Interview de Garner

Propos recueillis par IdolesMag.com le 17/06/2014.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag.com.








Garner © Franck Loriou

Riche de ses nombreuses expériences passées (il a fait du théâtre, de l’économie et du rafting sans qu’il y ait là lien de cause à effet), Garner publie un premier EP, « La fin du monde », un recueil de cinq titres plutôt bien ficelé réalisé par Philippe Balzé (Les Valentins, Kaolin, Yves Simon, Aline…). Nous avons tout naturellement voulu en savoir plus sur le parcours de cet artiste atypique et la genèse de ce projet. C’est donc avec grand plaisir que nous avons été à la rencontre d’Arnaud Garnier…

Garner, La fin du monde EPIdolesMag : Avant de parler de cet EP qui vient de sortir et de ce qui arrive derrière, j’aimerais, si tu le veux bien, qu’on retrace dans les grandes lignes ton parcours plutôt atypique ! D’où viens-tu ? Viens-tu d’une famille de musiciens, d’artistes ou dans laquelle la culture occupait une place importante ?

Garner : Non, pas vraiment. Je crois que mes parents étaient attachés comme plein d’autres à ce que je fasse du piano et que je joue de la musique. Je pense que c’est juste parce que ça se faisait, pas par sensibilité artistique particulière. Mais moi, depuis l’adolescence, j’ai eu une sensibilité artistique, ça c’est clair. J’ai fait pas mal de dessin adolescent. J’ai donc pris aussi des cours de piano, mais très vite, ils se sont transformés en propositions de compositions que je faisais à ma prof. Elle validait ou invalidait les choses. Donc, cette fibre artistique, je pense qu’elle vient de moi, elle ne vient pas d’un univers familial qui s’y prêtait. On va dire que c’était dans mon ADN.

Donc, personne ne t’a véritablement montré cette voie.

Non, du tout. Depuis que je suis môme, j’ai toujours eu un réel désir de création que j’ai alimenté au fil du temps. Mes parents voulaient absolument que je fasse des études de droit, de médecine ou de tout ce que tu veux. Du coup, j’ai fait des études d’économie. Je me suis rendu compte très vite que ce n’était pas du tout ce à quoi j’aspirais. Donc, il a fallu que je m’émancipe de ce carcan familial et que je parte vers d’autres choses. Je me suis retrouvé, par le biais des rencontres et des hasards de l’existence, guide de rafting. (rires) J’ai arpenté les rivières de France, et même à l’étranger, pendant quelques années… J’ai notamment fait du rafting en Amérique Centrale, au Mexique et au Guatemala. La musique, l’écriture et le dessin ne m’ont finalement jamais quitté. Même quand j’étais en voyage, je prenais mes calepins, et j’écrivais et je dessinais. Et surtout, dès que quelqu’un jouait d’un instrument, je montais sur les tables et je me mettais à déclamer des textes. J’improvisais. Ça ne m’a jamais quitté. Par la suite, de hasard en hasard, je me suis retrouvé dans un Conservatoire pour prendre des cours de théâtre. Le théâtre m’a fait rencontrer des musiciens, lorsque je jouais « Richard III » de Shakespeare. On était accompagnés sur scène par des musiciens. J’ai rencontré un guitariste et je lui ai dit que j’avais des textes dans ma besace et que j’avais envie d’en faire quelque chose. L’histoire musicale a commencé comme ça petit à petit. Pendant plusieurs années, j’étais entre deux activités, celle de comédien et mes débuts de chanteur. Et puis, plus le temps a passé, plus je me suis rendu compte de la nécessité de défendre mon propre projet artistique. J’ai trouvé dans la chanson mon langage. Mon désir d’écriture était satisfait parce que l’écriture d’une chanson, c’est un peu l’art de la synthèse. C’est en tout cas un format d’écriture qui me correspond. Et surtout, je n’étais plus dans l’attente des projets des autres, je menais mon propre projet. Et ça, c’était essentiel pour moi. Au fur et à mesure du temps, j’ai fait de belles rencontres qui m’ont poussé à m’investir plus à fond dans la chanson… bien que là, j’ai grillé quelques étapes ! (sourire) J’ai fait plein de métiers entre temps, pour essayer de gagner ma croûte, j’ai donné des cours, j’ai tourné des pubs, j’ai fait moult activités qui me permettaient de manger tout simplement. Je me suis battu pour mon projet de chanson jusqu’à ce que je trouve un mécène qui adhère à mon projet musical et qui me donne les moyens d’aboutir enfin à un projet plus sérieux qui prouve, je le pense, sa validité aujourd’hui.

Garner, quand est-il ? Tu as eu quelques autres projets avant.

Effectivement, j’ai eu deux projets avant. Garner est né il y a trois ans, trois ans et demi, lorsque j’ai fait cette rencontre avec un spectateur lambda au départ qui est venu me voir à un concert et qui m’a dit « j’adore ton projet, qu’est-ce qu’il faudrait pour que ça avance ? » Je lui ai dit très clairement que concrètement, ce qu’il fallait, c’était de l’argent. Il m’a dit « OK. Revoyons-nous dans une semaine. » Au fil du temps, ce mécène est devenu un ami. Il a compris la démarche artistique qui était la mienne. Elle lui correspondait. L’univers de mes textes et de mes musiques lui parlaient. On a noué un vrai partenariat il y a trois ans pour donner à mon projet quelque chose de plus concret. J’ai pu embaucher des musiciens, des gens avec qui j’avais envie de travailler. Il y avait des musiciens avec lesquels j’avais déjà fait un petit bout de chemin, d’autres que j’avais rencontrés sur mon parcours de comédien ou dans les divers projets musicaux qui avaient précédé. Il y a donc trois ans que les choses se sont vraiment consolidées. Il y a trois ans que le projet est né tel qu’il est aujourd’hui.

Dedicace de Garner pour IdolesMag

Les chansons que tu publies aujourd’hui ont-elles toutes été écrites lors de ces trois dernières années, ou bien certaines ont-elles été écrites bien avant ?

Il y a d’anciennes chansons qui ont été revisitées. Le temps de création et le temps de vie ne sont pas toujours en phase. Et donc, il y a des choses qui avaient existé auparavant et que je n’avais pas envie d’abandonner. J’ai voulu les rendre cohérentes avec les nouvelles. J’étais en train de mûrir. Je comprenais vers où je voulais me diriger dans la chanson et dans les textes. J’ai donc gardé d’anciennes chansons, comme « Champagne et champignons » qu’on a retravaillées et remodelées pour les rendre plus en phase avec les nouvelles créations. L’album sera quant à lui composé à peu près à 70% de nouvelles créations. Je suis d’ailleurs encore en train d’écrire de nouvelles chansons en vue de l’album. Il y en a une ou deux en gestation qui sont déjà bien avancées en termes de production. Et donc, les 30% restants sont des anciennes chansons que j’ai gardées parce que j’estimais qu’elles faisaient partie du parcours qui était le mien. Je voulais encore les revendiquer. Certaines ont été abandonnées sur le trajet parce qu’elles n’avaient plus de sens pour moi, mais je continue de considérer que certaines autres ont été des étapes charnières dans ma création. Comme je te le disais, je les ai retravaillées. J’ai taillé dans les textes et même dans la composition et la structure pour essayer de les rendre plus cohérentes avec ce qui émergeait de nouveau. Je tiens à garder ces anciennes chansons qui méritent, à mon sens, encore d’exister.

Au jour d’aujourd’hui, crées-tu beaucoup ? Es-tu un artiste prolifique ?

J’ai un réel besoin de créer. Donc, je suis assez prolifique. Je mets énormément l’accent sur les textes. Et j’ai donc des périodes où je ressens un vrai besoin d’écrire. C’est presque pulsionnel. Là, je sais que j’ai des chansons qui pourraient déjà amorcer un deuxième album. J’ai d’ailleurs trois ou quatre chansons en chantier. Mais je prends aussi à côté le temps de ciseler les textes pour en être pleinement satisfait. Mais oui, je suis assez prolifique dans la création. Après, il faut aussi pouvoir exploiter au maximum ce qui a déjà été créé, le faire évoluer. C’est pour cette raison que le live est vachement important pour moi. J’ai donc aussi cette nécessité d’aménager les chansons pour le live. Ça prend beaucoup de temps. Quand on a un projet comme le mien, on a une petite prod, donc ça veut dire qu’il faut faire aussi beaucoup de choses par soi-même. Ça entame un peu le temps de travail de création, c’est une évidence. Mais je me ménage des périodes où je m’évade quelques jours à la montagne ou vers la mer où j’essaye de lâcher mon téléphone et mes mails. J’emporte juste ma guitare avec moi et j’essaye de composer des morceaux assez régulièrement. C’est un vrai besoin. Souvent, je rebondis sur un sentiment ou une actualité qui me fait éprouver cette nécessité d’exprimer quelque chose. Ce besoin revient régulièrement…

Garner © Franck Loriou

Ton rapport à la création a-t-il changé avec le temps ? Tu as un peu de bouteille comme on dit…

(sourire) Ça a nécessairement changé avec le temps, ne serait-ce que parce que je me suis posé la question beaucoup plus sérieusement, de savoir pourquoi je faisais ça… À force d’adversité et de difficultés à faire émerger mon projet, à un moment donné je me suis posé la question de sa validité. Pourquoi est-ce que j’écris des chansons ? Je pense qu’avant, il y avait quelque chose qui était plus de l’ordre de l’instinct. Aujourd’hui, il y a plus quelque chose qui est de l’ordre du sens de la vie. Certains ont cette nécessité de laisser une trace dans l’existence. J’en fais partie. Et je pense qu’aujourd’hui effectivement quand j’écris une chanson, en tout cas dans la thématique que j’aborde, j’essaye plus qu’avant de me poser certaines questions. Que va-t-elle pouvoir créer comme lien avec les autres, auditeurs et spectateurs ? Qu’est-ce que je vais pouvoir trouver comme communion avec les autres ? Parce qu’on ne crée pas des chansons pour les chanter sous sa douche, on les écrit et on les chante dans l’optique qu’elles soient entendues et écoutées, qu’elles puissent éventuellement toucher les gens. Après, je sais que la question du regard sur le monde prend sens aujourd’hui pour moi parce que comme tu viens de le dire, je ne suis plus tout jeune, et c’est vrai… (sourire) Du coup, on prend conscience de plein de choses et ça habite aussi forcément les chansons. Le sens du temps qui passe, le sens de la vie… Ce sont des thématiques qui m’intéressent. Je suis très obsédé par deux choses qui sont les illusions et la finitude des choses. Je pense qu’effectivement plus le temps passe, plus ces questions reviennent. Plus on vieillit et plus on accumule les expériences, plus on est amené à s’interroger. Du coup,  certainement aujourd’hui, les chansons que j’écris, elles s’appuient sur ce sens très aigu de la finitude des choses. Pour moi, c’est une obsession. Parfois je l’aborde d’une manière plus légère, en tout cas faussement légère, et de manière plus profonde à certains instants. Je pense que le fait d’avoir de la bouteille me permet d’avoir du recul et de prendre de la hauteur. J’écris aujourd’hui les choses avec plus de maturité. Aujourd’hui, je sais que c’est très important pour moi d’exprimer une partie de moi à travers mes chansons parce que ça donne du sens. Je te parlais tout à l’heure du sens qu’on pouvait donner à sa vie, moi je pense que c’est très important. Si je dois communier avec un public, c’est en espérant que les personnes que je vais rencontrer à travers cet échange vont rencontrer mon questionnement. J’ai envie que mon questionnement rejoigne celui des autres. Ça dépasse bien évidemment le cadre strict de la chanson, c’est aussi toute la question de la création artistique en général, que ce soit la peinture, la photographie ou que sais-je ? C’est une proposition, c’est un regard sur le monde. Et je pense que le regard sur le monde est plus aiguisé avec le temps.

En tout cas, ton dessein est lisible dans tes chansons. C’est tout à fait ce que j’avais ressenti en écoutant ton EP. Les préoccupations de l’Homme sont les tiennes. Et d’ailleurs la plupart des chansons sont écrites à la première personne, au singulier comme au pluriel.

La question de la première personne que tu abordes a fait partie aussi d’un de mes questionnements. Est-ce que j’écris à la première personne ? Je n’avais pas envie de tomber dans un discours qui soit trop narcissique ou centré sur moi-même. En ce qui me concerne, j’ai une vraie balise dans la chanson, c’est Bashung. J’ai trouvé véritablement chez lui une alchimie entre le texte et la musique. Il avait à la fois des choses très personnelles et en même temps des choses qui avaient une dimension universelle. Et je me suis souvent posé la question de savoir si le fait d’écrire à la première personne rendait la chose universelle ou non. Je crois qu’on peut effectivement partir de soi, pour être déjà dans une démarche authentique et sincère, et tendre vers quelque chose de plus universel. Plus la création artistique est sincère et authentique, plus elle est lisible auprès des autres. Effectivement, je pense que la chanson ou la création artistique dans son ensemble, n’est pas une thérapie. Je ne suis pas du tout là-dedans. Sur l’album, j’ai quelques chansons qui sont plus impersonnelles, malgré tout, ça reste des interrogations qui sont les miennes. À un moment donné, l’emploi du « je », du « il » ou du « elle » ne change pas grand-chose. Et puis, même si j’utilise le « je », je ne suis pas dans la confidence ou dans mon intimité. D’ailleurs, je ne partage pas vraiment ma vie privée. Le mode d’écriture qui est le mien, qui est très allégorique, fonctionne par image. Je pense que c’est mon amour pour le cinéma qui conditionne vachement ce type d’écriture. À la fois je m’investis personnellement, et je crois que c’est nécessaire, et à la fois, je n’ai pas le sentiment d’être dans l’étalage des problématiques qui ne seraient que les miennes. Lorsque je m’interroge sur le temps qui passe, je pense que nous sommes très nombreux à avoir le même questionnement. Sur « La fin du monde », qui est le single qu’on a choisi de mettre en avant pour la sortie du EP, je parle de l’amour, mais en même temps, le message c’est grosso modo « si tu m’aimes, n’attends pas de me le dire parce que la vie n’est pas éternelle ». Je peux le dire à la première personne, mais je pense que tout le monde est dans ce cas-là. En employant le « je », j’assume aussi que j’ai cette interrogation-là. D’autres peuvent la partager. J’espère en tout cas que d’autres la partagent… (sourire)

Tu m’as dit tout à l’heure que tu fonctionnais beaucoup par images. Tout le visuel qui accompagne cet EP (clips de « Champagne et champignons » et « La fin du monde », la pochette) a-t-il  été créé en même temps que les chansons ou est-il venu dans un deuxième temps ?

Concernant le visuel de l’Ep, c’est vraiment une belle rencontre que j’ai faite avec le photographe et graphiste qui s’est occupé de ça. Il s’appelle Frank Loriou. Très vite, on s’est mis d’accord sur certaines idées, et notamment, nous n’avions pas envie de mettre l’artiste en évidence sur la pochette. On parlait tout à l’heure du « je », c’est vrai que je chante à la première personne, mais en même temps, j’avais envie d’un visuel qui s’inscrive dans la matière. Lui aussi avait envie de ça. Quand il m’a fait la proposition du poing fermé avec de la terre, c’est une proposition que je n’avais pas forcément retenue de prime abord, mais que j’ai rapidement trouvée très intéressante. Cette photo dégage une part de mystère. De toute façon, je crois à la nécessité des rencontres dans un travail artistique. Je ne travaille pas tout seul. Je compose et j’écris les morceaux, mais derrière, j’ai un réalisateur qui bosse avec moi. Sur l’univers visuel, je bosse avec des gens avec lesquels je peux globalement exprimer mes désirs. Tu viens de parler du teaser de « Champagne et champignons », qui fera l’objet d’un clip bientôt. J’avais cette idée de personnage déguisé et maquillé avec de la  matière. Au fur et à mesure des rencontres et que le projet avançait, j’avais effectivement envie de travailler cet univers visuel. C’est un peu conceptuel, peut-être, c’est en tout cas le reproche qu’on pourrait faire, mais ça s’inscrit dans la même logique que la conception des morceaux. Je vais te donner un exemple très concret. J’étais très bavard dans les textes, et en travaillant avec Philippe Balzé, qui est mon réalisateur, souvent il me demandait de couper dans les textes, de les épurer d’une certaine façon. C’est toujours un peu difficile pour un auteur de renoncer à des parties de textes auxquelles il tient, mais j’ai fait l’effort de suivre son conseil. J’ai voulu que la musique prenne le relais narratif du texte. Souvent la musique reste un support pour le texte, mais moi j’aime l’idée que la musique peut prendre le relai et continuer à raconter une histoire autrement qu’avec des mots. Et du coup, l’image continue d’aller là-dedans. Je suis très impliqué là-dedans. Je propose beaucoup d’idées, j’écoute aussi celles des autres. J’ai l’habitude de travailler avec mon monteur. Il a une façon de travailler l’image qui me touche.  Et là, pour le coup, je pense aussi que c’est l’idée de la création collective qui me plait à travers ça. Je pense qu’on ne peut plus dissocier la musique et l’univers visuel. Dans mes choix de réalisateurs et monteurs, j’ai envie de trouver cette cohérence entre l’image et le son. Tu dois t’en douter, j’aime le cinéma d’auteur, j’en suis un grand fan. L’image qui fonctionne aujourd’hui dans le monde dans lequel on vit, elle continue de raconter les chansons. Pour moi, ce n’est pas simplement un faire-valoir de la chanson. À partir du moment où on prend l’engagement de monter des images sur une musique, il faut trouver une cohérence. C’est une sensibilité que j’ai. Je peux m’arrêter sur des feuilles tombées sur un trottoir et les prendre en photo parce que je trouve l’image jolie. Je ne dissocie en tout cas jamais l’image du son, même si mes chansons peuvent paraître parfois un peu littéraires. À certains égards, on pourrait penser qu’elles ont une dimension faussement intellectuelle, mais non, au départ, elles ont une dimension instinctive. J’observe le monde, et donc, ça passe par l’image. Et l’image peut créer une belle alchimie avec la musique. En tout cas il y a une vraie réflexion sur les images que je propose qui pourra être faite quand les clips auront été diffusés. J’ai quatre clips prévus pour les titres du EP.

C’est chouette ça.

Oui, oui, il y a un gros gros travail qui a été fait. Le clip sur « Les grues » est en cours de réalisation. Le clip du single est aussi en cours de finalisation, il devrait être dévoilé si tout va bien dans les prochains jours. À chaque fois, il y a une poésie dans l’image qui, à mon avis, est assez cohérente avec le travail musical.

Garner © Franck Loriou

Tu viens de me toucher un mot de Philippe Balzé, qui a réalisé l’opus et qui t’a demandé d’épurer un peu tes textes. Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec lui ? Et avec le recul, que t’a-t-il apporté ?

Le fait de travailler avec lui est arrivé par le biais de rencontres. J’ai un musicien qui me suit depuis plusieurs années… puisque j’ai eu plusieurs projets ! Au gré des aventures musicales, j’ai perdu certains musiciens qui sont partis jouer avec Bénabar ou Zaz. C’est difficile de rivaliser quand on a de petits budgets ! Mais j’ai un bassiste et ami avec lequel je travaille depuis plusieurs années, Christophe Dorémus, qui connaissait très bien Philippe Balzé. J’ai donc rencontré Philippe. C’était au départ une rencontre un peu hasardeuse. C’était quelqu’un qui était disposé à m’enregistrer un premier EP dans des conditions financières acceptables. Et puis, le courant est très vite passé avec lui. Ce que j’aime bien chez Philippe, c’est le défaut qu’on peut lui attribuer parfois, mais qui est une qualité pour moi, c’est qu’il a un vrai désir d’être constamment dans la création musicale, il veut toujours créer des évènements musicaux. Il y a comme des couches qui se superposent dans l’optique de créer des évènements. Ça fait aujourd’hui six/sept ans que je travaille avec lui. Il a vu les premières moutures de mes compos et il connait très très bien mon univers. Il sait quand un de mes textes est trop bavard. Il sait me le dire, et c’est ça qui est très bien avec lui. Je lui fais une proposition guitare/voix  avec des arrangements que je fais sur ordinateur, je la lui envoie et lui de son côté est toujours très respectueux du travail que je fais. Il n’est pas là pour juger si la mélodie passe ou ne passe pas. Il construit autour de ma proposition. Il y a toujours pas mal d’aller-retour qui s’opèrent entre lui et moi. En termes de goûts musicaux, on est à peu près branchés sur les mêmes univers, ce qui nous fait un lien commun qui nous facilite le travail. J’avais la nécessité aussi d’aller vers des sons un peu plus électro. Ça n’a pas toujours été le cas, j’étais dans des formules qui étaient beaucoup plus rock avant. Lui, il aime beaucoup les textures électro. Et de fait, quand tu me poses la question de savoir ce qu’il m’avait apporté, je pense qu’il a réussi à faciliter la lisibilité de mes textes. J’ai des textes qui sont denses même quand on les a un peu ciselés et coupés. Et de fait, il fallait trouver un format musical qui permette de prendre totalement conscience du sens de chaque mot et de chaque phrase. Je crois que Philippe a réussi cette alchimie. Il y a quelque chose d’assez immédiat dans son travail. Récemment, j’ai travaillé sur une chanson qui s’appelle « Je me retourne », qui sera présente sur l’album. On était en train d’enregistrer des voix pour d’anciennes chansons et je lui ai dit que j’avais quelque chose à lui proposer. Je lui ai joué le truc rapido. Il m’a dit qu’il y avait quelque chose qui l’intéressait dedans. Dès l’instant où il m’a dit ça, j’ai pris mon ordinateur et ma guitare et on a bossé dessus tout l’après-midi. Il a été super réactif et c’est très agréable de travailler avec lui. En plus, je ne sais pas forcément ce que je veux, mais je sais très bien ce que je ne veux pas. Et il l’a très bien compris. Je pense qu’on se comprend très bien dans le travail. Ce que j’apprécie aussi, c’est que d’une certaine manière, il assume la paternité de ce projet. Ce n’est pas simplement un réalisateur qui se met au service d’un auteur/compositeur, c’est aussi quelqu’un qui trouve des choses et qui trouve sa place dans le projet. Et ça, j’aime beaucoup. Comme je te l’ai dit, je vois la création comme un partage. Du coup, j’ai vraiment le sentiment qu’il y a une belle alchimie entre lui et moi. Et puis, cette relation musicale, au fil des années, est devenue une relation d’amitié aussi. L’amitié s’est nouée avec le temps. Quand on passe des semaines et des semaines en studio parfois en tête à tête, on échange sur tout, pas que sur le projet et ce qu’il va devenir. On parlait tout à l’heure de la maturité, du temps qui passe et du fait que je ne suis plus tout jeune, eh bien moi à mon âge, je suis très attentif à la qualité des relations humaines, des gens avec qui je travaille. Il y a des gens avec lesquels on a plus ou moins d’adhésion, c’est normal…

Tu chantes « Berlin ». En quoi cette ville t’a-t-elle inspiré ?

Ah… Vaste question ! En même temps, j’ai envie de te dire que ce n’est forcément très original, parce qu’elle inspire plein de gens, Berlin… (rires) J’ai en tout cas eu la chance de rencontrer Berlin au mois d’août. C’est une période où Berlin était assez calme. Je n’y allais pas spécialement pour les fameuses soirées berlinoises. Les nuits y sont parfois très agitées, mais je n’y allais pas pour ça. J’y allais parce que tout le monde m’en parlait et puis… il y a aussi une petite histoire personnelle là-dessous. C’est un peu perso, mais je peux la raconter parce qu’elle a du charme. Je sortais d’une rupture avec la maman de ma fille. Et dans le hasard des rencontres, j’ai rencontré quelqu’un sur le net. Je lui ai dit « on se rencontre à Berlin ! » On ne se connaissait ni d’Eve ni d’Adam et on s’est retrouvés là-bas. Le courant est passé tout de suite entre nous. Berlin, en plus, c’est une ville très grande, c’est six fois comme Paris, il y a de nombreux espaces verts, il y a des tags partout. Je parle essentiellement de Berlin-Est, même s’il n’existe plus vraiment aujourd’hui. Mais en tout cas cette partie est de Berlin garde les traces d’un temps révolu mais qu’on devine pas toujours très facile. Il y a donc une énergie créatrice qui est très forte là-bas. Il y a une forme de sérénité due aux grands espaces, aux gens qui roulent en vélo… c’est très calme finalement. Il y a quelque chose de très apaisant à Berlin qui contrecarre l’idée qu’on peut s’en faire avec ses nuits un peu folles, un peu cuir… C’est son charme aussi. En tout cas, j’ai trouvé une vraie proximité avec cette ville, en termes d’aménagement architectural aussi. Paris, une ville que j’aime beaucoup au demeurant, est assez étouffante. Paris est une somme de petits villages qui se juxtaposent. Berlin, c’est très différent. Il y a cette idée qu’on a de la place pour respirer et de la place pour divaguer. Et ça, je pense que c’est très important. La divagation, c’est le secret de l’écriture, c’est l’idée de se laisser porter. À Berlin, les gens s’assument plus, ils osent des choses. Il y a un vent d’audace qui souffle sur cette ville, un peu comme à New-York d’ailleurs. Il y a beaucoup de liberté qui se dégage de cette ville, dans son architecture, dans ses espaces verts, dans les vélos qui se déplacent, dans la tranquillité des bars… dans ses terrains vagues aussi. Je sais qu’ils disparaitront un jour sous la pression immobilière et le phénomène de boboisation qui prend de l’ampleur là-bas comme ailleurs. Mais ils sont encore là aujourd’hui. Tout est possible à Berlin, que ce soit en termes vestimentaires ou en termes d’attitude tout court. Il y règne en tout cas une certaine forme de sérénité. Alors, je ne suis pas en train de disserter sur la réalité des Berlinois, qui ont des tas de problèmes comme nous pouvons en rencontrer, mais malgré tout, on sent que cette ville a une âme. La chute du mur date un peu aujourd’hui, mais on sent qu’il y a eu une explosion. On en sent encore la trace. J’aime bien cette idée d’habiter une ville dans laquelle l’énergie créatrice est partout, écrite sur les murs et dans les terrains vagues…

Tu me disais tout à l’heure que le live était vachement important pour toi. Comment l’abordes-tu ? Fait-il partie intégrante du processus de création ou en est-il l’aboutissement ?

Pour moi, ce sont deux choses différentes. Deux plaisirs très différents. J’adore le temps du studio et le temps de création. On est dans un espace-temps un peu chirurgical, on cherche. On peut se prendre la tête pendant longtemps sur une mesure parce qu’elle ne vient pas. Je parlais tout à l’heure des moments de tête à tête avec mon réalisateur, ce sont les mêmes avec Christophe mon pote bassiste ou les musiciens avec lesquels j’ai été amené à travailler. Ce temps passé en studio, je l’aime tout particulièrement. Mais j’aime aussi l’urgence de la scène. Je trouve que la scène ouvre des possibilités qu’on ne peut pas avoir en studio. On peut se permettre par exemple d’avoir une coda de plus de deux minutes. On peut faire vivre ces moments-là sur scène. Du coup, ça donne une autre dimension au morceau. Et ça permet de lui redonner une nouvelle vie. Ça permet de l’emmener ailleurs, même si, et c’est une chose à laquelle je suis très attaché, j’essaye de reproduire sur scène les sons qu’on a sur l’album. On pourrait faire le choix d’avoir une formule live un peu plus light qui permettrait de s’écarter un peu du son de l’album, ce n’est pas ma démarche. Je souhaite respecter tout le travail qu’on a fait en studio parce que j’estime qu’il y a autour de ça toute une réflexion. La musique est aussi narrative, elle prend parfois le relais du texte, donc, ce relais, je souhaite qu’on le retrouve sur scène. Sur scène, d’un autre côté, on peut même aller plus loin dans cette idée. Et puis, quand on est sur scène, on peut mouiller la chemise. J’ai été comédien et j’ai adoré la relation qu’on peut avoir sur scène avec le public. Pour moi, elle est essentielle. Ce sont, le studio et la scène, deux plaisirs très différents mais que je kiffe autant l’un que l’autre. Le trac qui précède les concerts, c’est quelque chose qui m’anime ! C’est un peu comme si on rentrait dans l’arène. J’adore ces instants qui précèdent le fait d’aller à la rencontre du public. Après, on va se regarder droit dans les yeux. Ce que je propose sur scène, c’est ça. J’ai besoin de cet échange avec le public.

Sur ton Facebook, tu as posté récemment une petite question, à savoir « L’artiste est-il maître de son œuvre ? » As-tu un élément de réponse ?

Ce n’est pas moi qui ai posté ce message, c’est mon guitariste ! (sourire) Mais ce n’est pas un problème parce que j’ai voulu que les musiciens soient eux-aussi administrateurs du Facebook. Je me dis que c’est aussi leur taf de l’alimenter. Alors maintenant… l’artiste est-il maître de son œuvre ? Je ne vais pas te répondre de façon philosophique, mais en tout cas ce que j’ai envie de dire, c’est que finalement, on n’est pas maître de soi, on est juste un vecteur. Si je prends mon projet, il est le fruit de nombreuses influences conscientes ou inconscientes, d’ailleurs. Donc, je pense que de toute façon, on n’est pas totalement maître de son œuvre. En même temps, le courage et la force des convictions qui sont les nôtres pour aller et continuer sur son chemin même s’il y a moult embûches et que le parcours artistique reste précaire, nous appartiennent. Et de ce point de vue, on est maître de nos œuvres. Après, quant à savoir si l’œuvre nous appartient totalement, dès l’instant où on travaille avec d’autres gens et qu’on se sert de leur talent ou de leurs influences, elle leur appartient aussi un peu… il y a aussi des moments où ça nous échappe aussi. Le fait qu’une mélodie nous arrive en tête ou que quelques mots forment une phrase… c’est aussi un peu du domaine de l’inconscient. De temps en temps, ce sont aussi des choses conscientes, mais je pense que l’inconscient compte énormément. Donc, je ne suis pas sûr qu’on soit maître de nos œuvres… Après, je ne suis pas philosophe, moi ! (rires)

Propos recueillis par Luc Dehon le 17 juin 2014.
Photos : Franck Loriou, DR
Site web : http://garner-music.fr/site/
Facebook :
https://www.facebook.com/garnermusicproject?fref=ts









+ d'interviews
Vidéos




Retrouvez-nous sur Facebook
Retrouvez-nous sur Twitter
Concours
 
Retour en haut