Interview de Roé

Propos recueillis par IdolesMag.com le 31/05/2016.
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Roe © Nicole Bousquet

Roé, l’inoubliable interprète de « Soledad » au début des années 90, vient de publier, en librairies, le livre-disque « Au plaisir », composé d’un tout nouvel album et d’un recueil des différents textes qu’il a écrits tout au long de sa carrière. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à sa rencontre pour évoquer ce nouveau projet et, surtout, sa passion pour les mots.

Quand ce nouveau projet « Au plaisir » a-t-il commencé à prendre forme ? Quand en avez-vous posé les premières pierres ?

C’était après « Madame », qui était mon précédent projet, un concept-spectacle, même si je n’aime pas trop le mot concept qui fait penser à quelque chose d’intellectuel, alors que ce n’était pas le cas. Disons que c’était un Roe, Au plaisirspectacle qui racontait une histoire. Il y avait quatorze chansons dédiées à ma femme et à son histoire. Chacune était illustrée par un artiste différent. Toute la scène était éclairée par différentes projections d’images. Ça a été une aventure dans la chanson française très intéressante, mais assez lourde finalement. J’avais sans doute besoin de dire que j’étais français, et que j’aimais chanter en français également, alors que j’avais beaucoup chanté en espagnol. Ensuite, j’ai eu envie de faire un disque normal, sans aucune contrainte conceptuelle. L’idée du plaisir est venue peu à peu… Je dis souvent que quand je travaille sur un projet, que je suis dans une espèce de myopie artistique au départ. Je ne distingue pas encore très bien ce que je veux faire, mais au fur et à mesure que je m’approche, je distingue de plus en plus précisément où je vais. Un myope fait tout de même la différence entre un éléphant et une fleur ! (rires) Disons que ce projet a pris forme au fil du temps. J’ai écarté certaines chansons qui ne rentraient pas dans ce thème de plaisir. J’en ai gardé certaines qui, elles, pouvaient être nostalgiques, comme celle dédiée à mon père, mais qui rentraient selon moi dans le domaine du plaisir parce que dans la gravité, dans la peine, on peut tendre vers un mieux. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’agit de plaisir à proprement parler, mais d’une certaine douceur de la nostalgie. Il y a une certaine forme de plaisir à parler de quelqu’un qu’on a aimé.

Vous travaillez sur ce projet depuis combien de temps ?

Bientôt cinq ans. En fait, pour être tout à fait honnête, le disque était terminé au mois de février de l’année dernière. Il était masterisé et tout, mais comme on avait cette envie qu’il soit un livre également, le calendrier de l’éditeur ne permettait pas une sortie plus rapide. Il a donc fallu attendre le printemps 2016 pour le publier. L’attente a été longue pour quelqu’un comme moi qui a ce défaut d’impatience caractérisée… attendre plus d’un an a été très difficile. Je ne pouvais pas véritablement faire de concerts, donc, j’ai attendu… plus ou moins patiemment… (sourire)

Le fait de publier l’intégralité de vos textes concomitamment avec ce nouvel album est-elle arrivée rapidement sur la table ?

Ça s’est passé en cours de route. Au début, ce ne devait être qu’un simple disque. Et puis, un jour j’ai déjeuné avec Marion Mazauric, l’éditrice d’Au Diable Vauvert. Nous évoquions la difficulté que peuvent rencontrer le monde de l’édition et celui de la musique. Et donc, l’idée a germé de sortir ce disque Au Diable Vauvert. Au début, ça paraissait compliqué de sortir un disque en librairies, mais l’idée a mûri et nous nous sommes lancé ce pari de sortir ce nouvel album accompagné d’un recueil de textes. Marion Mazauric est une éditrice assez rock’n’roll ! (rires) Nous nous sommes lancé ce défi lorsque j’avais quasiment terminé d’enregistrer le disque. Cette rencontre a donc fait que nous avons décidé de nous allier pour sortir ce disque, et de la même manière… sortir des chemins battus. J’étais content qu’elle apprécie mes textes au point de vouloir les publier. J’ai ressenti une certaine fierté. C’est tout de même une pointure dans le monde de l’édition… Donc, nous nous sommes mis en quête de réunir tous ces textes.

Qu’est-ce que ça représente pour vous de publier l’intégralité de vos textes ? C’est un acte important, finalement, pour un auteur.

C’est une vie… Il y a un côté un peu flippant d’imprimer sur papier les mots qu’on a écrits au fil des années. Au départ, je ne vous cache pas que j’avais un peu peur… j’avais peur de tomber sur des choses bizarres. Mais en me retournant sur ces textes, j’ai finalement été assez satisfait de me relire. Chaque texte marquait un moment de ma vie. Tous sont très intimes, finalement. Sur le coup, on pense souvent écrire sur un moment précis qui nous inspire et puis on se rend compte des années plus tard qu’on écrivait en réalité sur un tout autre sujet. Il y a toujours quelque chose de très intime dans les chansons, même les plus légères. Finalement, c’est un peu une espèce de psychanalyse de relire ce qu’on a pu raconter au fil du temps. On se rend compte qu’on a eu l’impudeur de raconter des choses aussi intimes. Les chansons parlent autant de mes parents que de mes enfants ou de sexe. C’est très intime tout ça… évidemment, tout le monde ne comprendra pas tout ça, mais moi je le sais quand je les relis. Donc, oui, j’ai eu un peu peur de les publier. Et en même temps, j’ai ressenti une certaine forme de satisfaction en me rendant compte que j’avais toujours écrit un peu de la même manière finalement. Même si la forme change entre le français et l’espagnol, ce ne sont pas les mêmes matières de travail, la terre de sculpture des mots n’est pas la même, finalement, j’ai toujours un peu raconté la même chose. Du moins sur quelques grands axes. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on les a classés par thème dans le livre. Ce sont des thèmes récurrents dans mon travail. L’amour, l’identité, l’absence,…

Un mot sur le français et l’espagnol, vous deux langues. La forme change d’une langue à l’autre. La sonorité des mots, la rythmique des phrases, tout est différent. Mais au niveau des thèmes, abordez-vous les mêmes dans une langue ou dans l’autre ? La langue influe-t-elle sur le sens que vous allez donner à un texte ?

Franchement, je ne sais pas. Il faudrait que je regarde mes textes d’un peu plus près. Je ne sais pas s’il y a eu un déséquilibre dans un thème en particulier… mais je n’en suis pas sûr. Vous savez, je pense sincèrement qu’on écrit toujours un peu la même chanson, mais à des moments différents, des moments gais, tristes, d’espoir, de désespoir. Je pense que c’est plutôt dans la forme que ça change, pas véritablement dans le fond. L’écriture est plus métaphorique en espagnol. La métaphore est un matériel formidable pour un auteur. Les images déclenchent un champ poétique. C’est quelque chose de très normal en espagnol. La variété espagnole la plus basique utilise beaucoup de métaphores. Le français s’y prête moins. D’ailleurs, quand on regarde le répertoire, la chanson française n’est pas remplie de métaphores. Le français est une langue plus précise. Et c’est pour cette raison, je pense, que j’écris de plus en plus en français avec le temps. Dans ce dernier album, il n’y a que deux chansons en espagnol. Et une que j’ai commencé en espagnol et terminée en français…

Roe © Vanessa Gilles

Je vous posais la question parce que j’avais lu dans votre bio que vous parliez français avec votre papa et espagnol avec votre maman. Je me suis dit que là aussi une langue était peut-être associée à des sentiments différents de l’autre.

Forcément… Mais là c’est du domaine de l’inconscient. C’est une colle que vous me posez-là, il faudrait que j’y réfléchisse à tête reposée. (sourire) J’ai en tout cas l’impression qu’il y a eu cette recherche d’identité en moi pendant très longtemps. Même en regardant tout simplement un match de football. Suis-je pour la France ou pour l’Espagne ? J’ai été traité de sale espagnol en étant petit et j’ai répondu à ça en devenant premier de la classe… J’ai été rejeté en Espagne par les espagnols, et je le suis encore parfois. Et en France, j’ai longtemps été considéré comme l’espagnol de service. Ça a forgé ma personnalité. Dans le bon sens, en m’obligeant à devenir meilleur que la moyenne, ou en tout cas en essayant de l’être. Et de l’autre côté, ça a sans doute créé une blessure. Et puis, il y a un certain moment, au bout de la cinquantaine… il m’a fallu longtemps… où j’ai accepté cette identité. C’est bizarrement en faisant ce disque tout en français, « Madame », que j’ai affirmé ma nationalité française, et que j’ai repris la nationalité espagnole. Comme s’il fallait que je compense quelque chose, comme si je ne devais pas oublier ma maman… En tout cas aujourd’hui, je suis débarrassé de ça, je me sens complètement français, mais la quête d’identité est au cœur de mon travail, c’est vrai. Quand je dis dans l’une de mes chansons « Je ne suis pas américain », ce n’est pas que je n’aime pas les américains, ce qui n’est absolument pas le cas, c’est une manière de dire que je ne comprends pas les gens qui font semblant d’être américains, et qui sortent un mot anglais toutes les trois phrases, portent des casquettes ou des T-shirts NYC ou qui dénigrent notre culture française…

J’aimerais qu’on évoque un peu les chansons qui composent ce nouvel album, « Au plaisir », et notamment « En avant », qui est une formidable chanson de courage. Dans quelles circonstances cette chanson est-elle née ?

Cette chanson, je crois que j’ai mis trente ans à l’écrire… Elle doit avoir des dizaines et des dizaines de versions. J’ai changé les paroles, la mélodie, tout y est passé… Je ne l’avais jamais terminée, et je ne sais pas vraiment pourquoi. Et même cette dernière version qui figure sur le livre-disque, je l’ai encore remixée un peu plus latine au tout dernier moment. C’est une chanson qui a toujours bougé, qui a toujours été en chantier. C’est certainement aussi celle qui me ressemble le plus, mais qui a été la plus difficile à écrire. Ce sentiment est assez difficile à exprimer, cette impuissance qu’on a face à quelqu’un qui est dans le désarroi, qui souffre. Cette chanson, on l’aime ou elle dérange. Mais pour moi, elle est très importante. Ce disque aurait peut-être pu s’appeler « En avant ». Et je vais même aller plus loin, ce livre-disque, avec le nouvel album et le recueil de mes textes, aurait sans aucun doute pu s’appeler « En avant ». Je travaille depuis longtemps avec des artistes autres que musiciens. Ils ont les mêmes préoccupations que nous, musiciens et auteurs, mais leur façon de l’exprimer est différente. Et souvent je me suis rendu compte qu’ils essayaient d’évoquer des choses qui n’allaient pas. Et je leur disais toujours que le défi était de parler de ce qui allait. Il faut donner du positif. Parler du négatif est assez facile dans le fond. On a besoin de positivisme pour avancer. D’ailleurs, dans mon œuvre, il n’y a qu’un seul titre qui soit véritablement désespéré, c’est un générique de film qui était le désespoir absolu. Dans aucune de mes chansons, il n’y a un endroit de bascule ou je dis « allez, en avant ». C’est vraiment un thème qui me caractérise. C’est quelque chose qui est très fort en moi. Et je suis aujourd’hui heureux de l’avoir sortie de ce tiroir dans lequel elle s’ennuyait. Être arrivé à la terminer me rend le plus heureux. Elle n’a pas toujours fait l’unanimité autour de moi pourtant…

Vous avez travaillé tout au long de votre parcours avec de nombreux artistes venant d’horizons très différents les uns des autres, Iggy pop, David Gilmour, Laurent Voulzy, Ismaël Lo, CharlÉlie, Stephan Eicher… Et au début des années 90, vous avez même joué en première partie de David Bowie.

Oui, oui, aux Arènes de Fréjus…

Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Le regret de ne pas avoir pu lui parler. (sourire) Il avait des gardes du corps partout. C’était un bonhomme un peu fragile qui était extrêmement protégé. Vous savez, j’ai commencé en jouant ses chansons. C’est un exemple de créativité à l’état pur. Il ne suivait que sa propre direction. Il est inutile de vouloir copier quelqu’un quand on est artiste, il faut suivre sa propre direction. Lui était de ceux qui l’avaient compris. Il a écrit des chansons merveilleuses. Mais je n’ai pas eu l’occasion de discuter avec lui, malheureusement. L’anecdote de ce jour-là, c’est la peur que j’ai ressentie avant de monter sur scène. J’avais un problème de corde, j’avais oublié d’en prendre de rechange… S’il m’arrivait un pépin, je ne savais pas ce que j’allais bien pouvoir faire ! (sourire) Et tout d’un coup, quand je suis monté sur scène, je me suis rendu compte que le public attendait David Bowie. J’ai ressenti une trouille bête qui a duré quelques secondes, mais dont je me souviens… Après, la magie de la scène a opéré. Ensuite, quand je suis sorti de scène, je l’ai croisé, mais je n’ai pas pu l’approcher. Je me suis dit qu’il vivait une vie de grande solitude… C’est un regret de ne pas l’avoir rencontré. Il est en tout cas un artiste énorme. Il laisse derrière lui une œuvre impressionnante.

En parlant de scène, comment l’abordez-vous avec ce projet-ci en particulier ?

Je tiens un bon équilibre en ce moment. Malheureusement, je suis contraint de changer régulièrement de musiciens parce que je suis mouvant au niveau des arrangements. Je suis dans une quête particulière en fonction des différents projets. À la base, j’adorais le côté guitare/basse/batterie du rock. J’adorais cette énergie, et ça me plait encore aujourd’hui de temps en temps. Mais avec ce projet-ci, c’est un peu différent. Un pianiste m’accompagne. Ça me permet de retrouver une certaine harmonie dans les arrangements. Et puis, il y a aussi des percussions pour le côté latin. Cette formule me satisfait aujourd’hui parfaitement. Ce groupe que j’ai aujourd’hui est taillé pour n’importe quelle scène du monde, les plus grandes comme les plus petites. Partout, ça peut le faire. Il fait ressortir ce côté latin qui est fondamentalement en moi. D’ailleurs beaucoup de gens qui me suivent depuis quelques-années m’ont dit que c’était la meilleure formule que j’avais testée.

Comme vous me l’avez dit, ce projet a mis du temps à voir le jour. J’imagine que vous vous êtes déjà remis sur d’autres rails…

Oui. J’ai un gros défaut, dès que je termine quelque chose, il faut que je sois alimenté par la suivante. J’avais un projet de jazz que j’avais mis de côté. J’ai beaucoup aimé le jazz étant petit, mais pas trop ce qu’il était devenu avec le temps, cet espèce de jazz-rock. Donc, j’avais en projet de faire quelque chose d’un peu jazz/rumba/club. Quelque chose qui ne garde que le plaisir de chanter de superbes mélodies. Je ne l’ai pas attaqué tout de suite tout de même parce que là, je me suis dit que j’allais m’occuper véritablement de mon dernier bébé. Je veux lui donner une chance d’arriver aux oreilles des gens, ce qui est devenu extrêmement difficile aujourd’hui. Si on n’est pas chez Universal, c’est assez difficile. Mais si j’ai quitté Universal il y a quelques années, ce n’est pas pour y retourner aujourd’hui. Je suis donc obligé de travailler différemment.

Vous faites des lectures en librairie, je pense.

Exactement, avec mon épouse. C’est extrêmement facile à monter, il n’y a pas la lourdeur d’un groupe. Et c’est très intéressant de lire les textes uniquement. D’ailleurs, je chante de moins en moins pendant ces lectures, pour justement laisser leur place aux mots. Et ça fonctionne très bien. C’est un projet lié « Au plaisir ». Je vais aussi monter à la capitale pour défendre ce projet… Il y a également des clips à faire autour de ce projet. Et puis, tous les jours depuis janvier, je travaille sur une série de dessins animés dont je crée les musiques. Je suis également producteur de concerts de flamenco, donc je m’occupe de ce genre de choses aussi. Et puis, forcément, j’écris de nouvelles chansons. L’écriture est une urgence. Les chansons s’accumulent, mais je ne leur ouvre pas encore la porte du studio. Chaque chose en son temps. Comme vous le voyez, je suis bien occupé en ce moment…

Propos recueillis par Luc Dehon le 31 mai 2016.
Photos : Nicole Bousquet, Vanessa Gilles

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