Interview de Louis-Jean Cormier

Propos recueillis par IdolesMag.com le 23/08/2016.
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Louis-Jean Cormier © Maude Chauvin

Louis-Jean Cormier vient de publier son deuxième album, « Les Grandes Artères », un album de toute beauté profondément marqué par une poésie sombre et mélancolique, celle des amours froissées et contrariées. Nous avons été à sa rencontre pour en discuter. L’occasion également d’évoquer son parcours (et notamment au sein du groupe Karkwa) et sa participation en tant de coach à l’émission « La Voix » chez nos voisins québécois.

Le public français ne te connait pas encore véritablement alors que tu es très populaire chez toi au Québec. Dis-moi un peu dans les grandes lignes d’où tu viens.

Je viens d’une famille de musiciens, de chanteurs et de mélomanes. Mon père est chef de chœur depuis toujours, pas de façon professionnelle, mais il est très impliqué dans la chorale dans laquelle ma mère est d’ailleurs chanteuse. Mon frère travaille dans la musique, ma sœur est pianiste. En fait, ma famille est très implantée dans le milieu de la chanson. Un de mes cousins a fondé un festival de chansons, etc… Donc, j’ai grandi dans une famille très musicale… (sourire) Je pense donc que le destin m’a amené automatiquement et même directement dans ce métier d’auteur/compositeur et d’artiste de la chanson. Je pense que j’ai été un peu catapulté dans la musique par la vie, tout simplement.

Quels sont très débuts ? En groupe ? En solo ?

J’ai eu plein de groupes, comme beaucoup d’ados. Dans des genres très différents les uns des autres. Un de mes premiers groupes s’appelait Kalembourg. C’était un groupe de mon coin de pays, à 1000 km au Nord-Est de Montréal ! C’était un endroit merveilleux, mais très éloigné de Montréal… (rires) En fait du lycée à la fac, j’ai eu pas mal de groupes. Quand je suis arrivé au Cegep, l’équivalent de la Fac ici en France, j’ai formé le groupe Karkwa. On a créé le groupe au départ pour un concours, puis un deuxième, puis un troisième, puis les Francouvertes à Montréal, qui nous ont permis de jouer devant des journalistes et des maisons de disques. Ça nous a beaucoup aidés. En parallèle, j’étais guitariste accompagnateur pour des chanteuses de renom comme Lynda Lemay, Isabelle Boulay ou Laurence Jalbert. C’est le parcours traditionnel d’un jeune artiste qui veut faire de la chanson, finalement… En mêlant le côté créateur de chanson et le côté musicien professionnel.

Louis-Jean Cormier © Marcotte Boislard

Avec Karkwa, vous avez tout de même sorti quatre albums studios !

Oui, et un live pour terminer. Le groupe a commencé à bien marcher et l’aventure a pris de l’envergure au fil des années. Nous sommes devenus assez populaires. C’est vraiment avec Karkwa que j’ai décidé de lâcher tout ce que je faisais en parallèle. Je voulais me consacrer exclusivement à l’écriture, à la démarche artistique et au développement de carrière. Ça a été plus qu’une grande école, Karkwa. Ça a été quinze années de musique dans tous les sens, avec des côtés laboratoire de studio super intéressants et des tournées qui nous ont amenés aux quatre coins du globe. À la fin, on a eu un public au Canada anglophone, on a tourné aux États-Unis, en Islande, en Suède, au Danemark, en Allemagne, en Angleterre… Puis aussi en France, Belgique et Suisse, mais nous n’avons jamais réussi à véritablement percer ici. Je pense que c’est dû à des questions de timing, d’effort et de temps. Mais nous n’avons jamais réussi à devenir un peu populaires ici.

Qu’est-ce qui a fait qu’après autant d’années passées en groupe tu décides de te lancer dans un parcours solo en publiant « Le treizième étage » en 2012 ?

Avec Karkwa, tout simplement après une année et demie de tournée, nous avons décidé de prendre une pause. Tout le monde au sein du groupe voulait prendre un peu de temps pour lui et penser à ce qu’il avait envie de faire dans l’avenir. J’ai alors commencé à écrire des chansons pour d’autres, pour des amis, mais également des chansons très pop pour des chanteuses très populaires comme Céline Dion, etc… Je me suis mis à aimer ces chansons pop… et même un peu trop. Tant que je n’ai plus voulu les donner aux autres pour les garder pour moi et les chanter moi-même. (sourire) Je me suis dit que j’allais me faire un petit épisode solo, un petit trip comme ça qui allait être rigolo et divertissant. Il y avait dans cette démarche une notion de défi et de challenge qui me plaisait. Et finalement, je me suis laissé prendre à mon propre jeu en présentant quelque chose de plus pop que Karkwa, mais toujours avec cette même notion de bricolage/laboratoire musical. Les mots, par contre, étaient plus terre-à-terre, plus personnels, et au final, aussi paradoxal que cela puisse paraître, plus fédérateurs et rassembleurs. Ça a donné « Le treizième étage » qui m’a un peu dépassé. Le succès a été plus important que celui auquel je m’attendais. J’ai été un peu dépassé par les évènements… (sourire) Les fans de Karkwa ont aimé l’album, aussi bien que Monsieur et Madame Toutlemonde. Ce projet était aussi un peu plus Folk et moins Rock progressif et atmosphérique. Ce disque était plus teinté de Folk américain. Au Québec, on est entourés de toute cette culture anglo-saxonne, plus que vous ici en Europe. Du moins, je le pense. On est très influencés par toute cette culture américaine et britannique. Ça nous permet d’avoir très peu de complexes par rapport au fait d’écrire des chansons dans cette veine plus anglo-saxonne, en regard de vous, ici, en France. Je m’en rends notamment compte quand je discute avec des artistes français. Nous n’avons pas la même approche. Les français seront plus portés à chanter en anglais sur un rock britannique qu’en français. Alors que nous, ça ne nous dérange pas. Ce doit être culturel et géographique. Tout ça pour te dire que ce projet solo est vraiment arrivé comme une – très bonne – surprise, mais presque une blague au début ! Jusqu’au moment au j’ai reçu un disque d’or et que la tournée s’est jouée à guichets fermés. On a tout raflé à l’équivalent des Victoires de la Musique chez nous.

Louis-Jean Cormier © Alexandre Leclerc

Et dans ce temps, tu as été choisi pour être coach dans l’émission « La Voix », l’équivalent de « The Voice » chez nous…

Effectivement. C’était une proposition un peu inattendue et insoupçonnée à vrai dire… L’équipe de production m’a contacté en me proposant de devenir coach sur cette émission. J’ai d’abord été très étonné, et j’ai refusé. Puis, en en discutant avec mon entourage, je suis finalement devenu coach sur « The Voice » au Québec. Beaucoup de choses ont changé à partir de ce moment-là. Je croyais avoir connu une certaine forme de popularité et de notoriété, mais je me suis vite rendu compte que la télévision était un vecteur très différent ! Le public qui regarde « The Voice » est très différent du petit public que j’avais auparavant, finalement. C’est un beaucoup plus large public. J’étais habitué à un public de mélomanes assez élitistes, et là, je me suis retrouvé catapulté pendant les heures de grande écoute sur le réseau de télévision le plus populaire au Québec trois fois par semaine. Ça a changé ma vie, je n’ai pas honte de le dire. Ça a fait de moi quelqu’un de très populaire. Et j’en suis le plus heureux parce que ça n’a pas changé ma musique ni ma façon de l’écrire. Mais ça a changé beaucoup ma vie. Au début, quand j’ai annoncé que j’allais devenir coach sur cette émission, il y a eu toute une polémique autour de cet épiphénomène qui n’en n’était pas un finalement. Certains ont crié au scandale en disant que j’avais vendu mon âme au diable… (sourire) ça m’a fait bien rigoler au final !

C’était un sacré défi à relever pour toi qui venait plutôt d’une scène plus « indé » comme on dit chez nous…

(sourire) Oui ! Mais je suis assez fier d’avoir réussi à rester moi-même au milieu de ce gros cirque télévisuel…

Quand as-tu commencé à poser les pierres des « Grandes artères » ? Entre la promo et la tournée du « Treizième étage » et « La Voix », tu n’as pas dû avoir beaucoup de temps à toi…

Louis-Jean Cormier, Les Grandes Arteres(sourire) J’ai pensé à ce deuxième album très tôt finalement. Depuis mes premières esquisses avec Karkwa jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours gardé ce fil continu de composition musicale. Au niveau des textes, c’est un peu plus ciblé… j’ai besoin d’un bon coup de pied au cul pour m’y mettre ! (sourire) Mais la composition, c’est un exercice continu et régulier pour moi. Donc, même pendant la tournée et l’épisode « La Voix », j’ai continué à composer. Déjà au tout premier spectacle de la tournée du « Treizième étage », on jouait la chanson « Si tu reviens », qui figure sur ce nouveau disque qui sort aujourd’hui.

Le fait d’être nettement plus exposé médiatiquement et d’être devenu plus populaire a-t-il changé ta façon d’écrire ? Des envies de raconter des choses différentes ?

C’est vrai que tout a changé. Je ne pouvais plus marcher dans la rue ni aller au supermarché sans me faire accoster. C’est assez étrange et assez subit, finalement. Ici, en France, je reviens au point de départ, je repars de zéro, et c’est ça qui m’excite, mais chez nous, au Québec, c’est un peu étrange le rapport qu’ont les gens avec moi quand ils me voient dans la rue. Ils viennent tout de suite me parler, me demander de faire des photos, etc… C’est un drôle de clash. Donc, cette « nouvelle vie » a forcément influencé mon écriture, je ne peux pas le nier. Je pense si on va plus loin que paradoxalement ça m’a donné plus envie d’aller vers des textes plus profonds et plus personnels. Je n’ai en tout cas pas du tout voulu basculer dans un truc de pop légère qui ne me correspondait pas. Et puis, parallèlement, à l’époque où j’ai écrit les textes des « Grandes Artères », je me suis pas mal remis en question au niveau de ma vie personnelle. C’était une époque de rupture. Personnelle, certes, mais également générationnelle parce que beaucoup de mes amis étaient dans la même situation que moi. J’ai envie de dire que les textes de ce disques reflètent assez bien l’état d’esprit des trentenaires dans les années 2014/2015/2016. Ce sont des années de remises en question. C’est un disque qui est quand même moins joyeux que le premier, bien que le premier ne l’était pas tant que ça… Disons que c’est une grande réflexion sur l’amour, les départs, les retours, les ruptures, le désir de liberté. C’est arrivé en tout cas d’une manière très naturelle, et peut-être un peu, voire beaucoup, autobiographique. Je n’ai pas non plus voulu faire un disque de musique réconfortante pour être sûr de garder le public. Pas du tout. Je n’ai pas voulu aller vers ça, même si j’aime profondément la pop, je voulais aller vers un disque plus rock, plus psychédélique, à l’image de la chanson « St Michel ». Et en bout de course, à cause de la portée de ces chansons et de la façon dont elles sont arrivées, cette forme psychédélique ne collait plus vraiment. C’est plutôt une forme de folk orchestrale cinématographique qui s’est imposée d’elle-même. Il y a comme du Ennio Morricone qui apparaît, et ça je ne l’avais pas vu venir du tout ! (rires)

Toute cette mélancolie qui ressort de l’écoute de ce disque, tu ne l’as pas foncièrement cherchée, elle s’est imposée à toi, tout naturellement, avec ton état d’esprit du moment.

C’est ça. C’est sûr qu’on a beau dire qu’on écrit en s’inspirant de la vie des autres et de ce qui se passe autour de nous… mais de mon point de vue, l’écriture relève plutôt de questionnements qu’on a au fond de nous. On écrit souvent les choses qu’on a besoin d’extérioriser. J’étais un peu dans la tourmente quand j’ai écrit les textes des « Grandes artères ». J’ai d’abord dit aux journalistes que ce n’était pas ce que j’avais dans la tête à ce moment-là… mais si, ces textes sont bel et bien le reflet de ce qui s’y passait quand je les ai écrits… (sourire) L’écriture peut être une forme de thérapie. Mais ce disque, malgré sa noirceur, fait un bien fou à ceux qui se posent les mêmes questions. C’est en tout cas ce que j’ai pu comprendre avec les retours que j’ai eu au Québec quand il est sorti…

On trouve beaucoup d’éléments personnels dans tes textes, mais comme la plupart des chansons ont été écrites après les évènements de 2012 qui ont marqué le Canada [le Printemps Erable, NDLR], j’imagine que ce soulèvement t’a nourri aussi, directement et indirectement.

C’est inévitable. C’est la première fois, pour notre génération, qu’un soulèvement populaire de cette ampleur avait lieu. Les gens ont pris la rue, c’était du jamais vu. Je pense que tous les artistes, et même au-delà, tous les Canadiens, ont été marqués par ces évènements. Ça a été très inspirant pour moi, en tout cas, et ça m’a donné envie de faire des chansons plus fédératrices, à l’image de la chanson « La fanfare ». Et même si d’autres textes ont été écrits bien plus tard, ils avaient encore l’élan de cette énergie-là.

On trouve une reprise de « Complot d’enfants » de Félix Leclerc. Pourquoi ce titre en particulier ?

C’est une drôle d’idée en fait… On a enregistré beaucoup de chansons, beaucoup plus que ce dont on avait besoin. On a même pas mal de versions alternatives de certaines d’entre elles. Ça a fait beaucoup de projets au final. Et cette chanson revenait souvent. Je l’avais jouée pour un spectacle hommage à Félix Leclerc il y a longtemps. Et je me suis amusé par la suite à la rejouer en concert. Je l’aimais bien. Je l’ai donc enregistrée pour la garder. Et puis finalement, elle s’est imposée d’elle-même au fur et à mesure que le disque devenait plus sombre. L’idée d’avoir une chanson up tempo dans ce disque m’intéressait beaucoup. Et puis, c’est un concept d’interprétation, que j’ai d’ailleurs beaucoup martelé quand j’étais coach dans « La voix », c’est que la musique est très malléable. On peut tout faire avec une chanson. On peut la changer complètement tout en gardant son essence propre. Et cette chanson représentait bien ce que j’avais voulu expliquer à longueur d’émissions. C’est un choix assumé complètement. J’avais besoin d’un peu de rythme sur ce disque…

Louis-Jean Cormier © LePetitRusse

Tu es extrêmement populaire au Québec, chez nous, en Europe, nettement moins. Qu’est que ça te fait de repartir de zéro aujourd’hui en Europe ? Avec tout de même un background conséquent…

Ça me fait un plaisir fou ! C’est un mélange d’humilité profonde et une forme d’excitation intense parce que, comme tu viens de le souligner,  je repars à zéro mais avec un bagage d’expérience assez important. C’est ça qui fait toute la différence pour moi. Penser à comment on peut développer mon projet musical ici en France avec les outils qu’on a à notre disposition aujourd’hui, qu’on n’avait pas quand j’ai débuté, c’est excitant. Avec Karkwa, quand on a débuté, on n’avait pas tout ça… Il a fallu devenir de fins stratèges pour gérer les médias et l’industrie de disque en règle générale. Aujourd’hui, j’ai tout un tas d’outils à ma disposition, que je maîtrise forcément mieux. Je suis donc plus serein, plus en paix avec ça. Je n’ai pas des objectifs très précis. Je veux juste voir jusqu’où ça peut me mener. Je pense que je suis dans une meilleure démarche, que je suis plus à même d’essuyer des revers. Je n’aurai plus ce sentiment de recevoir un coup d’épée dans le dos à chaque déception. En fait, je pense que je suis dans le bon timing aujourd’hui. Et j’ai une bonne équipe autour de moi !

Au mois d’octobre, tu reviens en tournée chez nous. Que représente la scène pour toi ? Est-ce là l’essentiel de ton métier de chanteur ?

C’est ce qu’il y a de plus fort dans ce métier. Autant j’adore le laboratoire du studio, autant la scène me permet de me connecter aux gens. Et c’est pour cette raison qu’on fait de la musique. Je suis un homme qui écrit des choses très introspectives, donc, rencontrer les gens, c’est ce qu’il y a de plus fort pour moi. Et en ces temps de métamorphose du marché du disque, c’est la scène qui nous permet à nous, de gagner notre vie. C’est sur scène qu’on découvre le vrai talent des gens. À part le fait de se retrouver dans une grosse machinerie scénique, c’est sur scène que tu découvres le véritable talent de tel ou tel artiste. Avec la scène, on revient à l’essentiel, comme les troubadours des anciens temps. Il y a quelque chose de terriblement organique et terre à terre dans la scène… En plus, j’aime la tournée, voyager, partir avec ma valise et faire le tour du monde en musique. C’est ça ma vie, finalement.

« Les grandes artères » sortent aujourd’hui en France, mais ce disque est sorti l’année dernière au Québec, donc, j’imagine que tu es déjà reparti sur d’autres projets…

C’est un peu tôt pour parler de troisième album. Les idées se bousculent beaucoup en ce moment, donc, j’ai décidé de prendre mon temps. En plus, j’ai d’autres projets en chantier comme un retour à la télévision cet automne. Je co-animerai une grosse émission musicale et je serai à la barre d’une autre émission qui débutera en janvier. Je me suis rendu compte avec mon expérience dans « La Voix » que je prenais beaucoup de plaisir à faire de la télévision, que c’était un excellent vecteur pour faire connaître ta musique au plus grand nombre et que mon côté « parrain » de jeunes artistes me plaisait énormément. J’ai pris beaucoup de jeunes artistes sous mon aile ces derniers temps, en leur proposant notamment d’assurer mes premières parties. Et je voudrais continuer à faire ça dans l’avenir. Et ce que je souhaite également aussi, c’est de profiter de la télévision pour me lancer ici en France également. De nos jours, certains font des trucs incroyables mais n’ont malheureusement pas la vitrine nécessaire pour faire connaître leur musique. La télévision est un de ces moyens. Mais si ta question sous-entendait la sortie imminente du troisième album… je peux te répondre non ! Mais il y a beaucoup de choses sur le feu ! (éclats de rire)

Propos recueillis par Luc Dehon le 23 août 2016.
Photos : © Maude Chauvin, Marcotte Boislard, Alexandre Leclerc, LePetitRusse

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