Interview de Najoua Belyzel

Propos recueillis par IdolesMag.com le 15/12/2014.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag.com.








Najoua Belyzel - DR

Najoua Belyzel revient avec un troisième album, disponible au printemps prochain, « De la Lune au Soleil ». Nous avons été à la rencontre de l’artiste afin d’en savoir plus sur ce projet porté notamment par la chanson « Que sont-ils devenus ? » qui aborde le thème délicat de la disparition des enfants. Rencontre avec l’inoubliable interprète de « Gabriel » qui se revendique aujourd’hui plus adulte, tout en gardant une âme d’enfant…

De l’eau a coulé sous les ponts depuis la sortie de « Au Féminin ». Que s’est-il passé ? Un manque d’envie ? Tu n’avais pas les bonnes chansons ?

L’eau a coulé sous les ponts et le temps a coulé sous les cloches… (rires) Comme le disait Françoise Sagan, mon passe-temps favori a été de laisser passer le temps, de prendre mon temps et de vivre à contretemps. Voilà ce qui s’est passé entre 2009 et 2014. En gros pour moi, et pour être très franche avec toi, tu dois de toute façon t’en douter, l’échec de mon deuxième album a été difficile à accuser. J’ai vécu des choses en interne avec le label où j’étais signée à ce moment-là pas très amusantes. On aurait dû se séparer bien avant, tout simplement. Le problème, c’est qu’on s’est séparés au moment de ce deuxième album, et donc sa vie a été écourtée. Il n’a pas eu la chance d’exister. Il a été vite bâclé et bouclé. Il ne s’est rien passé en fait, tout simplement. Donc, il a fallu du temps pour que je me dise que j’allais revenir avec un troisième album. Il a fallu que je me remette de mes émotions et de ma tristesse. Après, ce n’est pas vraiment une question de chanson, parce que j’ai écrit pas mal de chansons pendant cette période. Même beaucoup. Mais certaines ne me ressemblaient plus quelques temps après, j’ai donc dû m’en défaire. Je les ai laissées tomber et j’en ai réécrit d’autres. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que j’écris avec Christophe Casanave. Je ne suis pas de celles qui travaillent avec plusieurs compositeurs… Je pourrais le faire, mais c’est un véritable choix de ne pas le faire. Mon choix n’est pas celui-là. Je suis capable d’écrire, j’aime écrire. Et j’ai fait le choix de travailler avec la même personne depuis mes débuts. Et donc, parfois Christophe était disponible, parfois il ne l’était pas. Il travaille avec d’autres artistes, comme Marc Lavoine, Hélène Ségara, Gérard Darmon, et plein d’autres… Mais le principal, c’est que j’avais envie de revenir avec quelque chose de profond et de vrai. Je voulais avoir quelque chose à raconter. Là, c’était le bon moment. Même si on avait annoncé un retour en 2012, ce n’est pas grave. Il vaut mieux prendre son temps et revenir d’une belle manière que de se dépêcher et revenir avec quelque chose de bâclé qui me trahirait complètement.  

Le sujet de la chanson « Que sont-ils devenus ? », la disparition et l’enlèvement des enfants, est un sujet qui a été très peu traité dans la chanson française. Qu’est-ce qui t’a poussée à écrire sur ce thème ? As-tu été touchée de près ou de loin ?

L’histoire de cette chanson est assez simple et elle est particulière à la fois. En fait, tout à l’heure on parlait du temps que j’ai mis à revenir et à réécrire des chansons. En fait, pendant tout ce temps-là, je te disais que j’avais écrit pas mal de chansons. Certaines sont parties à la poubelle, d’autres ont été mises de côté. Et au bout de deux ans, je me suis rendue compte que la seule chanson que j’avais gardée, celle qui était la plus authentique et qui ressemblait le plus à ce que je suis et à ce que je veux qu’on voit de moi, c’était celle-là. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que je l’ai choisie pour revenir. C’était important. C’était la plus authentique. Non pas que les autres ne le soient pas, mais disons qu’elle était la plus juste possible.

Quand l’as-tu écrite cette chanson ?

Il y a deux ans, je rentrais d’un séjour à l’étranger. J’étais dans un état un peu euphorique de retour de vacances. Et en fait, je suis tombée sur un avis de recherche avec un visage d’enfant. Ça m’a complètement bouleversée. Les vacances étaient finies. Un peu plus tard, quelques heures après, je suis retombée sur un autre avis de recherche avec un autre visage d’enfant. Là, ça m’a arrêtée. Je suis restée bloquée dans ma tête. Je n’arrivais plus à faire les choses bien correctement. Je n’arrivais plus à être moi-même, tellement j’avais ces images dans la tête. Quand je suis rentrée à Paris, j’ai ressenti le besoin d’extraire cette émotion de moi et donc d’écrire un texte. À ce moment-là, nous étions en séance de travail avec Christophe et simultanément quand j’écrivais le texte, il a composé la chanson. C’était quasiment la première fois que ça arrivait. La toute première fois, c’était sur le premier album, avec la chanson « Mon sang, le tien ». En général, il compose des trucs, il me les fait écouter et moi, je pose des textes dessus. Là, sur « Que sont-ils devenus ? », tout s’est fait de façon presque simultanée. C’est ça qui la rend encore plus forte. Elle est plus que vraie cette chanson…

Tu viens donc de m’expliquer que tu avais été bouleversée en voyant ces visages d’enfants à ton retour de vacances, que ça a été comme un électrochoc. J’ai envie de dire que le fait de citer le prénom d’enfants disparus dans ta chanson fait le même effet… D’un coup, on n’est plus vraiment dans la chanson, on bascule dans la réalité.

Je suis d’accord avec toi. Quand je suis rentrée chez moi… que je n’arrivais pas à extirper ce que je ressentais par rapport à ça, je me demandais « Pourquoi ? Que sont-ils devenus ? » Ce qui m’avait choquée dans ce que j’avais vu, c’est que le second visage que j’ai vu m’a fait oublier le premier. Si j’en avais vu un troisième, je pense qu’il m’aurait fait oublier le deuxième. Et ça, ça m’a fait très peur. Parce qu’il y a des enfants, des prénoms et des histoires derrière ces visages… Oublier à chaque fois le visage précédent m’a perturbée. En tant qu’artiste et auteure, je me suis dit que je ne pouvais pas revenir avec une chanson qui parlait d’amour. Ce n’était pas possible. Comme j’ai la chance d’avoir une certaine visibilité, il fallait que je parle de ça. C’était une évidence, pour moi. Et pour en revenir aux prénoms… j’avais donc écrit une chanson classique, couplet/refrain. Mais il manquait quelque chose. Elle n’était pas tout à fait finie. Quand je l’écoutais, je trouvais qu’il manquait quelque chose de fort. Et les prénoms se sont imposés d’eux-mêmes. J’ai donc commencé à écrire quelques prénoms. Annabelle, puis Belinda… j’avais besoin en fait que la dernière syllabe de chaque prénom soit la première du prénom suivant. Annabelle, Belinda, David et Victoria. J’avais écrit ça pour qu’on se souvienne des prénoms et pour que les personnes qui allaient écouter cette chanson puissent avoir la possibilité de retenir ces prénoms-là. Et en fait, quand j’ai eu cette idée et que je me suis mise à travailler dessus, ça m’a paru évident qu’il fallait que je mettre de véritables prénoms, que ce serait plus fort. J’ai donc écrit de véritables prénoms. Quand je dis « Estelle », je pense à Estelle Mouzin. Je n’ai pas voulu tricher. Si j’avais vraiment voulu travailler mon texte, j’aurais mis d’autres prénoms. Mais j’ai juste voulu être moi-même. J’ai mis les vrais prénoms des enfants dont je me souviens de la disparition. Je me souvenais d’Estelle Mouzin, du petit Grégory… même si pour lui, on a su quelques temps après les vraies circonstances de sa disparation. J’ai donc voulu mettre de vrais prénoms, des prénoms d’enfants dont j’étais consciente de la disparition. On m’a reproché un peu plus tard de ne pas avoir cité tout le monde. Mais je ne pouvais pas mettre tout le monde. Il y a plus de dix mille disparations par an, je ne pouvais pas les citer tous. Donc, j’ai voulu être fidèle à moi-même et mettre les prénoms dont moi, je me souvenais.

C’est une douche froide dans la chanson.

C’est voulu. En citant ces prénoms, j’ai souhaité faire un électrochoc aussi… Et je t’assure, ce n’est pas évident à chanter non plus !

Dedicace de Najoua Belyzel pour Idoles Mag

Tu as toujours abordé dans tes chansons des sujets délicats en rapport à l’enfance, je pense à « Docteur gel » où il est question de pédophilie, de « La Bienvenue » sur les enfants qui ne sont pas désirés… Te mets-tu parfois des barrières quand tu écris sur des sujets aussi délicats ?

Franchement, non. Je ne me mets jamais de barrière. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi je me mettrais des barrières. Je suis quelqu’un qui revendique sa liberté. Et quand je parle de liberté, je pense évidemment à ma liberté d’expression, tout en respectant tout un chacun. Il faut juste trouver le bon équilibre. Comme tu le sais, j’ai des origines égyptiennes et marocaines. C’est ma culture, c’est ma religion. Mais j’ai choisi d’écrire une chanson sur les femmes voilées d’une manière très poétique. C’est une chanson qu’on découvrira sur mon troisième album. C’est très poétique, du moins je l’espère, mais en même temps, ça met le doigt sur certaines choses. Je parle de l’Afghanistan ou de l’Iran où les femmes sont emprisonnées sous un bout de tissu… Et donc, là aussi, c’est un sujet sensible. Mais jamais je ne me suis dit « Ça, Najoua, tu ne peux pas le dire ! » Quand je chante sur mon deuxième album « Fille d’orient ou d’occident », en réalité qui je suis, je ne me pose pas de question. La chanson dit « Suis-je libre ? Ai-je le choix ? Fille d’Orient ou d’Occident, Dites-moi ». Je pose la question au gens. Qui suis-je ? Mais en réalité, je suis universelle, je me sens bien partout, comme ça devrait être le cas pour tout le monde finalement… Chaque être est égal à un autre.

Un petit mot sur le clip de « Que sont-ils devenus ? » J’imagine que l’idée du Petit Chaperon Rouge et du Grand Méchant Loup s’est imposée rapidement…

Même pas ! C’est moi qui en ai eu l’idée, mais pas tout de suite ! Au départ, on a pensé à ce clip, mais  on ne savait pas trop dans quelle direction aller. On s’est dit qu’il faudrait qu’on prenne des pincettes. Autant pour l’écrire, ça allait, autant pour l’illustrer, il fallait faire attention au clip. On a cherché longtemps. Et à la fin, je me suis dit que ça me prenait trop la tête, ce n’était pas normal. J’ai donc décidé de tout laisser de côté en me disant que l’idée viendrait plus tard. Dès que j’ai lâché l’affaire, le lendemain, le Petit Chaperon Rouge est venu dans ma tête. Je me suis dit que c’était ça l’idée. J’en ai parlé autour de moi, tout le monde a trouvé l’idée bonne. Et c’était parti. En fait, quand j’y repense aujourd’hui, c’était évident, comme tu me l’as dit, mais ça ne l’a pas forcément été dès le début… (sourire) Quand on rentre dans le détail, on se rend compte que ça n’aurait pas pu être autrement. Le rouge est ma couleur préférée. Et étant donné que je suis une très grande fan de Charles Perrault, je voulais qu’on découvre ce clip avec des yeux d’enfant. Je savais que des enfants allaient le regarder, donc, il fallait qu’il puisse être regardé avec des yeux d’enfant. En en fait, il n’y a rien de mieux qu’un conte pour exprimer ça. Tout en restant en alerte, parce que c’est un sujet difficile et je veux faire passer un message, il fallait aussi garder quelque chose d’enfantin. Il fallait aussi faire passer un message : restez vigilants. Et le Grand Méchant Loup symbolisait très bien cette crainte…

Le clip a bénéficié de deux versions. Pourquoi ? Pour des raisons purement techniques ou artistiques ?

C’était une volonté de notre part. La deuxième version du clip était l’idée qu’on avait eue au départ. Mais comme on pensait que ce ne serait pas faisable, on ne l’a pas fait tout de suite. Mais si. Donc, on a fait la deuxième version et on vient de la divulguer.

Va-t-il y avoir des remixes ?

Ah toi ! (éclats de rires) On est justement en train d’en parler ! Donc, oui… il va y en avoir très bientôt.

Comme tu viens de me le dire le troisième album arrive très bientôt. Quelle couleur musicale va-t-il avoir ? Que va-t-on trouver dedans ?

 Pour répondre le plus simplement possible à ta question et sans sortir de grandes phrases toutes faites, j’ai envie de te dire que ce troisième album ressemblera beaucoup plus au premier qu’au deuxième. Il y a eu une très grande différence entre mon premier album et mon second. Le premier était un album qui me ressemblait beaucoup, et ce troisième va dans ce sens. Il sera très incisif au niveau des thèmes que je vais aborder. On va sentir quelqu’un d’énervé et de sensible qui a envie de dire des choses. Au niveau des sons, j’ai voulu rester fidèle à ce que j’ai fait à mes débuts, il y aura beaucoup d’électro mélangée avec de la pop parce que les mélodies de Christophe sont assez anglo-saxonnes finalement. J’ai envie de dire que je suis revenue à ma source. Dans le deuxième album, je m’étais un peu perdue dans quelque chose d’un peu plus variété française. Je ne dis pas que je n’aime pas ça, je dis juste que ça me correspond moins à l’heure actuelle.

Najoua Belyzel - DR

Tu me dis que ça va être plus incisif au niveau des thèmes. Quelques pistes ?

Il y a une chanson qui parlera de l’anorexie et de ces jeunes filles qui se détruisent, elle s’appelle « Anna ». Il y aura aussi des chansons beaucoup plus légères, des chansons qui parlent d’amour, comme « L’amour en vrac ». Une chanson parle du désir d’enfant et de l’infertilité. Et quand je t’en parle, je me rends compte que ce seront des sujets beaucoup plus adultes. Je ne dis pas que quand j’évoquais la guerre en Irak sur « Rentrez aux USA », ce n’était pas un sujet grave. Mais disons que j’étais plutôt en colère parce que je ne comprenais pas trop les choses. Aujourd’hui, je ne les comprends toujours pas mais j’arrive tout de même à intégrer quelques notions de politique… alors qu’au départ quand j’ai écrit cette chanson, non. J’avais 24 ans et j’étais offusquée par ça. Aujourd’hui, je suis toujours offusquée, mais je vois les choses d’une manière différente. Je suis toujours horrifiée par ces enfants qui meurent et ces femmes qui sont détruites, mais j’aborderais le sujet probablement sous un autre angle. Donc, cet album sera plus mature et plus adulte. Il s’appellera « De la lune au soleil ».

Explique-moi ce titre, « De la lune au soleil ».

J’ai beaucoup travaillé dans la nuit… et quand je sortais de mon studio d’enregistrement qui se trouve dans une cave et où je voyais la lune et les étoiles, eh bien, au petit matin, je voyais le soleil… J’ai été entre les bras de la lune et ceux du soleil quand je l’ai enregistré. Et puis, parallèlement, j’ai été confortée dans mon idée de donner ce titre à l’album en lisant le livre « Brida » de Paolo Coelho. C’est un de mes auteurs préférés. Dans ce livre, il s’agit d’une jeune femme qui se trouve confrontée à faire des choix dans la vie. Elle va à la rencontre d’un magicien pour qu’il lui apprenne à faire de la magie parce qu’elle a besoin de connaître la magie pour réussir sa vie. Il lui parle des deux mondes, et lui explique que la magie est ce pont qui existe entre les deux mondes. Il lui parle de la Tradition de la Lune et de la Tradition du Soleil. Et en travaillant sur cet album-là, j’ai eu l’impression de traverser ce pont à chaque fois.

On a parlé d’un hommage à Jacques Brel.

J’ai écrit une chanson qui s’appelle « Over the rainbow ». C’est un titre en anglais parce qu’au niveau du refrain, ça sonnait mieux. C’est un hommage à Jacques Brel, un artiste que j’aime profondément. La chanson retrace toute la légende de Brel. Je pars du début de sa vie jusqu’à la fin, je parle des Marquises… Et là, quand je te disais tout à l’heure qu’avec le temps, certaines chansons que j’avais écrites ne me ressemblaient plus… Je pense que ça devient le cas pour celle-ci. Celle-ci, très sincèrement, j’hésite à la mettre dans l’album. Mais je la garde parce qu’elle parle de Brel et que c’est très fort pour moi. Mais au niveau des arrangements, elle ne me plait plus trop. Donc, je ne sais pas si je vais le garder ou non.

Concrètement, tu en es où dans l’élaboration de cet album ?

L’album est enregistré. Il ne reste plus qu’à le mixer et le masteriser. Donc, il y a quand même un peu de travail encore. Mais il devrait être prêt pour le printemps 2015.

Que va-t-il se passer dans les prochaines semaines ? Le tournage d’un nouveau clip ?

Il va se passer plein de choses… mais je n’ai pas envie de trop m’avancer. Disons que parallèlement, je me prépare avec mes musiciens pour faire des concerts. J’aime la musique et j’aime chanter, donc on répète beaucoup ! Il y a aussi un choix de nouveau single qui vient d’être fait. Le titre s’appellera « Luna ». Ce  sera une chanson très forte up tempo dans la veine de « Gabriel ».

Elle va parler de quoi cette chanson ?

Je ne peux pas te le dire… (rires) Disons qu’elle va parler d’amour !

Tu me dis que tu répètes avec tes musiciens en vue de concerts. Ça veut dire qu’il pourrait y avoir quelques dates avant la sortie de l’album ?

Non. Ce sera après. Enfin, je suis ouverte à toutes les propositions, mais chanter les chansons sur scène avant qu’elles ne soient sorties, c’est un exercice un peu particulier…

Je vais te demander pour terminer cette interview de poursuivre cette petite phrase : « Il était une fois… »

… De la Lune au Soleil…

Propos recueillis par Luc Dehon le 15 décembre 2014.
Photos : DR

Liens utiles :
Facebook :
https://www.facebook.com/najouabelyzel
Site officiel :
http://www.najouabelyzel.net
Twitter :
https://twitter.com/najouabelyzel









+ d'interviews
Vidéos




Retrouvez-nous sur Facebook
Retrouvez-nous sur Twitter
 
Retour en haut