Interview de Jean-Luc Lahaye

Propos recueillis par IdolesMag.com le 28/04/2016.
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Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

Tout a été dit, ou presque, sur Jean-Luc Lahaye. Et surtout ces dernières années ! La rumeur a été nourrie pas la rumeur et relayée par certains médias peu scrupuleux probablement en mal de sensationnel. L’artiste vient de publier un ouvrage, « Classé Confidentiel », aux Éditions Carnets Nord / Montparnasse, dans lequel il livre sa vérité sur ses récents démêlés avec la justice. Un récit poignant qui a retenu toute notre attention. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de Jean-Luc afin d’évoquer la sortie de cet ouvrage dans lequel il revient sur ce funeste épisode de sa vie, mais également sur d’autres moments, tellement plus heureux (ou moins), qui ont jalonné son parcours. Rencontre sans langue de bois avec un homme en colère, mais pas à genoux, et – surtout – un artiste magnétique qui déchaîne les passions depuis une trentaine d’années et qui planche actuellement sur de nouvelles chansons…

Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce livre « Classé Confidentiel » ? Sans employer de grands mots,  et parler de thérapie, était-ce une façon de remettre certaines choses en place ? De passer à autre chose ?

Jean-Luc Lahaye, Classe ConfidentielC’est un éditeur, par le biais de Fabien Lecœuvre, qui m’a approché pour me dire d’écrire un livre sur ce qui venait de m’arriver, sur ce lynchage que je venais de subir, pour expliquer ce que j’ai pu ressentir. Et en même temps, écrire un livre comprenant de nombreuses anecdotes sur ce qui s’était passé dans ma vie ces trente dernières années. C’était au mois de juillet dernier. J’ai commencé à écrire ce livre en essayant de faire un effort de mémoire… J’ai d’ailleurs appelé quelques copains d’enfance et de mes débuts pour rafraîchir ma mémoire. J’ai une mémoire un peu sélective… (sourire) Et puis voilà, l’écriture de ce livre s’est déroulée très naturellement. J’écrivais chez moi, sur ma terrasse, trois heures par jour et après, j’allais faire du sport. Et pour répondre à votre question précisément. Dire que c’était une thérapie, non. Mais une mise au point, oui.

On dit toujours que l’écriture est un exercice salvateur. Mais dans ce cas précis, j’imagine que ça a pu être douloureux. Toute cette histoire était encore loin d’être digérée…

Quand j’ai écrit ce livre, très honnêtement, j’étais encore en colère. Et aujourd’hui encore, il me reste un peu de colère, je ne vous le cache pas. Il y a des gens avec qui certains différends seront irrévocables. Je pense notamment à ces deux journalistes qui ont lancé la rumeur disant que je détenais des images pédopornographiques, alors que je suis un père de famille et président d’une fondation d’enfants… ça m’a juste donné des envies de meurtre. Ces deux journalistes n’ont jamais formulé la moindre excuse, ni même publié un article expliquant qu’ils s’étaient trompés et que la justice m’avait donné raison. Jamais ils n’ont reconnu qu’ils avaient relayé une rumeur. Donc, oui, j’étais très en colère. J’ai donc écrit les choses d’une manière très pugnace. C’était ma façon de répondre à ces gens-là et à tout ce que je pouvais lire sur internet également…

Aujourd’hui quand vous montez sur scène, vous faites gaffe à ce que vous dites ou aux gestes que vous pouvez faire, alors que, par définition, un artiste sur scène est en liberté totale. C’est un don de soi la scène, pas quelque chose qui doit être calculé. Cette retenue n’est-elle pas trop difficile à vivre pour un artiste comme vous qui aime viscéralement la scène ?

Si. Et vous avez raison, vous dites exactement ce que je ressens quand je monte sur scène aujourd’hui. Lors de mes derniers concerts, je me suis senti bridé. Et je pense notamment à une scène que je viens de faire en Suisse. Je n’étais pas figé, mais ce n’était pas loin d’être le cas. Je n’ose plus adopter d’attitudes gestuelles ou d’identités gestuelles. Je n’ose plus. Cette histoire m’a figé dans une attitude scénique qui n’est pas la mienne. Mais ça va s’arranger, c’est certain…

Finalement, ce genre d’histoire laisse beaucoup de séquelles.

Ce qui a été le plus marquant pour moi, c’est lorsqu’il y a eu cette parodie de procès… Il y a deux ans, il y a donc eu une alerte Facebook à mon sujet comme il y en a 20 000 par jour. Lorsque la mienne est tombée, une brigade de police s’est certainement dit que c’était chouette et a décidé d’enquêter. Je l’ai su par la suite, c’est une brigade entière qui a été mise sur le coup… Ils ont sillonné la France pour rencontrer les familles des fans pour les questionner à mon sujet. Ils les ont convoqués et ont presque exigé auprès des parents qu’ils portent plainte. De quoi ? On ne le sait toujours pas. Personne n’a porté plainte et personne n’a été victime de quoi que ce soit. Au bout de six mois, cette brigade est revenue bredouille… Mais malgré ça, ils m’ont convoqué, parce qu’il fallait justifier six mois d’enquête… Vous savez ce que ça coûte six mois d’enquête ?... Ce sont des déplacements en train, en avion, des nuits d’hôtels, etc… Puis j’ai été convoqué avec mon avocat, qui est arrivé par la suite, parce que je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Ce qu’on me reprochait ? D’avoir dialogué avec une fille de moins de quinze ans. Alors que je lui avais dit qu’elle était trop jeune, qu’elle était encore un bébé, et qu’elle revienne quand elle serait plus âgée. Mon avocat a demandé si c’était criminel ? On lui a répondu que non, mais que j’avais continué à lui parler. À quel âge ? Seize ans et demi. Ce n’était pas criminel non plus… Mais j’avais soi-disant préparé mon délit alors qu’elle était mineure ! Mais vous savez, un chanteur a des centaines de demandes d’amis par jour. Des fans de toutes sortes d’ailleurs. Le seul délit que j’ai soi-disant commis, c’est d’avoir dialogué avec une de ces fans sur Facebook. Voilà ce qu’on peut me reprocher. Imaginez-vous ! Ce n’est, il faut bien l’admettre, rien de rien ! Et tout cela se transforme en « Jean-Luc Lahaye détient des images pédopornographiques », « Jean-Luc Lahaye a violé une mineure »  ou que sais-je ? J’ai tout lu, ou presque. Et voilà… un soir, je regarde BFM TV et je découvre tout ça. Imaginez-vous ce que j’ai pu ressentir ?!...

Dedicace de Jean-Luc Lahaye pour IdolesMag

La machine s’est emballée sur rien, comme souvent. Mais comme vous êtes Jean-Luc Lahaye, vous êtes un « bon client »…

Voilà ! Lorsque j’ai été convoqué … je n’ai jamais été mis en examen puisqu’il n’y a pas de victime… le procureur avait fait venir des associations, des parties civiles, pour qu’il y ait quelqu’un en face de moi, sinon, il n’y aurait eu personne. Finalement, c’est une brigade qui m’a accroché à son tableau de chasse sur une simple phrase, « reviens me voir quand tu seras majeure ». Et de là, on m’a reproché d’avoir « préparé le terrain ». C’est la seule chose qu’on puisse me reprocher. D’ailleurs la seule condamnation que j’ai eue, c’est corruption sur mineure de moins de dix-huit ans. J’aimerais savoir ce que ça veut dire… J’ai presque envie de leur dire de ne plus regarder les pubs à la télé ou sur les bus. Parce que là, on est en pleine corruption aussi… Voilà, ce qu’on me reproche. Vous conviendrez que ce n’est pas grand-chose. J’ai été innocenté.

Malheureusement, ça, ça fait moins vendre, c’est moins tape à l’œil…

C’est terrible parce que la rumeur se nourrit de la rumeur. J’ai d’ailleurs fait appel de la dernière condamnation, « corruption sur mineure de moins de dix-huit ans ». Malheureusement, c’était le 1er avril et je n’ai pas pu me rendre au procès en appel parce que j’enterrais ma mère ce jour-là. Elle est partie le 23 mars. J’ai fait savoir à mon avocat que je ne pourrais pas me rendre à ce procès et il m’a signifié qu’on ne pouvait pas se rendre en appel sans présence. La cour a donc exigé que je sois là, alors que ce jour-là, j’enterrais ma mère. J’ai donc fait savoir à mon avocat que je ne viendrais pas et que je renonçais à cet appel. Voilà la fin de l’histoire.

Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

C’est une triste histoire, de laquelle personne ne sort gagnant ni grandi. Ni vous, qui avez souffert de la rumeur, ni la justice.

Oui, c’est une triste histoire qui me laisse beaucoup d’amertume. Et surtout, qui ne m’a pas du tout réconcilié avec la justice de notre pays. Ce procès qui devait durer une vingtaine de minutes, c’était une tempête dans un verre d’eau, je n’aurais jamais dû être convoqué. Ce procès a été une parodie. Lors de celui-ci, on a même repris certaines paroles de mes chansons… Vous imaginez jusqu’où ça a été ?!... Ce sont des chansons, et uniquement des chansons. On m’a demandé si je reconnaissais avoir écrit ces paroles. Que voulez-vous que je dise ? Oui, je les ai écrites ! Après, il y a eu les photos de scène… On a ressorti des photos où on me voit en tenue de scène en cuir, torse nu… On m’a accusé de fétichisme et de provocation. J’ai été jugé pendant 3 heures et demie sur sept sur mon métier, sur mon catalogue et sur mes chansons. C’est un truc de fou !

C’est ce qui est le plus choquant, à mon sens. Parce que l’artistique reste de l’artistique. Et il doit le rester. La scène, c’est de la scène, c’est du jeu. C’est tout. Une chanson n’est qu’une chanson. Rien de plus. Tout ça est de l’ordre de la fiction. Ni plus ni moins.

Pendant tout ce procès, j’étais comme dans un film. Je me demandais si je devais me pincer pour savoir si j’étais dans une mauvaise série B. À un moment, j’ai interrompu la présidente en lui demandant si quand Bruce Willis faisait 150 morts dans un film il était pour autant un criminel. Sa réponse a été cinglante : « vous n’êtes pas Bruce Willis ! ». Un amalgame volontaire a été fait entre mon espace artistique et la réalité des choses. J’étais condamné d’avance. Tout simplement.

Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

Heureusement, « Classé Confidentiel », ne relate pas que cette triste histoire. Vous y évoquez aussi votre parcours. Et si vous le voulez bien, j’aimerais qu’on parle aussi dans le cadre de cette interview de toutes ces années où il s’est passé de bien belles choses dans votre vie !

Vous avez raison ! (sourire)

Je pense notamment à ces quelques années pendant lesquelles vous avez vécu chez Dalida. Vous avez rarement parlé d’elle et des rapports que vous entreteniez avec elle, finalement. Qu’est-ce qui vous a incité à le faire aujourd’hui ?

Dalida… C’est une grande histoire dans ma vie. C’est Dalida qui m’a fait découvrir Montmartre, où je vis encore aujourd’hui. De ma terrasse, je peux voir le cimetière de Montmartre et le mausolée de Dalida. Dalida est une femme qui a compté énormément pour moi. Peu de gens savent que j’ai vécu dans sa maison pendant cinq ans. Je l’ai côtoyée tous les jours ou presque pendant ces cinq années. Aujourd’hui, lorsque je sors de chez moi, je passe presque toujours devant le cimetière de Montmartre. Lorsque j’écrivais ce livre, je me suis arrêté au feu en haut du pont de Caulaincourt. Et j’ai eu un petit regard vers ce mausolée de marbre que l’on peut voir. D’un seul coup, m’est apparue l’évidence qu’il fallait que je parle d’elle, que je révèle, de mon point de vue et de ma sensibilité, qui elle était. Qui était la femme hors scène. Puisque finalement, j’étais dans son intimité. Dieu qu’elle était pure son intimité ! Et comme elle était troublante. Troublante par sa solitude et sa rigueur. Sévère, parfois. Et surtout vis-à-vis d’elle-même. Le dimanche, elle aimait participer à des parties de cartes avec Bruno son frère (Orlando), Pascal Auriat, Pascal Sevran et toute la bande… C’était de grands éclats de rires et parfois des disputes. Je me souviens de certaines fois où elle était presque confrontée à une situation d’arbitre. Combien de fois  ne l’ai-je pas vue arbitrer une partie ? [Et là, Jean-Luc prend l’accent de Dalida, NDLR] « Non, tu as tort ! Et je vais te dire pourquoi ! Tu as tort et tu as menti. Mais tu es mon ami et je te donnerai toujours raison. Mais de toi à moi, nous savons que tu as tort ! » Et elle expliquait pourquoi. Et le plus souvent d’une façon très rigolote parce qu’elle se trompait parfois de mots… [Jean-Luc semble profondément ému en repensant à ces instants.] C’était de cette Dalida que je voulais parler, cette Dalida que peu de gens ont eu la chance de connaître. C’était une femme admirable, bien au-delà de l’artiste. Admettons qu’elle n’ait jamais été artiste ni chanteuse, je l’aurais trouvée fascinante de la même manière…

Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

Vous venez d’employer le mot rigueur en évoquant Dalida. C’est un mot qui revient à plusieurs reprises dans votre récit. En parlant de Dalida, mais également de Zizi Jeanmaire, dont vous avez été chauffeur. Vous employez aussi le mot exigence. Sont-ce deux valeurs essentielles pour un artiste, la rigueur et l’exigence ?

La rigueur, je pense qu’elle s’adresse aux artistes qui ne sont pas sûr d’eux. Et je reviens à Dalida, parce qu’elle n’était pas sûre d’elle. Dalida était une femme qui travaillait énormément et qui avait peur que sa voix ne la lâche. Elle faisait des vocalises tous les jours. En contre-exemple, j’ai dû en faire trois fois dans ma vie. Et encore ! (sourire) Tous les jours, elle faisait ses vocalises. Elle faisait également très attention à son poids. Quand elle prenait cent grammes, elle menait un véritable combat. Ça pouvait prendre des proportions dramatiques. Elle avait une rigueur exemplaire. D’autres artistes mettent l’accent sur d’autres choses. Moi, par exemple, c’est l’alimentation. Je fais très attention à ce que je mange. Elle, c’était le poids et la voix. Pour ce qui est de l’exigence, je trouve que tous les artistes devraient avoir l’exigence de l’exigence. Je ne l’ai pas toujours eue, j’en conviens… parce que l’exigence, ça commence par le choix des chansons dans un album. Même si une chanson vous plait beaucoup, si on pense que c’est le vilain petit canard, on l’écarte. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de ne pas avoir l’exigence d’écarter une chanson ? Même si certaines sont devenues des succès… Une telle chanson peut aussi devenir un poids pour la suite d’une carrière parce qu’elle ne correspond pas vraiment à qui on est ou qu’elle va mal vieillir. J’ai eu des succès énorme qui ont mal vieillis et que je ne chante d’ailleurs plus. Ce sont des chansons qui n’ont pas traversé le temps, comme si elles avaient eu un code barre et une date limite. L’exigence, ça peut passer aussi par la tenue de scène. Gilbert Bécaud me l’avait dit, comme Maurice Chevalier l’avait dit à Johnny, il faut soigner son entrée, sa sortie et sa tenue de scène. Et Gilbert m’avait dit que moi qui avait trente ans à l’époque, je devais en profiter pour me changer pendant mon tour de chant. « Profites-en pour faire de fausses sorties. Fais rêver ton public ! ». Je vais d’ailleurs faire un aparté et vous raconter une anecdote, Gilbert Bécaud était venu me voir pour mon premier Olympia. J’avais fait sa première partie en tournée et il était venu m’encourager dans la loge. Il trouvait que je lui ressemblais au même âge. Je lui avais dit que je lui avais réservé deux fauteuils au deuxième rang. Et il m’a répondu « surtout pas ! Je vais m’asseoir à ma place, en coulisses, parce que l’Olympia, c’est chez moi, c’est ma maison. Je m’assiérai sur le petit fauteuil que j’ai dans ma loge, côté cours. Là, je serai aux premières loges pour t’observer ! » Je pense que c’est le jour où j’ai eu le plus le trac de toute ma vie ! (rires) Gilbert avait une exigence sur scène. Il faisait même ses fausses sorties dès la huitième chanson… juste pour fumer et boire un coup ! Son régisseur l’attendait avec une cigarette allumée dans la main, une serviette et un verre de whisky. Sacré Gilbert ! (éclats de rires) Il avalait son verre de whisky cul-sec, tirait six ou huit taffes d’affilée sur la cigarette et s’épongeait le front. Et quand il revenait tel un soldat conquérant sur scène, on voyait encore la fumée sortir de son nez… (rires) Sur scène, il était extraordinaire Gilbert. Et je trouve qu’aujourd’hui, on ne lui rend pas du tout hommage. La télé et les médias en général ont oublié qui était Gilbert Bécaud. Quelque part, les médias l’ont tué une seconde fois.

Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

Ce qui est complètement injuste, parce Bécaud laisse derrière lui un répertoire d’une richesse infinie.

Peut-être qu’un jour les gens se réveilleront ? Je le souhaite en tout cas. C’est à tous ceux qui l’ont aimé, comme vous et moi, qu’il faut faire confiance pour qu’on ne l’oublie pas. Vous savez, je me serais damné pour avoir une chanson comme « Je reviens te chercher ». Damné ! Et même « Et maintenant ». Cette chanson a tout de même eu plus de huit cent versions dans le monde. Les plus grandes stars l’ont chantée. Je pense à Shirley Bassey, Elvis Presley et tant d’autres… C’est considérable. Pourquoi ne parle-t-on pas de cette chanson alors que parfois les médias nous rabâchent avec des titres beaucoup plus légers et sans grand intérêt… Je vais vous faire une confidence, ma pauvre maman est enterrée à 40 mètres de Gilbert Bécaud. Elle est entre Gilbert Bécaud et Michel Delpech. Ce sera également ma future demeure.

Vous venez de me dire qu’une chanson peut parfois être un poids dans une carrière. Et vous en parlez dans le livre également, en disant que vous avez réalisé que votre carrière était bâtie sur un répertoire plus léger que ne l’est votre âme. Est-ce un regret ?

Oui. J’ai tenté de prendre le fameux virage avec « Lettre à la vieille », mais il était déjà trop tard. Elle venait après « Papa Chanteur ». On dit souvent qu’à l’ombre d’un chêne, rien ne pousse. Derrière un succès comme « Papa Chanteur », il fallait laisser un peu de temps. Derrière un premier grand succès, il faut enchaîner. Je pense que Johnny a été confronté au même problème avec « Que je t’aime ». Pour ma part, le virage n’a pas pris, j’ai fait ce qu’on appelle une sortie de route… (rires) « Lettre à la vieille » était une chanson très noire, très dure. Et puis, il faut dire aussi que la presse en général m’avait catalogué comme chanteur à minettes. Je faisais la une de tous les journaux et c’était déjà un peu trop fort pour arriver avec une chanson d’adulte avec une certaine maturité et de l’expérience. J’avais encore un physique un peu trop teenager pour chanter ce genre de chanson. Mon producteur Gérard Pédron, qui n’est plus là aujourd’hui et qui a été mon mentor, me disait toujours « Ne te prive pas de ce physique, Jean-Luc. Il faut l’exploiter. C’est comme ça que tu vas vendre des disques, sinon, personne ne t’attendra. Ce sont les jeunes qui achètent tes disques… » Je me suis fait tout naturellement influencer à la fois par Gérard, et ce n’est pas un reproche parce qu’il a été formidable avec moi, comme personne, et à la fois par les maisons de disques et certains médias qui exploitaient le filon. J’ai eu la faiblesse de ne pas imposer des chansons plus fortes, avec plus de grain, plus de texte… Moi qui avais un passé très riche, très dense, on a fait de moi un chanteur à minettes, léger par définition… Je pense qu’est venue de là mon envie d’écrire « Cent familles » en 1985.

Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

Au bout du compte, le tube – ou plutôt les tubes, dans votre cas – ça a un effet pervers…

Oui. Et c’est le prix à payer. Un tube, comme le disent les experts en la matière, c’est creux dedans… (rires) Et il n’y a rien de plus vrai ! Mais un tube, c’est aussi un succès, donc il ne faut surtout pas le dénigrer. Mais l’effet pervers existe. On le paye un jour ou l’autre. Un tube, il faut vivre avec, pendant toute une carrière. Ça fait partie d’un répertoire, même s’il est parfois en dissonance avec les autres chansons.

Tout au long du livre, vous racontez une partie des rencontres que vous avez pu faire tout au long de votre parcours. Des anonymes aux plus illustres. Quelle est la rencontre qui vous a en fin de compte le plus marqué ?

Il y a deux sortes de gens… Ceux de l’intimité, ceux qui m’ont marqué et qui m’ont permis de devenir un homme… Je pense notamment à celui qui a été mon père bis. Qui a été mon vrai père, finalement puisque mon vrai père je ne l’ai pas connu… Mais ce n’est pas marquant pour le public. Évidemment, Gérard Pédron aussi a été une rencontre marquante dans ma vie. Sans tomber dans un lieu commun, je vous répondrais bien aussi quelqu’un comme Coluche. Quand je l’ai rencontré, il était au top du top. Et finalement, contrairement à ce qu’on pouvait croire, il était dans sa vie privée un gros nounours qui fondait en larmes quand il perdait un petit chat… alors qu’il était caustique et grinçant devant les caméras… Il y a aussi Sœur Emmanuelle… Je n’avais qu’une crainte quand je l’ai rencontrée. Je l’idolâtrais presque. Ma modeste action humanitaire, au travers de ma fondation au regard de ce qu’elle faisait avec les chiffonniers du Caire, pouvait paraître bien dérisoire…  Elle a vécu pendant combien d’années dans les détritus avec tous ces gamins ?  Sans faire de blasphème, Sœur Emmanuelle était comme un Dieu pour moi. Une sainte vivante. Et je n’avais qu’une crainte, d’être déçu en la rencontrant. Il ne faut jamais rencontrer quelqu’un qu’on admire ou qu’on adule. Et bien au contraire… Cette femme que j’ai accueillie au sortir du taxi, au premier regard, j’ai senti qu’elle était vraie. Tout au long de cette après-midi, dans le cadre de « Lahaye d’Honneur », elle a patienté bien gentiment. Elle avait refusé la loge qu’on lui avait allouée, disant que c’était bien trop luxueux pour elle. Je ne savais plus où la mettre puisque toutes les loges étaient formidables… (sourire) Je lui ai proposé d’aller dans mon bureau, qui était, comme tous mes bureaux, un bureau de bohème. J’entrepose dans mes bureaux tout ce que je chine aux puces de Clignancourt. Des jantes de voiture, des statues, des cadres, des miroirs baroques, que sais-je ? Mon bureau, c’est un marché aux puces bis ! Et quand elle a vu mon bureau elle a dit « Ah ! Ça me ressemble ! » Elle s’est assise dans le fauteuil en me disant que ça lui irait très bien comme ça. J’en ai profité pour lui demander si ça l’ennuierait pas de garder quelques instants ma fille Margaux qui devait avoir trois ans à cette époque. « Au contraire » m’a-t-elle dit. Lorsque je suis revenu deux heures après pour voir si tout allait bien, j’ai trouvé Margaux allongé près de Sœur Emmanuelle qui elle-même s’était assoupie. Si j’avais eu un téléphone portable, j’aurais pris une photo. Mais finalement, non… parce que j’ai cette phrase qui me revient en mémoire : « Prendre quelqu’un qui dort en photo, c’est comme ouvrir un courrier qui ne vous est pas adressé ». C’est une image qui restera à jamais gravée dans ma mémoire en tout cas…

Jean-Luc Lahaye © Patrick Carpentier

À la dernière page du livre, vous avez écrit une phrase qui me semble d’une justesse incroyable : « La France est drapée dans sa moralité »

Je parlais de ça avec deux amis, Roger Knobelspiess et François Besse, qui étaient des compagnons de Mesrine dans le quartier de haute sécurité. Ils n’ont pas de sang sur les mains. Ils étaient braqueurs. Des ennemis de la république, puisque ennemis des banques d’état. Je parlais donc avec eux lorsque j’écrivais ce livre et nous nous sommes fait la réflexion que nous avions de moins en moins de liberté. On a évoqué les libertés que nous avions connues et que nous ne connaissons plus… la vitesse sur les autoroutes, les contrôles, le langage… si on dit un mot de travers aujourd’hui, ça coince tout de suite… C’est vrai que nous avons perdu énormément de liberté.  Et c’est vrai que notre République s’est drapée dans son éthique de moralité. Aujourd’hui, on a l’impression qu’on ne peut plus rien dire ni faire… Et ce n’est pas qu’une impression. Lorsque ça chauffait  dans l’émission de Polac « Droit de réponse », on ne coupait pas l’antenne. Aujourd’hui, tout de suite, on diffuserait une page de publicité. Et quand bien même… il n’y a quasiment plus d’émissions en direct ! On est rentrés dans un état de moralité. Et c’est très grave à mon sens. On ne peut plus vivre normalement. On est bridés. Je repense à ce dessin de Sempé où un manifestant est dans un étau, avec d’un côté un gendarme qui tourne la manivelle et de l’autre un procureur. Ça résume assez bien ce qu’est devenue notre République… Je pense que dans quelques temps, les gens vont partir dans un esprit de rébellion collective. Je ne peux pas imaginer le contraire. J’en parlais l’autre jour avec mes filles… Je demandais à ma fille cadette qui a 29 ans si elle était heureuse dans cette société. Elle ne comprenait pas ma question parce que sa génération a grandi dans cette société. Elle ne se rendait pas compte qu’aujourd’hui nous manquions de liberté. C’est ça l’effet pervers.

Même s’il n’en est pas question dans votre ouvrage, je ne peux pas vous quitter sans vous demander si vous avez un nouvel album dans les tuyaux !

(rires) Eh bien, je peux vous répondre par l’affirmative ! Je suis en train d’enregistrer des maquettes en studio en ce moment-même. Comme on dit, je suis dans les starting-blocks. J’en suis à l’état de maquette seulement, donc, ce n’est que l’ossature des chansons qui composeront ce prochain album. Ce n’est que le début. Je cherche encore la couleur. Je suis en travail de laboratoire en ce moment.

C’est tout de même concret, d’enregistrer des maquettes.

Oui, c’est concret. Mais disons que l’album ne sortira pas demain… Une maquette, c’est le fœtus d’une chanson. Mais c’est sans aucun doute la période la plus enthousiasmante quand on travaille sur un album. L’écriture, la découverte, la couleur, la tonalité… On fait évoluer les chansons vers où on veut qu’elles aillent. D’autres, au fur et à mesure des arrangements et des idées, finissent par s’effondrer. Une chanson réussie tient toujours d’un petit miracle. Parce qu’au fond, on ne sait pas à quoi ça tient une chanson réussie. On ne sait pas ce qui se passe dans les sons qu’on met dans l’enregistrement. Ce sont des moments magiques qui vous échappent. Il y a des mots qu’on change à la dernière minute et qui sont comme une révélation. Juste un mot peut faire une chanson. Une intro peut détruire une chanson où en faire un succès. Combien de chanson ai-je abandonnées en cours d’album ? Combien de victimes ? C’est incroyable !

Propos recueillis par Luc Dehon le 28 avril 2016.
Photos : Patrick Carpentier

Liens utiles :
Site officiel :
http://jeanluclahaye.fr

En concert les 22 et 23 décembre 2016 à l'Européen (Paris 17ème)









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