Interview de Didier Barbelivien

Propos recueillis par IdolesMag.com le 13/10/2016.
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Didier Barbelivien DR

Didier Barbelivien vient de publier « Amours de mois », son tout nouvel album, un album plus intime et plus profond à bien des égards, comme si l’homme avait pris le pas sur le personnage public. C’est une nouvelle fois avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de Didier pour évoquer la genèse de ses nouvelles chansons où il est aussi bien question de notre société à la dérive, de la maladie d’Alzheimer et du massacre d’Oradour que de la poésie lunaire d’Alain Souchon ou de l’arrière-saison à Saint-Tropez.

Vous revenez avec un tout nouvel album, « Amours de moi ». Cette remarque est très subjective, mais après l’avoir écouté, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un Didier Barbelivien plus intime, plus profond…

J’y ai mis beaucoup de moi, dans ce disque… Il y a des disques qui sont à appréciation variable. Vous savez, je suis le premier à réagir comme ça. Je suis le premier à me dire « Ouais. Bon. Pas mal. Fera mieux la prochaine fois. » J’ai fait beaucoup d’albums dans ma vie. J’aimais deux/trois titres, mais je me rendais compte que ce n’était pas Didier Barbelivien, Amours de moile disque du siècle. Mais celui-ci, j’ai un attachement particulier. J’ai tellement écrit de disques et de chansons que j’ai tendance à me lasser. Quand j’écoute un disque, au bout d’un moment, je me fatigue. Et là, ce n’est pas le cas. Je le réécoute volontiers. Les bons tucs que j’ai faits dans ma vie – si j’en ai fait des bons –, ceux dont je ne me lassais pas, étaient ceux qui avaient duré. Il m’est arrivé d’avoir des disques que j’écoutais en boucle, ce qui est très rare chez moi, et a fortiori sur les chansons que j’ai enregistrées personnellement. Je suis capable d’écouter l’album de Calogero en boucle parce qu’il me plait du début jusqu’à la fin, mais un disque de moi, c’est très rare que je l’aime en entier.

J’ai l’impression que sur ce disque l’homme a pris le pas sur le personnage public. C’est une brèche que vous aviez ouverte, à mon sens, avec la chanson « Baobab » il y a quelques années. Êtes-vous d’accord avec moi ?

Ce n’est pas faux ce que vous dites. Et c’est même la vérité. Aujourd’hui mon expression se tourne plus vers l’humain, ou tout du moins quelque chose de plus sensible, que vers quelque chose de ludique. Comme je vous le disais précédemment, depuis quelques années, j’ai plus tendance à écouter ce que je fais. Avant quand j’écrivais une chanson, je ne la réécoutais pas, je n’y faisais plus attention une fois qu’elle était enregistrée. Aujourd’hui, ça change. Je me souviens, dans les années 80, j’ai enregistré la chanson « Elsa ». J’avais enregistré la musique et la mélodie, mais pas le texte que je n’avais pas écrit, ce qui est assez rare chez moi. C’était tellement nouveau pour moi de ne pas écrire une chanson d’une traite que je me suis dit que j’allais la jeter, que ce n’était pas grave. Après, quand j’ai écrit le texte, je n’ai pas réfléchi plus loin. J’étais content d’avoir trouvé « Je me souviens de ces yeux-là … », de m’être penché sur les yeux d’Elsa, d’Aragon, etc… J’étais content de ma formule. C’est tout. À cette époque, nous aurions eu la même discussion et vous m’auriez demandé si le texte était bien, je vous aurais répondu que je n’en savais rien. Parce que je ne pensais pas à ça. Je pensais juste à avoir un truc qui sonnait bien avec mon play-back et ma voix. Soyons d’accord, je n’ai pas non plus voulu écrire aujourd’hui un album très profond. Disons que je suis plus préoccupé par des choses plus profondes et ça se ressent dans mon écriture. Avant, je préférais rester léger. La preuve, je commence ce disque avec un duo de chanson légère de variété, comme j’ai toujours aimé le faire. Mais c’est une chanson, un petit coup de crayon comme ça. Avant, j’en mettais sept ou huit des pareilles ! (sourire) C’est juste une chanson histoire de ne pas plomber l’ambiance tout de suite.

D’ailleurs c’est assez amusant que vous débutiez la promo avec cette adaptation de Sinatra, « Ces mots stupides », qui ne représente pas forcément le propos des autres titres…

Il faut bien démarrer avec une ! (rires) Mais vous savez, j’aime bien arriver avec un truc qui dit bonjour, qui est souriant. Comme quand on arrive chez quelqu’un, on arrive avec son sac de problèmes comme tout le monde, mais on ne le déverse pas tout de suite. On se dit bonjour, on se fait des sourires, on échange somme toutes quelques banalités avant d’entrer dans le vif du sujet. On essaye d’être léger, le bouquet de fleur à la main. Après, je vous suis entièrement, les autres chansons que je vais extraire de ce disque seront très différentes de celles-là. Et j’espère que le public rentrera dans ce disque, qu’il n’en restera pas à la première chanson, qu’il aura envie d’aller un peu plus en avant. Comme vous le notiez, j’espère que le choix de ce premier single ne sera pas une erreur d’aiguillage vis-à-vis du public, mais je ne crois pas. Je pense que les gens sont plus curieux que ça aujourd’hui.

Comment le public va recevoir et accueillir les chansons est un paramètre assez étrange dans la destinée d’un album.

Bien sûr. Personne ne peut savoir. C’est aussi la magie de ce métier.

Avant de parler plus précisément chanson, j’aimerais que nous évoquions la plage « Parc Monceau », qui m’a énormément touché. On ne vous attendait pas forcément avec une plage instrumentale comme celle-ci… qui plus est, avec vos filles qui rigolent et qui jouent en fond sonore.

(sourire) C’est effectivement un exercice que j’ai peu pratiqué dans ma carrière. Mis à part le public qui me suit très attentivement qui sait que je compose des musiques de film, par exemple, personne ne sait que j’aime les instrumentaux. Il y a longtemps que je veux enregistrer des instrumentaux. Depuis que les petites sont nées, très souvent, pour calmer le jeu, elles veulent que je me mette au piano. Donc, je compose quelques petits préludes comme ça, elles s’assoient, elles écoutent religieusement et ça les calme. On a l’impression d’être à un concert classique pour enfants. Et ce thème, en particulier, elles l’aiment énormément. Je me suis donc dit que j’allais l’enregistrer pour ne plus avoir à le jouer à la maison. Je voulais joindre l’utile à l’agréable. Après l’avoir enregistré, j’ai trouvé le morceau d’une banalité absolue. On a commencé l’arrangement avec Tony, on a posé les cordes et à un moment, nous nous sommes regardés et j’ai dit à Tony que c’était ch*** au milieu du disque. Lui m’a dit que non, que ça faisait un truc à la Francis Lai, etc… Mais je savais au fond de moi qu’il manquait quelque chose. Alors, j’ai ajouté des instruments, j’ai cherché plein de subterfuges, mais rien n’y faisait, ça ne passait pas. Et là, j’ai eu cette idée : il manquait du bordel sur ce titre. Je voulais entendre des camions qui klaxonnent, des voix de gens qui parlent, etc… Et là, je me suis dit que j’allais aller chercher Louise et Lola à la maison, que j’allais les mettre dans la cabine et leur demander de jouer comme elles le font quand elles vont se promener au Parc Monceau. Tony n’était pas très chaud, mais ça ne coutait rien d’essayer. Elles sont donc venues au studio, elles se sont éclatées comme d’habitude, on a appuyé sur Play-Record et c’était dans la boîte.

C’est une riche idée, parce qu’au-delà de la musique en elle-même, il y a de la vie avec ces rires et ces voix d’enfants. C’est aussi lourd de sens après ce que Paris vient de connaître.

D’ailleurs quand on a eu fini l’enregistrement, j’ai dit qu’on piochait au hasard dans la bande et qu’on mixait ces voix directement avec la musique. Ça donne un truc un peu spécial, assez baroque. C’est presque aussi un mini scenario. Et comme les voix sont complétement improvisées, rien ne revient jamais, ça enlève toute la lassitude au thème qui lui, pour le coup, revient régulièrement. L’autre soir, je réécoutais avec plaisir quelques musiques de Morricone. Ce que j’aime chez lui, ce sont ses ambiances. On n’est pas pris par un thème, c’est un grand laisser aller, c’est comme de la poussière de musique qui se trimbale pendant tout le film. Quand je repense à ce qu’il a fait avec Sergio Leone, c’est assez étonnant.

Didier Barbelivien & Aurore Delplace DR

Vous célébrez la Corse d’une façon un brin poético-politique dans « La Corse en elle-même » lorsque vous dites que la Corse est un pays en soi. On ne vous savait pas non plus autant attaché à l’Île de Beauté…

Poético-politique ou Politico-poétique, je ne sais pas quel sens choisir ! (rires) J’ai mis les pieds en Corse à cinquante ans. C’est le pays de ma femme, c’est elle qui me l’a fait découvrir. Sans elle, je n’aurais certainement jamais découvert la Corse. Je suis comme ça, je ne suis pas un type super curieux. Ça fait soixante ans que je regarde les images de la Baie de Somme, par exemple, que je trouve cet endroit magnifique et que je me dis qu’il faut que j’y aille un jour comme si c’était au fin fond du Missouri. Or, c’est à deux heures de chez moi. C’est assez problématique comme affaire, n’est-ce pas ? (rires) Et je viens de découvrir récemment la Baie de Somme en allant y tourner les images du clip de « Ces mots stupides ». J’y suis arrivé totalement par hasard. En fait, c’est un accident de tournage qui n’a pas pu se faire qui m’a envoyé là-bas. Tout ça pour dire que je laisse énormément de part au hasard et à la découverte. Et en voyant cette Baie de Somme, je me suis demandé comment j’avais pu vivre sans connaître cet endroit qui se situe à deux heures de chez moi ! Avec la Corse, j’ai eu le même sentiment. Ça a été un choc pour moi de mettre un pied en Corse, de voir ce pays magnifique. La Corse ne ressemble pas du tout au Sud de la France, c’est tout autre chose. Et quelques mois après ce premier voyage, j’ai écrit ce texte, c’était il y a dix ans. J’ai voulu retranscrire cette émotion intense que j’avais ressentie là-bas, avec des images comme à mon habitude et avec cette petite phrase sincère et naïve qui veut bien dire ce qu’elle veut dire tout de même, « La Corse en elle-même est un pays en soi que les enfants apprennent dans la langue d’autrefois ». Parce que c’est mon sentiment. Comme je ne suis pas Corse, c’est le sentiment d’un type qui a mis pour la première fois de sa vie les pieds en Corse. Et c’est la première chose qui m’a sauté au cerveau, à la tête et aux yeux : « Ce n’est pas la France, ici. On est ailleurs. C’est un pays. » Ça doit faire plaisir aux nationalistes et aux indépendantistes quand ils entendent ça, mais c’est ma vision de la Corse. Et elle est sincère. Avant d’aller en Corse, quand j’entendais parler du FLNC, des attentats… je n’y comprenais rien. J’avais une trentaine d’années et c’était de la science-fiction pour moi. Mais quand j’ai débarqué là-bas, j’ai compris beaucoup de choses. Ma femme m’a dit que je ne pouvais pas dire ça… Mais si, si j’étais Corse, je pense que je serais comme eux. Je ne me mêle pas des affaires entre la Corse et la France, ça reste une chanson, dans laquelle je dis ce que j’ai ressenti au fond de moi. La Corse est une île, ce n’est pas la France, elle n’est pas rattachée au continent.

Il est beaucoup question tout au long d’album de lieux, la Corse, que nous venons d’évoquer, mais également Saint-Tropez, Venise, Los Angeles, le Parc Monceau… Êtes-vous attaché ou sensible aux lieux ?

Oui, je suis très sensible aux endroits que j’aime. La preuve, c’est que je le retranscris dans mes chansons. Rien ni personne ne m’oblige à écrire une chanson sur la Corse ou sur Saint-Tropez. Cette histoire des Pop Stars que je raconte dans « Les Princes s’endorment », ne pouvait se raconter que dans le décor de Los Angeles. Los Angeles, pour moi, c’est ça, la Pop Music et les Pop Stars. C’est la ville du cinéma et de la musique. Londres ne me fait dpas cet effet-là, alors que Londres l’est tout autant. Londres, pour moi, c’est la ville des Beatles. Los Angeles est habitée de toutes ces stars mortes et vivantes. Miami ne me fait ni chaud ni froid par exemple. New-York m’évoque un sentiment d’inquiétude industrielle. Alors que Los Angeles me semble être un endroit coupé du monde, un endroit dans la brume. Mais c’est vrai qu’en règle générale, je suis très influencé par des endroits où je suis allé ou où j’ai vécu. Je vous l’avais déjà raconté, je dînais avec Sylvie Vartan lorsque Michael est décédé, à 300 mètres de sa villa. Ce n’était pas un hasard. J’étais comme dans un film duquel je ne faisais pas partie du casting. À Los Angeles, on a cette impression bizarre de jouer quelque chose, de faire partie d’un film. On va s’acheter une paire de chaussettes, elles deviennent d’un coup exceptionnelle, alors que ce sont les mêmes que j’aurais pu acheter ici à Paris. Mais rien que déambuler dans les rues, m’asseoir sur un banc ou me promener sur une plage à Santa Monica, me fait me raconter une aventure. Je suis ailleurs à Los Angeles. L’Amérique a deux ou trois endroits assez magiques comme ça, comme la France et tous les pays, d’ailleurs.

J’aimerais évoquer une chanson très touchante de l’album, « Les violons du passé », dans laquelle vous évoquez très précisément la maladie d’Alzheimer de votre maman. Les mots sont-ils plus difficiles à écrire lorsque vous touchez à cette sphère de l’extrêmement intime ?

Cette chanson est particulière. Ce sera d’ailleurs le deuxième extrait de l’album parce que je souhaitais publier une chanson hyper réaliste. C’est une maladie qui me touche de près puisque ma mère en est atteinte. Là, je n’ai pas cherché à planquer le propos derrière un savoir-faire littéraire ou d’écriture un peu élégante comme je peux le faire habituellement. Là, ça n’a rien d’élégant. Ça raconte cette maladie telle qu’elle est. Ni plus ni moins. De manière très quotidienne. Très objective. Presque néo-réaliste. Cette chanson, c’est la maladie d’Alzheimer. Ce n’est ni plus haut que ça, ni plus bas, c’est juste ça. Il n’y a pas plus de dramaturgie ou de sentimentalisme, c’est juste comme ça. Ça commence par un trousseau de clés qu’on ne trouve pas et puis ça s’enchaine…

Vous reprenez également cette magnifique chanson de Gérard Berliner « Les amants d’Oradour ».

Je devais l’enregistrer avec Gérard et il est décédé lorsque nous faisions les maquettes de l’album. Tout le temps pendant l’enregistrement de mon disque, j’ai pensé à cette chanson. Je ne pouvais pas la laisser comme ça sur une bande magnétique. C’est une trop belle chanson. C’est un chef-d’œuvre cette chanson à mes yeux. Elle est sublime. Je me suis donc dit que j’allais essayer de l’enregistrer. Je dis bien essayer parce qu’elle est très difficile. Bien sûr que j’ai toujours pensé que Berliner avait du talent, mais en essayant de chanter ses chansons je me suis rendu compte à quel point il avait du talent. Il avait une musicalité exemplaire. C’est très difficile de remettre la patte musicale qu’il mettait dans cette chanson-là. D’ailleurs, je me suis dit que je ne la publierais que si la chanson allait vraiment, pas juste parce qu’elle était belle. Que la chanson soit belle, je n’en avais aucun doute, mais je ne voulais pas être moins beau que la chanson. Je vous assure que j’ai mis du temps avant de comprendre comment chanter une chanson comme celle-ci. Je ne pouvais pas la faire bout par bout, en plan-séquence. Je devais la faire en travelling, d’un coup. Alors que ça parait tout simple. Il n’y a pas de rythmique ni ce genre de choses. Ce n’est pas une chanson facile à chanter, elle est très compliquée.

Elle s’intègre parfaitement au propos de l’album.

J’aurais regretté de ne pas l’avoir enregistrée.

Un mot sur « Mon ange ». Sous ses faux airs de chanson romantique, elle en dit beaucoup sur notre société… Quand l’avez-vous écrite, sans indiscrétion ?

Vous me croirez ou non, mais je l’ai écrite il y a vingt ans ! Je relisais l’autre jour un article que j’avais fait dans le Figaro, et le journaliste me demandait si j’avais réellement trois ou quatre cents chansons d’avance, je lui ai répondu que c’était ma modestie qui me faisait dire ça… En réalité, j’en ai peut-être le double. J’ai tellement de stock de chansons ! Même des chansons qui datent d’il y a trente ans. La plupart sont inintéressantes au possible, évidemment, mais certaines, comme celle-ci, sont surprenantes. Un jour, en tournant les pages de l’un de mes cahiers, je suis retombé sur « Mon ange », par pur hasard, je ne me souvenais plus de ce titre. Je me suis dit que j’aurais pu l’écrire avant-hier. Je n’étais pas spécialement enclin à vouloir enregistrer cette chanson-là. Mais là, elle est venue suite à ma curiosité du flashback, comme je l’appelle, en allant revoir ce que j’avais écrit quelques années auparavant. Ça m’est arrivé à plusieurs reprises dans ma vie, et même des chansons que j’ai filées à d’autres. Même quelques fois, il y a des chansons très surprenantes. Quand je suis tombé sur le texte de « Mon ange », j’ai tout de suite voulu retrouver la musique que j’avais composée à l’époque. Je suis un mec très bordélique mais qui garde tout, donc, je me suis mis en quête de la retrouver, cette musique. J’ai mis trois semaines à retrouver le motif chanté du refrain, mais j’ai fini par le retrouver ! (sourire) J’étais excité comme une bête quand on l’a enregistrée, et c’est d’ailleurs la toute première que nous avons enregistrée de l’album.

C’est un instantané de notre époque. Savoir qu’elle a été écrite il y a vingt ans la rend encore plus forte, finalement.

C’est dingue, n’est-ce pas ? (rires) Bien entendu, il y a vingt ans, je ne l’avais faite sous cette forme-là, l’arrangement n’a plus rien à voir avec la version originale, mais au final, je trouve que cette chanson est la plus moderne de toutes celles que j’ai placées sur ce disque. La plus originale. J’ai demandé à Tony de me trouver une boucle musicale qui pouvait tourner sur le couplet et les refrains alors qu’ils ne sont pas dans le même tempo. C’est lui qui a géré ça. Par contre, pour planter le décor, je voulais le bruit d’une vieille machine à écrire au début de la chanson. Nous sommes allés fouiller dans les sons disponibles sur ordinateur, et nous avons trouvé le bruit de cette vieille machine à écrire des années 70 qui se bloque de temps à autres.

C’est amusant toutes ces anecdotes de fabrication que vous me racontez-là, parce que finalement, ça éclaire différemment vos chansons. On les réécoutera avec une autre oreille après.

Je sais, et c’est pour ça que ça me fait plaisir de discuter avec vous de la création de ce disque. Ça me fait marrer ces souvenirs qui me reviennent en mémoire. Comment une chanson est née, comment elle a été enregistrée… Vous savez, au rayon des anecdotes, j’en ai encore une. « Mon ange », nous l’avons faite en trois semaines, ce qui est relativement long. « Les violons du passé », quant à eux, m’auront pris en tout et pour tout trois heures. Comme quoi, il n’y a pas de règle. Je savais précisément ce que je voulais comme piano sur ce titre, idem pour la rythmique de cordes sur les refrains, que je souhaitais extrêmement simple. Je ne voulais rien d’autre, ni batterie, ni clic, ni rien… Sur « Les violons du passé », on a juste utilisé trois instruments, et finalement, ça suffit à cette chanson. Comme je l’ai dit à Tony, Brassens utilisait une guitare sèche et une basse, ça n’a jamais posé de problème à personne… (sourire) Dès qu’on a trouvé le piano et les cordes, je l’ai enregistrée tout de suite, et nous l’avons mixée dans la foulée. L’affaire était bouclée. Pour vous dire toute la vérité, je l’ai chantée deux fois, et nous avons gardé la deuxième prise. Je savais que c’était la bonne.

Avez-vous laissé beaucoup de titres sur le côté ?

Six ou sept sont tombés au champ d’honneur. J’ai la chance – et la malchance – d’avoir un studio d’enregistrement. Quand je suis content d’une chanson, je la garde, je l’améliore, je la porte à son mieux. Mais si elle m’agace, je la vire tout simplement, ça n’a aucune espèce d’importance. Et même des chansons qui ont été mixées. Si un titre ne me plait plus, je le jette. J’en ai une soixantaine de titres dans cet état, soit cinq/six albums, ils sont mixés et prêts à être gravés, mais ils ne le seront probablement jamais. C’est mon seul luxe. J’ai un studio d’enregistrement, qui est à la fois ma maison de campagne, mon bateau en Méditerranée, mon tout en fait… Mais ce studio me coûte le prix d’une maison de campagne ou d’un bateau amarré dans un port !

C’est une façon de voir les choses qui ne colle pour le coup plus trop à notre époque. L’exigence ne fait plus partie des impondérables. On est plutôt dans le vite fait mal fait…

C’est vrai… [dit-il d’un air légèrement désabusé] C’est l’époque qui est comme ça.

Dans un registre un peu plus léger, vous évoquez Alain Souchon. Qu’est-ce qui vous touche dans la poésie lunaire de Souchon ?

Tout. Absolument tout. Comme Trenet. Il y a deux auteurs sur lesquels je ne suis pas objectif, c’est Trenet et Souchon. Même Léo Ferré, Charles Aznavour, Claude Nougaro ou Brassens dont j’aime profondément le répertoire depuis des années, j’ai des jugements. Il y a des choses que j’aime moins que d’autres. Mais chez Trenet et Souchon, je ne suis pas objectif. J’aime en bloc. Même ce qui m’agace, j’aime quand même. Je trouve ça super. Les Beatles aussi me font cet effet. J’aime l’œuvre des Beatles en entier. Même « She loves you, yeah, yeah, yeah… » qui est complètement débile, j’en conviens, mais ça ne fait rien. Ce sont des rapports inconditionnels. Je n’ai pas de jugement dessus.

L’album est une nouvelle fois très référencé. On vient d’évoquer Souchon et Trenet, mais on pourrait parler aussi de Satie, d’Audiard, de Bowie… Quelle place l’art, au sens large du terme, occupe-t-il dans votre vie ?

80% de ma vie. C’est mon oxygène. Je ne respire qu’avec ça, la musique, le théâtre, le cinéma, les expos, la peinture, la littérature, le design, la création quelle qu’elle soit… Rien de ce qui est créatif ne m’est étranger. Rien. C’est pour ça qu’on m’a souvent reproché d’être aussi éclectique dans le paysage des créateurs français. Là, si je ne meurs pas tout de suite (sourire), j’aimerais faire des disques de musique instrumentale, comme j’ai toujours rêvé de le faire. Les gens vont être surpris, mais je suis comme ça. Si j’avais appris à jouer de l’accordéon, j’aurais adoré faire des disques d’accordéon, et montrer qu’on peut faire des trucs extraordinaires avec cet instrument.

On peut faire de très jolies choses avec tous les instruments.

Certainement. Mais j’émettrais tout de même une objection. Tous les instruments ne se prêtent pas à tous les genres. Ou alors, il faut passer comme mon ami Gérard Manset dans la volonté de recherche musicale et de créativité expérimentale. Après, il faut reconnaître qu’il y a des instruments qui vous limitent. Quand j’étais gosse, que je jouais avec ma flûte à bec et que j’imaginais écrire des partitions, je me suis vite rendu compte, après une minute trente à peu près, que j’allais être un peu limité ! (rires) Alors que d’autres instruments offrent des possibilités infinies. À ce propos, j’ai toujours été fasciné par les orchestres de cordes. Il y a toujours à faire avec les cordes. Le son des cordes peut tellement sonner et dans la seconde qui suit amener dans une autre atmosphère… C’est dingue. Je suis fasciné par les cordes. Je perds parfois des journées entières à écouter des mouvements de cordes. C’est tellement sublime !

Quand vous avez débuté, on avait des musiciens et des instruments. Aujourd’hui, tout ou presque peut se trouver en numérique. Quel regard jetez-vous sur ces nouvelles possibilités ?

C’est simple. À la fois, je trouve ça merveilleux parce qu’un drogué de musique comme moi peut y trouver sa dose tous les jours, que ce soient sur les samples ou les disquettes. Et à la fois, je regrette de ne pas pouvoir avoir le violoncelle ou le saxo que j’aurais voulu. Mais là, je serais ruiné dans l’année. Parce que me connaissant, j’en voudrais un pendant quatre heures, puis je passerais à un autre qui jouerait autrement… pour peut-être mettre le titre à la poubelle en fin de journée. Donc, là, il y a une limitation économique. Mais artistiquement, je trouve que c’est génial tous ces sons mis à notre disposition. Quand j’avais douze/treize ans et que je commençais à écrire de la musique, j’étais frustré de ne pas avoir un orchestre ou même un pianiste à mes côtés. Ça m’aurait rendu service. J’imagine un petit mec dans sa chambre aujourd’hui. Pour 2000€ de matériel, sans éducation musicale, il peut faire de la musique et se faire plaisir. C’est génial. Parce qu’il n’y a rien de plus dépaysant et merveilleux que d’être enfermé entre quatre murs avec sa propre création à venir. Rien…  

Propos recueillis par Luc Dehon le 13 octobre 2016.
Photos : DR

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Site officiel :
http://www.barbelivien.com

 









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