Interview de Jil is Lucky

Propos recueillis par IdolesMag.com le 22/03/2016.
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Jil is Lucky © Adeline Mai

Jil is Lucky revient avec un excellent troisième album, « Manon », en français dans le texte. Une histoire d’amour entre Manon, petite Djette parisienne asiatique blonde platine, et le narrateur, sur fond de cordes, cuivres et musique 8-bit, complétée d’une multitude de clips et d’un court métrage tourné en 360. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons été à la rencontre de Jil pour évoquer ce projet éminemment intéressant qui a mis nos sens en éveil. Avec sa vision exigeante de la chanson pop, Jil is Lucky n’a pas fini de nous surprendre.

Quand le projet a-t-il commencé à mûrir dans ta tête ? Quelles sont les prémices de « Manon » ?

« Manon » est finalement un projet nourri par beaucoup d’inconscient. Je pense que j’ai assisté à plein de scènes Jil is Lucky, Manonqui m’ont inspiré malgré moi. Sur la fin de tournée de Tiger’s Bed, j’étais chez moi et je me suis posé pour écrire des alexandrins. J’ai pris un plaisir fou à écrire ces alexandrins dans un parler très moderne, ça m’a beaucoup inspiré. Et surtout, ces alexandrins se sont révélés être les premières phrases de l’album. « Ça fait des mois que je n’ai plus de nouvelles d’elle, signalement petite blonde un soixante et quelques ». Dans ces alexandrins, il y avait déjà toute l’histoire. Il y avait cette fille, Manon, l’écriture en français et cette fulgurance qui m’a suivi tout au long de la création. Après coup, je me dis que c’est à ce moment que « Manon » a commencé à exister. Ce début, je me suis très rapidement dit que ça ne pouvait pas être le début d’une chanson perdue au milieu d’un album, que ce devait être une histoire contée en plusieurs titres. Après, je me suis vraiment régalé à écrire la chanson numéro deux, puis la huit, puis la sept…

Le français a été une évidence. Et ce, dès le départ.

Oui. Je dirais même une fulgurance. Il m’aurait été impossible d’écrire le reste dans une autre langue.

Est-ce que ça t’a plu d’écrire en français ? Parce que c’est une toute autre approche, d’écrire dans sa langue maternelle… Tu étais plutôt coutumier de l’anglais.

C’est très différent. Et ce n’est même pas que ça m’a plu ou non, c’est que ça a été une révélation pour moi. J’ai toujours écrit de la poésie, mais j’ai toujours eu le complexe du style parce que je suis un fou du style dans la langue française, que ce soit en poésie ou dans la littérature pure. Je prenais déjà du plaisir à écrire de la poésie, mais d’écrire ces alexandrins-là m’a amené ailleurs. Il y avait quelque chose d’immédiat. Et après, j’ai pris un plaisir fou à écrire tout cet album. Ça s’est pas mal fait dans la douleur parce que le français demande un travail très différent de l’anglais. L’anglais, c’est la langue de la pop par excellence. Du coup, je ne me voyais pas composer un album en français comme je l’aurais fait en anglais. Étant mélodiste, je ne me voyais pas chanter en français. Il fallait que je trouve un son plus guttural qui corresponde mieux au français, avec beaucoup de rythme. Peu à peu, j’ai développé ce style-là et c’est devenu « Manon ».

La retenteras-tu cette expérience en français ?

Ah oui, c’est sûr. J’ai aussi envie de refaire de l’anglais. D’ailleurs en ce moment, j’écris autant en français qu’en anglais… mais je jette à peu près tout ! (rires) En tout cas, je suis certain que je réécrirai en français et en anglais dans le futur. Pas sur le même album, c’est sûr. Parce que depuis mes débuts, j’essaye de faire des albums hyper cohérents, même si je sais qu’ils n’ont pas beaucoup de rapports les uns avec les autres. Mais en tout cas, les chansons de chaque album sont cohérentes entre elles. Ce qui est certain en tout cas, c’est que oui, je réécrirai des chansons en français dans le futur.

Jil is Lucky © Adeline Mai

Il y a une trame tout au long du disque. Existait-elle avant que tu n’écrives les chansons ou s’est-elle écrite au fur et à mesure ?

Ma technique d’écriture est de partir du mot. Jamais je ne me dis que telle chanson doit parler de ci ou de ça. Je travaille beaucoup plus à la façon Dada. Je pars d’un mot et je construis un texte autour de ce mot. Si je prends comme exemple une chanson comme « Le goût de l’aventure », où je suis vraiment parti d’une image : « Les leggings baissés sur ses chaussures ». C’est cette image-là qui a dicté toute l’écriture du texte. Là, il était évident que le narrateur devait surprendre Manon en train de se faire prendre sur une bagnole. L’image était-là. Tout l’album s’est construit de cette manière. Et c’est ce qui me plait tant dans la langue française, c’est que c’est la forme qui fait le fond. La trame en elle-même, comme dans toutes les histoires d’amour, n’a strictement aucun intérêt. Ce n’est pas une histoire extraordinaire, c’est juste l’histoire d’un mec qui tombe amoureux d’une gamine qui est hyper belle, elle le trompe et lui souffre comme un ouf. Et à la fin, il se dit qu’il y a peut-être une chance pour qu’elle revienne. C’est vraiment une histoire banale. Ce qui m’a plu, c’est d’exploiter au plus profond la douleur anodine. C’est une histoire qu’on a tous connus. On a tous eu notre Manon. On a tous connu cette douleur-là. Et donc, pour en revenir à ta question, raconter cette histoire de A à Z a finalement très peu d’intérêt. Ce qui m’a passionné c’est la résonnance intérieure que cette histoire pouvait avoir.

Un mot sur l’esthétique sonore du disque. S’est-elle construite au fil du temps ?

Ça s’est construit au fil du temps dans la mesure où je commence toujours par faire des démos à la maison. En revanche, j’avais vraiment en tête ce que je voulais, c’est-à-dire le produit final qu’on peut écouter sur l’album. Je voulais un album très orchestré avec des sons très seventies. Je voulais des vieilles batteries, des vieilles basses, des vieilles guitares, des cordes, des cuivres… Bref, tout un attirail très à l’ancienne, mais le tout produit avec le matériel le plus moderne. C’est du détournement, quelque part. J’avais cette idée de mélange basse, batterie, cordes avec du 8-bit. Cet album, il est construit comme un album d’électro pur et dur. On ne sait pas trop sur quel pied danser. Ce que je ne voulais surtout pas, c’était d’être dans des codes trop actuels. C’était l’écueil à éviter. C’était trop facile. Je voulais vraiment avoir quelque chose d’inédit. Le défi était marrant. L’auditeur va avoir l’impression d’entendre une chanson de variétés des années 70, puis tout d’un coup, il va partir sur un truc plus rock, puis sur un truc électro ultra moderne. C’était ça qui me plaisait. L’idée était là.

Jil is Lucky © Adeline Mai

Et au final, cette esthétique sonore sert parfaitement le propos du disque.

C’était vraiment mon but. C’est quasiment de la musique de film que j’ai fait. Je voulais pouvoir créer des ambiances hyper fortes. Je voulais vraiment que les morceaux aient de la profondeur. Pas de blablas, juste de la profondeur. C’est d’ailleurs, je pense, l’album le moins évident et le moins immédiat que j’ai fait. C’est un album qui demande un peu d’effort pour rentrer dedans. L’idée était qu’une fois qu’on était rentré dans l’album, on n’en sortait plus. Je voulais faire un album qu’on garde avec soi longtemps, qui ait une sorte de résonnance. Et c’est la profondeur qui peut, selon moi, amener ce sentiment ou cette sensation. J’écoute beaucoup de musique, des prods super léchées, mais je suis en manque d’albums qui tiennent aux tripes, qui viennent chercher des choses plus profondes en nous.

J’allais d’ailleurs te faire la réflexion qu’il y avait quelque chose du domaine de l’hypnose dans ce disque. On l’écoute, on le réécoute, et ensuite on passe à autre chose. Et puis, il revient en mémoire comme ça, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Comme s’il était resté dans l’inconscient. Ce sont des chansons pénétrantes, si je puis m’exprimer ainsi.

C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire, parce que c’était vraiment le but recherché. Je voulais faire de la pop en sortant du canon de la ritournelle. Je ne voulais pas de lalala ou d’un truc catchy pur, je voulais faire une pop plus profonde, à contre-courant de la pop actuelle. Et ce n’est pas évident ! (éclats de rire)

L’image a aussi un rôle très important dans ce projet. Il y a notamment plusieurs clips et un court métrage. L’as-tu travaillée concomitamment aux chansons ou a posteriori ?

Ça s’est travaillé dans un deuxième temps, c’est le fruit d’une succession de rencontres. Tu sais, je suis le genre de gars qui ne présente jamais de chansons à son label, mais l’œuvre finie. Je me fais harceler pendant des mois parce qu’on me demande ce que je fous… (rires), mais je leur dis toujours de ne pas s’inquiéter que ça avance ! Et d’un coup, je leur fait écouter l’intégralité du truc. Et c’est à partir de là qu’on travaille ensemble. J’ai la chance d’avoir un label qui me fait entièrement confiance, du coup, je peux travailler librement. Tu connais un peu mon parcours, et donc tu sais que j’ai une vision de la musique anti-carriériste au possible. (sourire)  Donc, c’est parfois compliqué. Tout ça pour en revenir à ta question, parce que l’image est arrivée suite à la présentation du projet au label. On avait un concept album, une héroïne ou plutôt une muse ultra-détaillée mais de façon superficielle (on a très peu d’informations sur son caractère propre, on la connaît physiquement, mais rien de profond), donc il fallait que l’image de Manon soit hyper forte. Du coup, on s’est mis à chercher une Manon. On n’imaginait pas sortir cet album sans avoir la Manon incarnée. On a commencé à faire des castings et un jour, par hasard et hors casting, on est tombés sur Moon qui faisait des photos dans une boîte de nuit. C’était Manon qui était devant nous. Elle était telle que je l’avais décrite. Une fille de la nuit, parisienne, ultra branchée, modèle, blonde platine, asiatique… C’était vraiment Manon. Du coup, on a pris rendez-vous avec elle et on lui a exposé le projet. Elle a accepté d’incarner Manon. Moon a une telle photogénie qu’on s’est dit qu’on allait lui faire faire tout ce qu’on avait envie de faire, et même plus. On est même partis sur cette idée de court-métrage. L’image autour de ce projet a été ultra travaillée à partir du moment où on a eu cette matière première physique en la personne de Moon, Manon. Moon a vraiment été le déclencheur pour tout ce travail d’image.

Au final, j’ai envie de dire que Manon est plus une œuvre multimédia que musicale pure. Penses-tu que la musique doit aujourd’hui évoluer dans ce sens ? Trouver de nouveaux axes, de nouveaux vecteurs ?

J’en suis convaincu. Ça doit évoluer dans ce sens-là. Je suis très sensible aux esthétiques, je l’ai toujours été d’ailleurs. Je pense que l’idée de faire un album qui raconte une seule et même histoire, c’est déjà dépasser le format de la chanson. C’est déjà essayer de creuser plus loin et d’approfondir le propos. Donc, en effet, oui, je pense que la musique doit passer par la révolution numérique. Ça fait peut-être un peu vieux con de parler comme ça, mais je pense qu’aujourd’hui, tout le monde peut faire chez lui de la musique, de l’image, de la photo, avec une qualité qui peut être géniale. Donc, tout se mêle. Il n’y a plus de musique sans image et vice-versa. Donc, oui, l’idée, c’est d’assumer ce côté cross-média. C’est en tout cas un mouvement qu’il est difficile de nier.

Est-ce que ça aurait un sens pour toi aujourd’hui que Manon se décline encore sur un autre format, plus long, comme une nouvelle ou un roman, avec là, un aspect descriptif plus développé ?

En écriture, je ne pense pas. Parce que ce qui m’intéressait sur ce projet, c’était d’arriver justement sur des chansons très courtes. Elles font toutes 3 minutes, 3 minutes trente, calibrées très pop avec des couplets et des refrains. Et la musique vient raconter l’histoire. Je voulais que la musique vienne combler la carence narrative du texte, pour le nourrir. C’est ça que j’ai trouvé passionnant dans l’écriture de Manon. À un moment donné, se dire qu’à la fin d’une phrase, l’auditeur est perdu et se demande ce qui va se passer et que là la musique ou les violons prennent le pas, c’est ça qui m’intéressait. Donc, pour moi, Manon, c’est une œuvre qui est terminée.

Sur scène, ça se passe comment ?

On est en pleines répètes en ce moment et en pleine réflexion. Là encore, c’est un vrai défi, parce que c’est un album très orchestré avec des sessions de cuivres et de cordes donc… il faudrait, pour retranscrire parfaitement le son du disque, avoir quarante ou cinquante musiciens sur scène. Ce qui n’est pas vraiment dans l’économie du jour en termes de tournée !... (rires) Du coup, on a réadapté les chansons pour la scène avec guitare, batterie, basse, voix et chœurs. J’avais beaucoup d’appréhension et je dois dire que ça se passe vraiment bien. Il suffit d’assumer le fait que ce soit différent.

Jil is Lucky © Adeline Mai

Tu amènes de l’image ou des projections sur scène ?

On a beaucoup réfléchi à ce sujet. Et pour être tout à fait honnête, ce n’est pas encore tout à fait tranché. A priori, je me méfie des projections sur scène. Je trouve qu’on est assez confronté dans la vie quotidienne à des écrans et des images que quand on va voir un concert, je trouve plutôt cool de voir des musiciens et d’écouter de la musique. Projeter des images sur scène, ça revient à placer le spectateur dans son salon. Donc, c’est délicat, les projections. Alors oui, il y a parfois des projections de grande qualité et qui sont justifiées, mais c’est rare. Donc, projeter pour projeter, je trouve ça assez moyen. En revanche, j’ai envie de recréer l’ambiance discothèque de Manon. Abuser de la fumée, des lasers, des contre-jours, des stroboscopes, etc… Après, il n’est pas exclu qu’un jour on fasse un show exceptionnel avec de l’image en 360, mais c’est une autre histoire… Ce serait une date exceptionnelle.

Pour qui aime un peu la chanson française… évoquer Manon fait inévitablement penser à Gainsbourg. Même si elles sont différentes, la Manon de Gainsbourg a-t-elle pu te guider ou t’inspirer ?

Là encore, j’ai envie de te répondre que la Manon de Gainsbourg était dans mon inconscient. Je suis un énorme fan de Gainsbourg. À seize ans, je connaissais son œuvre sur le bout des doigts. J’étais monomaniaque de Gainsbourg (sourire). Donc, faire genre et te dire aujourd’hui « non, la Manon de Gainsbourg, je ne la connais pas »… Ce serait du foutage de gueule ! (rires) En plus, dans cette chanson de Gainsbourg, on retrouve déjà ce contraste amour/haine. Et pour être tout à fait honnête avec toi, j’ai évité toutes les rimes de Gainsbourg dans ma propre chanson… (sourire)

Tu m’as dit tout à l’heure que « Manon » était à ton sens ton album le moins immédiat pour l’auditeur. En ce qui te concerne, as-tu avancé sur ce projet avec plus de facilité ou de difficulté ?

Je dirais que chaque projet est complexe. Maintenant, ce qui est vrai, c’est que contrairement à n’importe quel autre disque, sur un album comme « Manon », on ne peut pas gratter sur sa guitare, trouver un truc cool et insérer la chanson sur le disque. Non. Il faut que les choses se suivent. Tous les matins, pendant des mois et des mois, je me suis remis à l’ouvrage. Je dois avoir un nombre impressionnant de chansons « Manon – Poubelle » chez moi. Ce sont des chansons qui parlent de Manon mais que je n’ai pas trouvées essentielles au projet. Donc, oui, j’ai dû travailler d’une manière différente et retravailler l’œuvre tous les jours, pour écrémer et revenir en arrière. C’est un travail plus long, c’est clair. Ça a été deux ans de travail exclusif.

Propos recueillis par Luc Dehon le 22 mars 2016.
Photos : Adeline Mai

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