu te rends compte que le public plébiscite ce titre que tu n’aimais pas vraiment ?

Je ne peux pas dire que je n’aime pas ce titre puisque quelque part, je l’ai créé. Ce que j’aime avant tout dans une chanson, c’est l’émotion qu’elle me procure. Et ce titre ne m’en procure pas. C’est pour cette raison que je le trouve mauvais. Et je le dis aujourd’hui encore. Si j’avais fait partie du public, je n’aurais jamais acheté ce disque-là. C’est un titre pas plus mauvais que certains autres, mais qui ne me touche pas. Tout simplement.

Tu as enregistré au fil des années un paquet de chansons, le public ne les a pas toutes plébiscitées. Y en a-t-il une parmi celles-là pour laquelle tu as un peu plus de tendresse qu’une autre et à côté de laquelle le public est complétement passé?

Je pense à « Sur le bord d’une vie ». C’est une chanson à côté de laquelle le public est complètement passé. Mais bizarrement, Internet a changé la donne. Elle commence aujourd’hui à avoir une deuxième vie. C’est assez étonnant le destin d’une chanson quand on y pense. C’était tout de même une chanson qui marchait très bien dans les spectacles que je faisais dans les années 70. Mais elle n’a jamais été une Face A et n’a jamais été fortement plébiscitée. Le public l’aimait bien quand il l’entendait, mais il ne me la réclamait pas.

Internet peut donc révéler de belles surprises…

Ah oui, complètement ! C’est une forme de magie. Alors que les professionnels du disque n’ont jamais pensé extraire ce titre en single, le public, finalement a fini par le trouver…

Une carrière comme la tienne, plus de 45 ans, penses-tu que ce serait encore possible aujourd’hui ?

Il est toujours possible de gagner à l’Euromillions, donc, dans l’absolu, oui.

Mais est-ce envisageable raisonnablement ?

À quelques exceptions près – et fort heureusement ! -, je ne pense plus que ce soit envisageable. Mais ça va bien au-delà de la musique en elle-même. Notre société est faite comme ça aujourd’hui. De nos jours, on zappe vite les choses. Les gens aussi, malheureusement.

Hugo - DR

Tu produis Hugo depuis quelques années maintenant. Il a déjà publié plusieurs albums. Quel regard jettes-tu sur son parcours ?

Effectivement, ça fait huit ans. Hugo est un garçon courageux. Il faut de la volonté pour faire ce métier. Et pas seulement de la volonté physique, il faut de la volonté morale. Au moment où j’ai décidé de le prendre sous mon aile, je lui ai bien dit que ça pourrait prendre un an, cinq ans, dix ans ou même quinze ans avant que ça ne prenne, mais que je prendrais le temps qu’il faudrait pour essayer d’y arriver. C’est une démarche old school que l’industrie musicale n’a plus aujourd’hui… à mes yeux, Hugo est un artiste, pas un pot de yaourt ou un produit quelconque. Si on avait réagi dans les années 60 et 70 comme on réagit aujourd’hui, il ne faut pas se leurrer, il n’y aurait pas eu de Sardou, de Brel ni même d’Aznavour. Le succès immédiat est souvent un leurre. Il faut du temps à un artiste pour se comprendre et se construire.

Les industriels te le rabâchent sans cesse « Time is money ». Le temps est devenu un luxe aujourd’hui.

Les industriels, oui… L’artistique devrait échapper à cette réalité économique à mon sens… (sourire)

Hugo semble se rendre compte de la chance qu’il a.

Tout à fait. C’est une forme de luxe que je lui offre, c’est certain. Mais il est très lucide là-dessus. Il le sait. Il aurait été signé dans une major, il aurait été viré depuis belle lurette. C’est évident. Comme tu le sais, ça fait huit ans que je le produis avec mon fidèle acolyte Monsieur Verdonck, mais nous n’avons publié que peu de disques. Nous préférons publier régulièrement un titre, plutôt qu’un album complet qui est plus lourd à mettre en place et qui, de toute façon, ne se vendra pas ou très peu. Le marché du disque est en berne, ce n’est pas un scoop. Dans le métier, on sait qu’il existe et qu’il continue de produire de nouveaux titres. Et je suis certain qu’avec le temps, il va se solidifier artistiquement parlant, même s’il n’est pas multi diffusé sur les antennes, du moins chez nous. Les gens vont s’habituer à lui, il va progressivement faire partie du paysage musical.

Le succès fulgurant a toujours été une exception. Sauf dans ton cas.

(rires) C’est vrai. Et puis, tant que nous parlons du paysage musical actuel… j’aimerais encore dire aux jeunes que ce serait bien qu’ils arrêtent de faire du karaoké avec d’anciennes chansons ! La reprise  ne les mènera nulle part dans une carrière. Ça n’a jamais mené personne très loin. Faire une reprise ponctuellement, oui. Mais on ne bâtit pas une carrière sur les succès des autres !

Si on pousse le bouchon un peu plus loin, quel regard jettes-tu sur les télé-crochets et autres émissions de télé-réalité qui pullulent aujourd’hui ?

Ce sont avant tout de formidables émissions de télévision, ne l’oublions pas. Le but est de faire de l’audience télévisuelle et générer des recettes publicitaires, rien d’autre. Ça ne va pas plus loin. L’artistique, on s’en contrefout.

Tu es critique, et pourtant tu es ami avec John de Mol, qui est le pape de toute cette télévision…

(sourire) On peut être ami avec quelqu’un sans forcément partager toutes ses idées ! Rien ne t’empêche de dire quand tu n’es pas d’accord avec tes amis. On peut avoir des divergences, tout en restant amis. Et heureusement.

Tu as publié il y a deux ans « Drôle de vie en chansons » aux Éditions La Boîte à Pandore. Déjà un mot sur le titre, faut-il y voir un clin d’œil à Véronique Sanson ?

Non. Pas du tout. Je n’y avais jamais pensé. J’avais demandé à mon éditeur que ça s’appelle « Drôle de vie », tout court. Il a rajouté « en chansons », me disant que c’était mieux. J’ai accepté. En fait, je trouve que j’ai eu une drôle de vie, au sens propre du terme. Une vie un peu hors du commun avec ses hauts et ses bas, comme tout un chacun, mais avec beaucoup d’extrêmes.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de cet ouvrage aujourd’hui ? Penses-tu que le public ne te connaissait pas bien, ne connaissait qu’Art Sullivan et ne savait pas qui était Marc Liénart ?

Je vais te répondre très franchement. C’est l’écrivain avec qui j’ai travaillé qui m’a décidé. Je l’avais rencontré à une petite soirée organisée chez l’un de mes frères et nous avons sympathisé. Il trouvait que ce serait bien d’écrire un livre sur ma vie. Ça a mis deux ans tout de même. Là, je suis très content du résultat, mais je n’ai pas encore tout dit. Ni l’essentiel ni le superflu. Des millions de pages ne suffiraient probablement pas pour tout raconter dans les détails, et de toute façon, ça n’intéresserait certainement pas grand monde !... (sourire)

Tout est né d’une rencontre. Tu ne nourrissais pas ce projet depuis des années.

Pas du tout. Je suis plutôt d’un naturel réservé, donc, je ne souhaitais pas forcément publier un ouvrage sur ma vie. L’occasion s’est présentée, et je me suis laissé embarquer.

Tu parles beaucoup de Johann, l’amour de ta vie, dans ce livre. Au début de votre relation, tu étais tout de même un chanteur pour jeunes filles, il a fallu le mettre dans l’ombre, comme ç’aurait été la même chose pour une fille, d’ailleurs. Est-ce que ça a été difficile de le mettre de côté, d’une certaine manière ?

Je ne peux pas dire que je l’ai caché. Disons qu’un artiste, à mon époque, se devait d’être asexué. Il devait être libre, quoiqu’il arrive, que le public ait de l’espoir. Donc, oui, je ne sortais pas avec lui partout. Après que ce soit un homme ou une femme, comme tu le dis, n’aurait rien changé. Tu sais, c’était une autre époque. Il m’accompagnait partout, mais ne montait pas sur scène. De toute façon, ça ne l’intéressait pas d’être sur le devant de la scène. Je ne pense pas que ça lui ait posé un problème un jour ou l’autre.

Tu es issu de la haute noblesse belge. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à faire admettre à ta famille, ton homosexualité ou le fait d’être un saltimbanque ?

(sourire) Ni l’un ni l’autre, finalement, en ce qui concerne ma famille proche. Par contre, le « qu’en dira-t-on » a été un véritable problème… C’est ça qui les embêtait, pas le fait que je vive avec un garçon ou que je sois artiste. Là, je te parle de mes parents et de ma famille proche. Mais vis-à-vis de la famille… un fils homo et artiste par-dessus le marché, c’était la descente aux enfers!! Jusqu’au jour où j’ai eu du succès… là, d’un coup, je suis redevenu immédiatement fréquentable. C’est drôle, tu ne trouves pas ?... (sourire)

Johann nous a quittés il y a deux ans et demi maintenant. Ce bouleversement t’a profondément changé, toi, Marc, mais a-t-il changé l’artiste Art Sullivan ?

Les deux sont indissociables. Il est clair que je mets mon costume d’Art Sullivan quand je suis le chanteur, mais je reste Marc au fond de moi. Par contre, c’est vrai que quand je suis sur scène, je ne pense plus à Johann. Sauf peut-être au moment où je chante « Sur le bord d’une vie », dont nous parlions tout à l’heure justement. Mais de toute façon, ça en a toujours été de même. Quand il était encore là et que je montais sur scène, l’amour de ma vie, c’était mon public. Ça n’a pas changé. Je pense que c’est un peu la même chose pour tous les artistes. D’ailleurs, quand il venait me voir sur scène, il me disait toujours qu’il avait l’impression de voir un autre homme … (sourire) Dès que je sortais de scène, je redevenais Marc, tout simplement…

Comme nous parlons de scène… Depuis quelques années, vous partagez très souvent la scène avec Hugo. Comment ça se passe ?

Très bien. Musicalement, on a les mêmes goûts et les mêmes affinités. Un regard échangé suffit à faire comprendre à l’autre où il veut aller. Nous sommes très complémentaires. Donc, c’est un confort incroyable. En plus, il a une oreille encore plus pointue que la mienne. Il peut m’arriver de faire une fausse note. Lui, jamais. C’est très agréable de chanter avec Hugo. Il sait tout de suite ce que je veux faire. Je remarque au fil des dates qu’un esprit de compétition positive s’installe entre nous. Chacun essaye de donner toujours un peu plus… et qui en profite ? Le public. Donc, tout est parfait ! (rires)

Tu as une voix très grave lorsque nous discutons, alors que sur disque et sur scène, tu montes nettement plus dans les aigus ! En a-t-il toujours été de même ?

Toujours ! Les gens ont toujours été étonnés. Quand j’ai donné mes premières interviews à la radio à mes débuts, les journalistes étaient toujours étonnés. La réalité est que je ne sais pas chanter sur le ton de ma voix parlée. Aucune émotion ne sort.

Il était question que tu intègres la tournée « Âge Tendre » avant qu’il n’y ait tous les problèmes sur lesquels on ne va pas revenir. Maintenant qu’elle existe à nouveau, penses-tu l’intégrer lors d’une prochaine saison ?

Normalement, oui, mais tout va dépendre de l’agenda. L’année prochaine, je fête mes 40 ans de carrière au Portugal, donc, je vais y donner beaucoup de spectacles. Il faudra voir si les agendas peuvent coïncider. En fait, je n’ai jamais été et je ne suis toujours pas un grand coureur de spectacles. J’en fais, mais pas régulièrement.

Art Sullivan - DR

C’est un souhait de ta part d’être rare en concert ?

Oui. Je préfère garder ces émotions rares. En fait, il y a aussi une autre réalité. C’est que j’ai été habitué au début de ma carrière à ne faire aucun spectacle, ou très peu. Carrère pensait, à juste titre d’ailleurs, que je ne pourrais pas tenir une heure de spectacle avec seulement un ou deux titres connus du public. Il avait raison. J’ai gardé le rythme… ou le non rythme, plutôt ! (rires)

Une petite question d’actualité. Les récents évènements tragiques qui ont endeuillés Bruxelles, Paris, Nice,… t’ont forcément touché en tant que citoyen, mais quelle a été ta réaction d’artiste ?

Marc Liénart a été touché, mais mon sens artistique n’a pas été ébranlé. Si le hasard avait voulu que j’aie un spectacle programmé à cette époque, oui, j’aurais aimé remonter sur scène et chanter. Mais ce n’était pas le cas. Du coup, j’ai plus été comme Monsieur et Madame Toutlemonde à subir et constater ces évènements dramatiques. Quelle tristesse… Surtout quand tu penses que ça n’a rien changé et que finalement ne changera rien. Toutes ces vies perdues pour rien… Au-delà du drame et de la tristesse, ce qui est dramatique, c’est que ces attentats vont nous diriger vers une société encore plus totalitaire. On va être de plus en plus surveillés. C’est le prix à payer… Et finalement, ça ne changera rien au phénomène des attentats. C’est une dérive qui me fait peur. Ne tombons pas nous dans le gouffre dans lequel les terroristes veulent que nous tombions. Eux veulent un régime totalitaire. Et ça nourrit le discours des extrémistes, quels qu’ils soient. Ils sont tous pareils, d’ailleurs… Tous les extrêmes se rejoignent et son liés. Prends l’exemple de l’amour et de la haine, ce sont deux sentiments très proches l’un de l’autre. On bascule très vite de l’un à l’autre.

Depuis les années 70, les médias ont beaucoup évolué. Tu le dis d’ailleurs dans ton bouquin, aujourd’hui, on vous demande plus, à vous chanteurs, de parler que de chanter. Daniel Guichard m’avait fait cette même réflexion il y a quelques années. Quel regard jettes-tu sur ce phénomène qui fait passer l’artistique au second plan ?

Je vais m’attirer toutes les foudres des présentateurs… mais nous leur servons de faire-valoir aujourd’hui. Ce sont eux les vedettes, hommes de médias, plus nous, artistes. C’est pour cette raison que nous ne chantons plus ou si peu. La vedette, c’est l’animateur, pas le chanteur. Et à propos de Daniel Guichard dont tu viens de me parler, je l’ai rencontré récemment, il y a un an quelque chose comme ça, sur une émission de télévision justement. Nous ne nous connaissions pas et nous avons sympathisé en trente secondes. Nous avions les mêmes idées sur beaucoup de sujets. C’est un homme cash qui dit ce qu’il pense, sans détour. Il ne joue pas à la vedette. Je l’apprécie beaucoup.

Quels sont tes projets aujourd’hui ? J’imagine que tu es en pleine préparation des spectacles que tu donneras l’année prochaine.

Oui, on est en plein dedans. Nous allons faire des spectacles avec musiciens, ce qui me parait élémentaire. On a tendance aujourd’hui à chanter sur bande orchestre. Rien ne remplacera jamais un musicien. C’est frustrant de devoir suivre une bande, qui, inlassablement, va garder la même mesure, ne fera jamais une pause, rien… ça devient mécanique. C’est dommage. Donc, là, nous allons jouer avec de vrais musiciens, ce sera vraiment chouette.

Ces spectacles avec musiciens sont donc destinés au Portugal. En sera-t-il de même chez nous ?

C’est plus incertain. C’est plus difficile à mettre en place ici en Belgique ou en France. Qui dit musiciens dit spectacle de plus grande envergure, donc budget plus conséquent. Il ne faut pas se voiler la face. Au Portugal, nous allons remplir de grandes salles, ici, de plus petites, donc, les producteurs préfèrent que j’arrive avec une clé USB contenant mes bandes orchestre… (sourire dépité)

Peux-tu déjà m’en dire un peu plus sur ces spectacles ?

C’est un peu tôt… (sourire) Nous ferons plateau commun avec Hugo. Nous chanterons notamment « Petite demoiselle » comme dans les années 70, puis en valse, puis en tango… la mélodie restera la même, mais l’habillage sera différent. Et là Hugo proposera de la faire en rap ! Ce sera comme un conflit de générations qui n’en sera pas un, au bout du compte. (rires)

Écris-tu de nouvelles chansons en ce moment ?

Oui, beaucoup. Mais dans un premier temps, j’ai envie de dire que ce sont des chansons que Marc écrit pour Johann. Comme je te le disais tout à l’heure, je ne pense plus au disque en lui-même. Ce support est devenu obsolète. Donc, ces chansons, je pense plutôt les publier sur internet, sur Youtube et Facebook. Ce sont des outils redoutables et hyper puissants.

Quand tu as débuté ta carrière, les réseaux sociaux et Internet n’existaient pas et n’étaient même pas imaginables. Quel regard jettes-tu sur ces nouveaux moyens de communications, redoutablement efficaces, comme tu viens de le dire, mais qui peuvent également mener à la dérive ?

Internet est un projet fabuleux, mais comme tout projet fabuleux, il a ses dérives, qui peuvent être désastreuses. Tout progrès entraîne ses dérives. Et ce n’est pas pour cette raison qu’il faut arrêter le progrès. Loin de là. La voiture rend bien des services, mais elle tue énormément de gens. Est-ce pour cette raison qu’il faut supprimer les voitures ? Non. Internet, c’est pareil. Il y a du bon, du très bon, du moins bon et du mauvais.

Une dernière petite question pour la route… Tu produis tout, depuis de nombreuses années, avec ton producteur Monsieur Verdonck. Pourquoi n’éditez-vous pas de temps en temps un album comprenant quelques-uns de tes grands succès agrémentés de titres inédits, puisque je sais que tu en as quelques-uns dans les tiroirs…

(sourire) Bonne question ! Est-ce que ça ferait plaisir au public ? Je n’en suis pas sûr et je n’en sais rien à vrai dire. Nous ne pensons plus au marketing ni à vendre du disque depuis quelques années. Nous restons sur la musique, nous avons délaissé l’objet.

Tu le dis d’ailleurs dans ton bouquin, tu ne gardes aucun objet du passé. Ils n’ont aucune valeur à tes yeux.

C’est un fait. Chez moi, par exemple, il n’y a aucun bibelot ayant appartenu à ma mère ou à mon père. Rien ne m’intéresse dans les objets. J’ai juste quelques photos de Johann… Et même beaucoup. Mais c’est tout. C’est certainement une des raisons pour lesquelles que nous n’éditons plus de disques. Mais je comprends fort bien que certains restent attachés aux objets. En tout cas, si je publie un jour un nouvel album, il faudra que je sois 100% convaincu du fait de graver ces titres. Je ne souhaite pas publier un album vite-fait mal-fait, juste pour publier un album. Non, le jour où je reviendrai avec un disque, ce sera justifié. Je ne cherche pas la perfection, mais quelque chose qui me touche au plus profond, tout simplement. J’ai écrit de nombreuses chansons pour Johann comme je te le disais tout à l’heure, mais seront-elles un joue assez belles, à l’image de notre histoire, pour être rendues publiques ? Je n’en sais rien…

Propos recueillis par Luc Dehon et Olivier Martin le 19 octobre 2016.
Photos : DR

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