Interview de Isabelle Aubret

Propos recueillis par IdolesMag.com le 06/10/2016.
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Isabelle Aubret - DR

Isabelle Aubret publie un tout nouvel album de chansons originales, « Allons enfants » et fait dans le même temps ses adieux à la scène. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de l’artiste afin d’évoquer sa décision, mais aussi et surtout, ses nouvelles chansons, une nouvelle fois magnifiques. L’occasion également de parler du passé, sans nostalgie aucune mais avec tendresse, Isabelle Aubret affichant cinquante-cinq ans de carrière ! Rencontre avec une artiste sincère, tendre, rieuse, espiègle, profonde et finalement tellement bouleversante.

L’Olympia est au cœur de votre retour. Plusieurs chansons de votre nouvel album et le visuel de celui-ci y font référence, et vous avez fait vos adieux sur cette scène le lundi 3 octobre dernier… Comment ça s’est passé ?

C’était très émouvant parce qu’il y avait plein de chansons que je chantais pour la première fois. Je suis rentrée sur scène avec la chanson « L’Olympia », qui ouvre également le disque, d’ailleurs. Le rideau était fermé… [Isabelle commence à chanter] « Ça vous prend là au creux du ventre… » Les gens ont senti à quel point on a peur avant d’entrer en scène, puis, tout d’un coup, on reçoit la lumière. Le rideau s’est ouvert. J’ai ressenti une sensation extraordinaire, comme un souffle. J’ai senti un souffle sur moi. Il m’a fallu prendre une grande respiration pour continuer à chanter comme si de rien n’était. C’était en tout cas extrêmement bouleversant et en même temps émouvant. Toute cette tendresse d’un seul coup m’a submergée… C’était magnifique.

Isabelle Aubret, Allons enfantsVous me parlez de ce souffle de tendresse que vous avez ressenti quand le rideau s’est ouvert. Que s’est-il passé quand il s’est refermé ?

D’abord, il a eu du mal à se refermer ! (rires) J’étais persuadée terminer ce tour de chant avec la chanson « Dans les plis rouges du rideau », en disant au public que je partais avec son amour et sa tendresse. Mais nous avons eu un problème, le rideau ne se fermait pas ! Il n’y a pas de hasard ! (rires) J’ai tenu ma note autant que je l’ai pu, puis je suis sortie de scène. Je suis revenue saluer, puis je suis repartie. C’était fini pour moi. Mais ça n’en finissait pas… et je ne savais plus trop quoi faire. En plus, il y avait un tournage, donc quelques caméras dans les coulisses, j’étais complètement perdue. Je suis alors retournée sur scène parce que j’ai eu envie de faire plaisir au public une dernière fois et j’ai chanté « La Source » a cappella. Ce n’était pas prévu du tout.

C’était une belle soirée, remplie d’émotion.

Ah oui, c’était magnifique. Dire au revoir et sentir la tendresse du public, c’est formidable. Quelle fidélité ! Cinquante-cinq ans après, ils sont toujours là.

La décision est-elle tranchée ? Ou bien la passion pourra-t-elle prendre le pas sur la raison ?

En fait, pour moi, ce serait déraisonnable. Ne trouvez-vous pas que c’est déjà magnifique d’avoir fait une telle carrière, aussi longue ? Là, j’ai soixante-dix-huit ans, je viens de sortir un nouvel album avec dix-huit nouvelles chansons que j’aime profondément, ma voix est encore belle. Je n’avais pas sorti d’albums depuis dix ans, idepuis 2006. Donc, là, je me retire dans de bonnes conditions. Entre Chelon et Lemesle, qui m’ont écrit des textes magnifiques, j’ai été gâtée. Je ne pouvais pas mieux rêver comme porte de sortie. Pour réunir à nouveau autant de si beaux textes, il me faudra quoi ? Quatre ans ? Cinq ans ? J’aurais plus de quatre-vingt-ans, je ne serai plus la même. Le temps passe. Et même si je passe tous les jours des heures en studio pour que ma voix reste bonne, je sais qu’à un moment donné, elle sera moins bien, puis encore un peu moins bien le jour d’après. Et je ne veux pas faire entendre ça au public. J’ai trop d’amour et de respect pour les gens. Je ne veux pas qu’ils aient l’image d’une chanteuse plus fragile ou tout simplement moins bien. Je veux qu’ils partent avec l’image d’une chanteuse au mieux de sa forme et qu’ils se disent « elle aurait tout de même pu rester un peu plus longtemps ! » (rires) Alors, c’est vrai que ça me déchire de quitter la scène, parce que c’est ma vie, finalement. Alors, je le fais doucement. Je ne vais pas me martyriser, il ne faudrait pas que je tombe malade ! (rires) Il y aura donc la tournée « Âge Tendre » qui reprendra dans quelques semaines pour trois mois. Et après, j’emmènerai le spectacle de l’Olympia dans toute la France et, je l’espère, aussi en Belgique parce que c’est un pays dans lequel j’aime beaucoup chanter.

Serge, votre fidèle pianiste depuis toutes ses années, nous a quittés l’année dernière. Vous avez donc dû réapprendre à travailler avec un autre musicien…

Quand j’ai attaqué « Il faut vivre », c’était juste après « Elle a refermé le piano », qui est une chanson très bouleversante pour moi. Effectivement, le pianiste qui travaillait avec moi depuis cinquante ans est parti l’année dernière. Ça a été une déchirure de travailler tous les titres avec quelqu’un d’autre, de rentrer dans autre chose. Et pourtant, la vie est là, il faut avancer. Et donc, j’ai refermé le piano. La chanson n’était pas là par hasard… Et tout de suite après cette chanson « parce que c’est la vie, il faut vivre ». C’était tellement émouvant et tellement fort. Vous savez, on sent quand on est sur scène, dans ces grands moments de silence, combien le public partage votre émotion. C’était un beau moment…

Isabelle Aubret © Alain Marouani

Vous dites qu’il faut avancer dans la vie, ça me fait penser à cette magnifique chanson de Georges Chelon, « La belle endormie », qui évoque la tragédie survenue à Charlie, et la marche Place de la République qui a suivi ces évènements. Cette chanson figurait sur le dernier album de Georges, vous la lui avez donc empruntée…

(sourire) Je suis une piqueuse ! Je suis une voleuse… mais quand j’entends d’aussi jolies chansons, je ne peux pas passer à côté. Évidemment, lui, l’a faite à sa façon et moi, je l’ai faite à la mienne. Et c’est ce qui fait l’intérêt d’un interprète. Un jour, Pierre Grosz est venu me trouver en me disant « Dieu sait combien Amsterdam était un succès chanté par Brel, mais je l’ai redécouverte avec ton interprétation, tu la chantes tellement autrement »… C’est là que iréside tout l’intérêt d’un interprète. Vous pouvez, dans un tour qui dure deux heures, chanter tellement d’auteurs différents. C’est un éventail de couleur et d’émotions extraordinaire que vous offrez au public. Tour à tour, vous êtes chanteuse, diseuse, comédienne, c’est magnifique. Je dis souvent que j’ai une estime et une admiration toutes particulières pour les auteurs, parce qu’ils réussissent à mettre en trois minutes une histoire complète. Alors qu’un scénariste, pour un film, il lui faut une heure et demie, pour une pièce de théâtre, il faut deux heures. Un auteur, il lui suffit de trois minutes. En trois minutes, il a fait le tour de l’histoire, et nous, interprète, on se l’approprie et on vit avec. Il y a beaucoup d’écrivains qui ont essayé de se mettre à la chanson, mais qui n’y sont pas parvenu, même des réalisateurs. C’est vrai que c’est un talent extraordinaire. Et on ne le dit pas assez. Je vais prendre l’exemple de « L’oubli » de Michel Rivard. En trois minutes, on a fait le tour de la vie de cet homme. On a tout dit. Ou presque.

Encore un mot sur « La Belle endormie ». C’est un peu délicat comme question, je ne sais si vous pourrez y répondre d’ailleurs. Vous qui l’avez bien connu, qu’aurait pensé Ferrat de cette chanson ? Et si on va plus loin, cette tragédie lui aurait-elle donné l’envie d’écrire lui aussi une chanson ?

Certainement. De toute façon, si Ferrat avait été là, il serait venu avec moi Place de la République pour ce grand rassemblement. J’y suis allée seule, j’ai tenu à être vraiment seule. Je ne suis pas allée avec les autres artistes, avec ceux qui avaient embarqué une petite collégiale de journalistes avec eux. Non. Ce n’était pas mon truc. Je respecte cette démarche, mais ce n’est pas la mienne. Je tenais à être anonyme au milieu des gens. Complètement discrète. Je ne voulais pas qu’on me voit. Je ne le faisais pas pour être reconnue. Je voulais simplement partager l’émotion avec les gens. Quand je chante « La belle endormie », j’ai toutes ces images en tête, cette chaleur particulière, bouleversante, une chaleur tellement vivante. Il y avait de la colère et du désespoir, mais il y avait une force de vie inouïe. Et c’est sûr que pour chanter « La belle endormie », ça m’est utile.

Nous n’allons maintenant pas évoquer une chanson forcément plus joyeuse… « Allons Enfants », toujours de Chelon, qui dépeint parfaitement notre époque. Pour vous paraphraser, quel est votre sentiment quand vous écoutez à la radio les nouvelles du monde ?

Je suis très atteinte. Pour vous donner une idée, quand je me lève le matin, je ne peux pas écouter la radio. Je sais qu’il faut que je me lève et que je marche un peu, histoire de voir si la mécanique fonctionne toujours... (sourire) Après, je fais ma toilette et je rentre dans mon studio. J’ai fait insonoriser un petit studio chez moi. Une boîte dans une toute petite boîte, si vous voulez… Et je chante. C’est comme quand je faisais du sport. Chanter est une nécessité pour moi. Ma voix a besoin d’être entretenue. Et plus le temps passe, plus je l’entretiens, parce que quand j’entre en scène, je ne veux pas avoir à me dire, « est-ce que la note sera en place ou non ? », « est-ce que je saurai respirer après telle phrase ? » Non, ce sont des questions parasites et des problèmes que je veux régler en amont. Donc, tous les matins, je chante et je travaille ma voix. Seulement après, je suis capable d’ouvrir la radio. Mais j’ai pris mon énergie. Et je suis prête à faire face aux nouvelles. Parce que, c’est vrai, les nouvelles m’atteignent. Ce qui se passe en Haïti maintenant me bouleverse. Ces pauvres gens n’étaient pas encore remis du typhon qu’ils se retrouvent une nouvelle fois à la rue. Quand vous voyez la guerre, les enfants qui vivent là-dedans, les bombes qui tombent sur les hôpitaux… Comment ne pas être atteint par ça ? Bien sûr qu’on est bousculés, et je le suis comme la majeure partie des gens. Ça m’atteint et ça me touche. Vraiment.

Isabelle Aubret © Alain Marouani

On va prendre une petite respiration et évoquer une chanson un peu plus légère, ça fait du bien et ça fait partie de la vie aussi. Un peu plus loin dans l’album, vous évoquer Doisneau. Qu’est-ce qui vous a donné envie de célébrer son art en chanson ?

Pour le coup, c’est un peu le hasard. Roland Vincent était venu chez moi pour travailler sur les textes de Lemesle, « Papillons » et « L’Olympia », et il m’a dit qu’il avait sur lui une chanson écrite par une comédienne, Corinne Cousin. Il me l’a faite écouter. Je trouvais la chanson sympa, mais sans plus. La chanson était très bonne, mais je ne voyais pas très bien ce qu’elle allait faire au milieu de cet album. Je lui ai tout de même dit que j’allais la garder et que j’allais l’apprendre et la travailler. C’est le meilleur moyen de voir si une chanson vous convient ou pas. Je l’ai donc travaillée tous les jours avec les autres chansons. Et après coup, je me suis dit que ce titre allait apporter un peu de légèreté au milieu de ce disque qui est tendre et quelques fois plus lourd. Et puis Doisneau est un artiste que j’aime beaucoup. Gérard Meys [le producteur d’Isabelle, NDLR] l’a connu puisqu’il travaillait à côté du bureau. Donc, Doisneau fait un peu partie de ma vie. J’adore ses photos pleines de vie, d’émotion. Il a un tel talent. Et j’ai souhaité placer cette chanson peu après « Pleine de larmes ».

Très jolie chansons aussi, « Pleine de larmes ».

Là, je vais vous raconter une anecdote ! J’étais un jour en direct à la télévision et une dame a envoyé un sms disant « Ne la secouez pas, elle est pleine de larmes ». J’ai trouvé cette formule tellement jolie que j’ai demandé à Claude d’écrire une chanson. Et c’est un petit bijou.

Revenons un instant à Doisneau. Doisneau est un photographe de la liberté. Vous reprenez sur ce disque cette vieille chanson de Jacques Debronckart, « Liberté », qui fait écho aussi, d’une certaine manière, au « Liberté » de Ferrat… Pourquoi cette chanson de Debronckart ?

Elle est magnifique cette chanson, et elle ne date pas d’hier. Jacques Debronckart la chantait magnifiquement, mais ça faisait longtemps que j’avais envie de la faire. Là, j’ai trouvé que c’était vraiment le moment. Cette chanson est dans l’air du temps. Je ne vais pas dire qu’il faut réveiller les consciences, parce que je pense qu’elles sont bien en éveil. Les gens sont attentifs à ce qui se passe en politique. Et il y a de la politique dans tous nos actes, finalement. Quand vous m’interviewer, vous faites un acte politique, parce que vous savez que ce que je chante a un rapport avec la vie. On ne peut pas vivre autrement qu’avec la politique. Donc, il faut voter pour pouvoir vivre dans la liberté. Il ne faut pas s’endormir. Il faut être attentif à ce que disent les politiques, il ne faut pas être passif, il ne faut pas se dire « on verra bien ». Non, il faut être attentif et aller voter quoiqu’il arrive… Il y a tant de gens qui aimeraient pouvoir voter et tant de gens qui se sont battus pour qu’on puisse voter.

Nous avons évoqué « Pleine de larmes » tout à l’heure. J’aimerais revenir sur ce titre un instant. Vous citez dans ce titre Henri Calet qui a si bien écrit sur les petites gens. Est-il un auteur important pour vous ?

Je vais être très honnête avec vous. Vous devez connaître Monsieur Julaud qui a écrit notamment « L’histoire de France pour les nuls ». Je l’ai rencontré à une séance de dédicaces dans le Nord de la France. Nous avions sympathisé et je lui avais raconté cette histoire avec cette femme qui avait écrit « ne la secouez pas, elle est pleine de larmes ». Et il m’a dit que cette phrase était d’Henri Calet, « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » C’est de cette manière que j’ai découvert ce très grand écrivain. Il parle de la vie et des choses quotidiennes. Et c’est ce que j’aime dans ce tour que j’ai bâti pour l’Olympia et la tournée qui aura lieu l’année prochaine, c’est que ce sont des chansons que les gens peuvent s’approprier. Ce sont des chansons qui peuvent parler à tout le monde.

C’est ce qui a fait la force de votre répertoire, et qui a fait que cinquante-cinq ans plus tard, vous êtes toujours à là chanter les mêmes chansons. Elles parlent aux gens.

C’est vrai. Ce sont des chansons dans lesquelles les gens peuvent se retrouver. Elles ne sont pas démodées. Même une « petite chanson », entre guillemets, comme « Deux enfants au soleil », les gens se retrouvent dedans. Ça peut être aujourd’hui, mais ça pouvait être hier ou avant-hier. C’est important que les gens puissent s’approprier les histoires. Rappelez-vous « Des Cornouailles à l’Oural », la joie quand ces murs sont tombés. Toutes les histoires de liberté sont souvent difficiles à négocier. Regardez la détresse de ces gens qui fuient leur pays et qui ne sont nulle part les bienvenus. Tout ça parce qu’un homme ne veut pas quitter le pouvoir…

Ça fait plus d’un demi-siècle que vous chantez. En plus de cinquante ans, votre métier a profondément changé. Quel regard jetez-vous sur cette évolution ?

Je pense qu’on est assez injustes dans ce métier par rapport aux jeunes qui démarrent. Ils ont un énorme succès, on les propulse, mais on ne leur laisse pas le temps d’apprendre ni d’être et de devenir. Ils doivent produire et rapporter, rapidement. Il faut bien admettre que l’écriture a bien changé avec les années. Elle perd en profondeur. Alors, oui, il y a de jolies chansons, je ne dis pas que tout est mauvais, parce que ce n’est pas vrai ni juste, mais on ne laisse plus le temps aux artistes de prendre racines. Le deuxième disque ne marche pas ? Eh bien, on les abandonne et on passe à quelqu’un d’autre, plus rentable. Donc, les carrières ne se font plus de la même manière. On n’a plus le temps de rien. Tout passe trop vite. Il faut juste consommer. Pour la création, c’est terrible.

Isabelle Aubret - DR

Qui vous plaît dans la nouvelle génération ?

Il y a des parcours qui sont bouleversants comme celui de Corneille. Déjà, il écrit bien, il a de beaux textes et de belles mélodies. Mais il y a aussi des chansons qui passent et que j’aime. J’aime beaucoup Cabrel, Souchon, Jonasz… la petite qui débute, Louane. C’est frais, c’est assez sympa. J’espère qu’on va lui laisser le temps. Elle est encore si jeune. Il m’est déjà arrivé de me dire que cette petite, je la prendrais bien en mains pour l’aider à franchir le cap du succès. Parce que le succès n’est rien. C’est le temps qu’il faut. Il faut prendre le temps de profiter. Et apprendre à donner. Louane, elle est toute mignonne, toute juvénile, et c’est vrai que j’ai peur pour elle. Nous ne nous connaissons pas, mais j’aime cette petite. Je suis allée voir récemment un chanteur, dont je tairai le nom par respect, mais j’ai dû quitter la salle après trois chansons, je ne comprenais rien, le bruit était assourdissant. Il y a quelques années, je suis allée voir France Gall à Paris, c’était là aussi un concert plus électrique, mais ça n’empêche pas la qualité sonore et l’écoute des paroles. C’est sûr que Brel, j’ai tourné beaucoup avec lui, j’allais le voir tous les soirs. Et tous les soirs j’apprenais quelque chose. Il avait une vigueur, une santé et une générosité inouïes sur scène. Quand je vais voir certains artistes aujourd’hui, je ne reçois pas un seul instant ne fut-ce qu’un dixième de cette émotion. Je suis un peu dure, je sais… Mais je ne pratique pas la langue de bois. Je suis quelqu’un de sincère.

Nous venons d’évoquer Brel. Vous avez eu l’occasion de parler de Jean Ferrat à de nombreuses reprises dans les médias. Tout n’a certainement pas été dit, mais beaucoup. J’aimerais que nous parlions d’un homme qui a été présent au tout début de votre carrière, même si vos parcours respectifs se sont un peu éloignés par la suite l’un de l’autre, c’est Serge Gainsbourg. Quels souvenirs gardez-vous de lui ?

Serge Gainsbourg, je l’ai rencontré au début des années 60, et notamment quand j’ai enregistré « La chanson de Prévert ». On avait sympathisé. Je l’ai connu avant de m’appeler Isabelle Aubret, quand j’étais chanteuse d’orchestre au club du Vieux Colombier à Paris. Lui passait en tour de chant. Nous nous croisions souvent. Ce n’était pas encore très facile pour lui. Mais moi, je l’adorais. Il fait d’ailleurs partie des premiers artistes que j’ai écoutés quand j’ai eu les moyens d’acheter des disques. Donc, le rencontrer a été un honneur pour moi. C’était un homme très bien élevé, il avait des cheveux courts, avec un costume bien taillé. Il n’avait rien à voir avec le Gainsbourg qu’il est devenu plus tard. Mais il a toujours eu beaucoup de respect pour moi. Même quand il est devenu « Gainsbarre » entre guillemets, quand nous nous rencontrions, il avait toujours un mot gentil. Il a toujours été élégant avec moi. Je garde un très joli souvenir de lui. Je me souviens qu’on était allés voir une exposition de peinture ensemble. C’était un homme, plein de talent, il l’a prouvé après, mais fragile. Extrêmement fragile. Vulnérable.

Vous vous êtes croisés au Touquet aussi, vous en tant que chanteuse d’orchestre au Casino, et lui était pianiste chez Flavio.

Effectivement ! Ce sont de jolis souvenirs que vous me rappelez là. Mais Gainsbourg ne m’a jamais accompagné là-bas. Par contre, je garde des souvenirs magnifiques du Touquet. Je travaillais dans un cabaret qui s’appelait le « Fifty-Fifty » à Paris avec mon frère, et là, nous arrivions dans un beau Casino où il fallait être bien habillés. C’était la classe ! Le Casino du Touquet est sans aucun doute le premier endroit classe dans lequel j’ai chanté.

Après ces souvenirs, revenons au présent avec votre nouvel album. Vous sortez donc un livre-disque très classieux, avec un beau papier glacé, tous les textes imprimés et illustrés par de très jolies photos. Même si l’objet disque se perd depuis quelques années, y attachez-vous, vous, encore de l’importance ?

Ah oui. Quand j’achète un disque de Cabrel, par exemple, j’achète le disque. Idem pour Chelon. J’aime quand un objet est recherché, qu’il y ait les textes, tout du moins. C’est une marque de respect du public. Les gens peuvent ainsi découvrir ce que l’auteur a voulu dire. Vous l’avez compris, nous en avons parlé tout à l’heure, j’ai beaucoup de respect pour le travail de ceux qui écrivent, de l’amour qu’ils mettent dans leur plume. Quel courage faut-il pour se mettre devant une feuille blanche et écrire quelques strophes ! Ça me fascine et ça m’inspire le respect. Et ce respect se retrouve dans ce bel objet que nous avons publié. Et comme je le dis toujours, lire les paroles, même si on les comprend très bien à l’écoute des chansons, apporte autre chose. On se les approprie autrement.

Avant de vous quitter, je vais vous poser une dernière question qui résumera en quelques lignes ce dont nous venons de parler. Aujourd’hui, vous êtes au début d’une nouvelle aventure avec ce nouveau disque qui sort, et à la fin d’une autre, puisque vous faites vos adieux. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Vous savez, on est des débutants toute notre vie. C’est pour cette raison qu’on a tellement le trac. On débute à chaque fois. Là, je débute une dernière tournée et je veux que ce soit joli et positif. Je veux que les gens soient heureux quand ils quitteront le spectacle en se disant que c’était sans doute la dernière fois qu’ils me verraient sur scène. Il restera toujours des images et des vidéos qui traineront un peu partout. Mais ce sera la dernière fois qu’ils me verront en chair et en os. Je ne veux pas qu’ils sortent du spectacle dans la nostalgie ou la tristesse, je veux qu’ils se sentent riches de l’Amour que je leur ai donné pendant toutes ces années. [Isabelle a des sanglots dans la voix en disant cette phrase qui clôturera d’une façon très émouvante cette interview]

Propos recueillis par Luc Dehon le 6 octobre 2016.
Photos : Alain Marouani, DR

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Site officiel :
http://isabelleaubret.com/

 









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