Interview de Annabelle Mouloudji

Propos recueillis par IdolesMag.com le 19/05/2014.
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Hommage a Mouloudji

2014 marque le vingtième anniversaire de la mort de Mouloudji. Ses enfants Annabelle et Grégory Mouloudji publient un superbe album hommage à leur papa dans lequel ils chantent quelques-unes de ses plus belles chansons, aux côtés de Louis Chédid, Alain Chamfort, Jil Caplan, Melissmell, Daphné, Maud Lübeck, Baptiste W. Hamon ou encore Christian Olivier des Têtes Raides, le tout orchestré par Frédéric Lo. Nous avons été à la rencontre d’Annabelle afin d’en savoir plus sur ce projet, l’occasion d’évoquer longuement le parcours de son papa, mais aussi le sien, certains se souviennent certainement de son titre « Fuis, Lawrence d’Arabie » dans les années 80. Rencontre avec Annabelle Mouloudji qui rend ici un vibrant hommage à son papa. Une véritable déclaration d’amour…

IdolesMag : Qui est à l’initiative de ce projet hommage à votre papa ? Quand le projet a-t-il commencé à prendre forme ?

Annabelle Mouloudji : Pour être tout à fait honnête, j’ai eu envie de faire quelque chose moi-même il y a quelques années quand j’ai sorti mon bouquin qui s’appelle « La p’tite coquelicot ». J’y racontais un peu mon histoire perso avec mon père. C’était en 2011. Là, l’idée d’un disque a commencé à germer. J’avais envie d’aller à sa rencontre d’une certaine manière… parce que quand il est décédé, je n’étais pas une gamine, mais j’avais vingt-six ans… je n’étais pas bien vieille… (sourire) Et c’est vrai que vu le contexte, on n’a jamais été très communicants tous les deux. Donc voilà, j’ai  beaucoup réfléchi à tout ça. J’en ai parlé à mon frère Grégory. Il m’a dit que c’était un très bonne idée… « Essayons de faire quelque chose ». Notre père est un artiste qui avait un talent immense et qui malheureusement devient un artiste très méconnu auprès des jeunes. Et donc, on a eu envie de faire redécouvrir cet artiste et quelques-unes de ses œuvres au travers de cet album tribute qu’on a réalisé avec la collaboration artistique de Laurent Balandras. Tout ça a pris du temps, mais on voulait que ça émerge cette année. C’était un bon timing. En parallèle, il y aura un livre illustré qui sortira le 22 mai aux Éditions Carpentier. C’est un livre avec une très belle iconographie, des documents inédits que nous a confiés la Sacem, entre autres. On y apprend beaucoup beaucoup de choses sur lui. Et moi, avec tout ça, je me suis replongée dans sa vie et son œuvre, son parcours, ses écrits, ses chansons… ça a été un vrai bonheur de passer du temps avec lui d’une certaine manière.

Annabelle Mouloudji, Frederic Lo et Alain Chamfort © Bruce Martin

Comment avez-vous fait vos choix dans les chansons qui figurent sur cet album ? Parce « Le p’tit coquelicot », « Le Déserteur » ou « un jour tu verras », vous ne pouviez pas faire l’impasse dessus, mais certaines autres sont assez méconnues du grand public.

Évidemment, les incontournables y sont parce qu’on n’avait pas le choix et que ce sont vraiment de très belles chansons. Maintenant, pour le reste… j’avoue que je me suis baignée dans son répertoire… (sourire) Je me suis racheté une platine vinyle, j’ai réécouté tous les vinyles que j’avais à la maison, parce qu’il y en a encore beaucoup qui n’ont pas encore été réédités en CD. J’ai donc juste écouté en boucle tous ses albums et certains titres en sont ressortis, un peu comme des fleurs à travers champ. « Tiens, celle-là, elle plaît, celle-là aussi… » Après il a fallu faire une sacrée sélection. Comme mon frère bosse aux États-Unis, il a un très gros poste là-bas, je le tenais au courant de mes avancées. Je lui demandais son avis, etc, etc… Mais c’est vrai que c’est un peu moi qui suis l’initiatrice de ce projet. Il validait mes choix, ou pas d’ailleurs… Mais c’est essentiellement moi qui lui ai fait des propositions. En tout cas, je me suis régalée à faire ce travail d’écoute. J’ai réécouté beaucoup de chansons de mon père, et ça m’a fait beaucoup de bien. Disons que les chansons qui figurent sur ce disque sont celles que j’ai choisies et que j’ai soumises à mon frère. Lui, de son côté, a fait quelques choix. C’est notamment lui qui a eu l’idée de reprendre le texte qu’il lit dans l’album [« Il est né à Paris »].

Le texte original, c’est « Je suis né à Paris », il l’a donc adapté.

Effectivement. C’est un texte autobiographique que mon père avait écrit. Et Grégory l’a adapté pour parler de papa. Le texte original, c’est effectivement, « Je suis né à Paris, rue d’Arcole… » C’est une très jolie version qu’il a faite là. Je trouve que la version de ce texte de mon père dans la bouche de Grégory est très émouvante. Je l’aime beaucoup. Ce titre, c’est vraiment son envie.

Dedicace d'Annabelle Mouloudji pour IdolesMag

Et les autres titres ?

Vous savez, tout se fait au jour le jour. Sur ce genre de projet, on réfléchit beaucoup. On avance un peu pas à pas. Rien n’est jamais définitif. On ne se dit pas qu’on va faire ça comme et ça de telle autre manière. Non. Il faut laisser le temps aux choses de se construire. C’est un peu comme un tableau de maître, tout se fait par couche. Au départ, c’est une esquisse, après, ça prend forme. On ajoute quelques petites touches… Et au final, ça devient quelque chose de complet. Et puis, à un moment donné, il faut se dire stop. Si ça n’avait tenu qu’à moi, j’en aurais mis vingt ou vingt-cinq, de chansons. J’aurais eu envie d’ajouter certaines choses… Ce n’est jamais fini, finalement. Donc, il faut quelqu’un qui supervise le tout pour dire « là, c’est bien, on va s’arrêter là ! » Mais c’est ma nature un peu excessive et perfectionniste qui fait que j’ai toujours envie d’aller plus loin et d’en faire toujours plus… (sourire) Mais en tout cas, je suis ravie du résultat.

Annabelle Mouloudji et Louis Chedid © Bruce Martin

Frédéric Lo, quand est-il arrivé sur le projet ?

Je connaissais son travail depuis longtemps… et je l’adorais ! Ce qu’il avait fait avec Daniel Darc, entre autres, était formidable. Mais il n’a pas fait que ça, j’ai adoré ce qu’il a fait pour Cali et Stefan Eicher aussi. J’aimais beaucoup sa patte. Il a un style très personnel que j’aime beaucoup. Du coup, on a fait appel à lui parce qu’on trouvait intéressant d’actualiser les chansons, tout en respectant évidemment chaque œuvre et chaque mélodie. On voulait surtout ne rien dénaturer. Et je trouvais intéressant de bosser avec lui… Et puis, vous le savez comme moi, la vie réserve bien des surprises ! Les rencontres sont déterminantes. Et là, avec Frédéric, le feeling est tout de suite passé entre nous. Le courant est très vite passé entre nous. On était sur la même longueur d’ondes. Ça ne s’explique pas ce genre de choses. On peut rencontrer quelqu’un un jour et puis mettre en route très vite un certain nombre de choses. C’est ce qui s’est passé avec Fred. On s’est tout de suite entendus. Il a tout de suite compris aussi les impératifs économiques et de planning. Il m’a dit « Banco. Ton projet me plaît. Et j’aime beaucoup Mouloudji. » Pour moi, c’était vraiment très très important de travailler avec quelqu’un pour qui Mouloudji représentait quelque chose. Nous parlerons très certainement tout à l’heure des autres artistes qu’on a invités sur le projet… mais certains m’ont dit très spontanément « Oh moi, Mouloudji, ça ne me dit rien du tout ! Ça ne me parle pas ! » Je ne leur en veux pas, je comprends tout à a fait. Mais cet album, je voulais qu’il ait un sens. Il faut toujours qu’il y ait un sens dans les choses qu’on fait dans la vie. Les choses ne peuvent pas se faire comme ça, n’importe comment. On n’invite pas des artistes sur un projet comme celui-ci en fonction de leur notoriété, mais en fonction de leurs affinités. Il fallait que le projet ait un sens. C’était mon but. Je voulais faire exister ce projet, oui, mais pas à n’importe quel prix. Je voulais qu’il soit ancré dans de la matière brute et pas quelque chose de plus léger… Je ne sais pas trop comment m’expliquer, mais je voulais en tout cas faire passer un message.

On va justement parler un peu des artistes que vous avez invités sur ce projet. Je trouve que vous avez réussi un mix assez intéressant entre des artistes grand public comme Louis Chédid, Alain Chamfort ou Jil Caplan, des artistes d’une scène plus alternative comme Christian Olivier des Têtes Raides ou Melissmell, ainsi que des artistes de la nouvelle génération comme Daphné, Maud Lübeck ou Baptiste W. Hamon.

Vous savez, je voulais que ce projet soit une aventure humaine avant toute chose. J’avais aussi envie de faire des rencontres. J’avais envie qu’il se passe des choses. Et ça a été le cas… J’ai fait de très très belles rencontres, très fortes, très intenses et très émouvantes. Tous les artistes présents ont amené leur talent avec émotion et sincérité. Il n’y a pas eu de chichi… (sourire) Tous, en tout cas, étaient contents d’être là. Pour moi, c’était important. Personne n’est venu dans l’idée que ce serait bien pour sa carrière ou que sais-je ? Non. Ça a été de vraies rencontres. Vous savez, quand j’y repense, ça me fait penser à papa quand, dans les années 60, il avait monté sa maison de disques. Il a produit tout un tas de gens très différents les uns des autres. Ça allait d’Olivier Bloch-Lainer à Jacqueline Huet. Je ne fais pas de comparaisons avec ce projet-ci… mais j’aime justement l’idée qu’il y ait des gens comme Chamfort ou Chédid, des artistes confirmés qui ont derrière eux une longue carrière, et des jeunes pousses, des gens qui démarrent que j’aime bien et qui m’ont donné envie de travailler avec eux. Je pense notamment à Melissmell qui fait passer une émotion… très… forte.

Effectivement, c’est une vraie rencontre entre les deux artistes, votre père et Melissmell.

En studio, j’étais là… et je peux vous dire que j’étais très très très émue par ce qu’elle a donné. Et effectivement, c’était bien d’avoir ce panel de personnalités différentes. Je trouvais ça intéressant. J’ai essayé aussi de susciter l’envie avec les chansons proposées.

Jil Caplan et Frederic Lo © Bruce Martin

Justement, comment s’est faite la « distribution » des titres ?

C’est nous qui avons proposé les chansons. Encore une fois, je suis très intuitive, je fonctionne beaucoup comme ça. On y a réfléchi avec Laurent Balandras et Fred Lo, chacun a donné ses idées. C’est tout un travail d’équipe. Alors, évidemment, au départ, j’ai tout fait toute seule, mais après, j’ai été vachement aidée. Ce n’est pas un projet qu’on peut monter toute seule. Laurent et Fred m’ont énormément soutenue et aidée. Alors, bien évidemment, je n’aurais pas proposé le « Coquelicot » à Melissmell. Je trouvais par contre que « Faut vivre » pouvait faire écho à quelque chose chez elle. Et effectivement, elle a été très heureuse en lisant le texte. Pareil pour Christian Olivier, « Le Déserteur », c’était pour lui. Après, Jil Caplan… je trouvais que « J’irai par le monde » lui allait divinement bien. J’ai en tout cas voulu m’entourer d’artistes qui avaient une vraie sensibilité pour les chansons de papa. Je voulais que ce soit des artistes avec lesquels on puisse partager quelque chose. Et puis je me suis fait plaisir aussi… (sourire) puisque je chante deux duos avec Frédéric Lo. C’était un vrai bonheur…

Est-ce que ça a été un réel bonheur pour vous de rechanter ? Parce que j’ai envie de dire que la chanson et vous, ça a toujours été « Je t’aime moi non plus »…

(rires) Oui… c’est un peu ça ! À la différence que là, ce n’est pas moi que je mets en valeur, c’est mon père et ses chansons. Une espèce de distance s’est faite et ça m’a permis de prendre beaucoup de plaisir. C’est peut-être là la différence. J’ai fait abstraction quelque part de moi… C’est bizarre ce que je vais vous dire, mais j’avais envie de chanter pour lui. J’avais envie de chanter pour mon père parce que c’est quelque chose qu’il m’avait demandé quand j’étais très jeune et que j’avais refusé à l’époque. Et là, je le fais d’une autre manière…

Annabelle Mouloudji, Frederic Lo et Louis Chedid © Bruce Martin

Justement, qu’en a pensé votre papa quand vous vous êtes lancée dans la chanson dans les années 80 avec « Fuis, Lawrence d’Arabie » ?

Lui, il était moyennement chaud. Pour lui, le métier commençait par la scène. Et moi, je faisais les choses un peu à l’envers… il faut bien le dire. Il était un peu critique… [Annabelle parle comme son père] « Oui, enfin, bon… Tu devrais faire du cabaret avant de te lancer dans le disque… » Finalement, c’est ce que j’ai fait un peu plus tard puisque qu’après cet épisode discographique en 1987, je suis partie à New-York faire une école de Jazz. Et là, je lui ai fait plaisir… c’était un peu ma manière de lui dire « Papa, tu avais raison ! C’était pas mal de commencer par la scène et travailler avec des musiciens… » (sourire) Donc voilà, je me suis produite dans des cabarets à New-York, j’ai fait une école… j’ai vraiment beaucoup appris. Après, la vie a fait que je n’ai plus chanté pendant un moment… Mais j’ai toujours aimé et j’aime toujours autant chanter. Et le faire pour cette occasion d’album hommage m’a vraiment beaucoup plu.

Quels souvenirs gardez-vous des années 80 ?

Franchement, ce qui me fait beaucoup rire et sourire… et ce qui est vachement touchant pour moi, c’est que finalement je m’aperçois que les disques font partie de la vie des gens. « Fuis, Lawrence d’Arabie » a finalement beaucoup marqué… plus qu’on pourrait le croire ! Beaucoup de gens m’en parlent encore aujourd’hui. Et même en bien !!… (sourire) Je ne dirais pas que c’est un collector mais c’est un disque qui fait partie d’une époque qui rend de nombreuses personnes vachement nostalgiques. Quelque part, c’est vachement touchant. C’est super. J’ai eu de la chance… C’est mignon. C’est un très bon souvenir pour moi… même si, avec le recul, je pense que je n’étais absolument pas du tout prête à l’époque. J’étais encore un gros bébé à vingt ans. Je n’étais pas tout à fait prête à affronter certaines choses. Mais je ne regrette rien. J’étais heureuse de le faire à l’époque et ça reste un très bon souvenir… Les gens m’en parlent encore aujourd’hui avec beaucoup de bienveillance, donc c’est bien…

Baptiste W Hamon © Bruce Martin

Être « la fille de », pensez-vous que ça a pu vous fermer certaines portes ?

Ah, non, bien au contraire… Il ne faut pas se leurrer, ça ouvre des portes. Ça ouvre plein de portes d’être la « fille de » ! Après, les gens s’attendent à quelque chose d’extraordinaire en vous écoutant… et ils sont forcément déçus. (rires) J’ai eu un peu l’impression qu’on s’attendait à voir arriver une « Mouloudji bis » en fille… C’est du fantasme tout ça… Les gens sont en général très curieux de rencontrer les fils et fille de. C’est un fantasme quelque part. Ils ont en mémoire le père ou la mère et quand ils rencontrent leurs enfants, ils sont, je pense, beaucoup plus exigeants avec eux qu’ils ne le seraient avec quelqu’un d’autre. C’est évident. Mais donc, être la « fille de » ne ferme absolument pas les portes, ça les ouvre bien mais après… il faut être costaud – très costaud – pour affronter les critiques et les gens qui vous jugent. Les gens jugent beaucoup plus que quelqu’un qui débarquerait de province tout simplement. Les rapports ne sont pas les mêmes. Mais dans l’histoire, je me dis que j’ai un sacré bol d’être la fille d’un homme comme papa.

C’est ce que j’allais vous dire…

C’est un type qui a fait de très très belles choses. D’abord, je trouve qu’il avait une voix merveilleuse. Et je dois vous avouer que je me suis vraiment régalée en réécoutant tous ses disques. Et j’ai un faible pour les années 68/70…  Je trouve qu’il avait à cette époque une maturité dans la voix qui faisait qu’il avait un timbre hyper sensuel, très agréable, très doux. C’est ma période préférée dans l’œuvre de papa. Après, à côté de ça, il a énormément écrit de textes et il a composé des tas de mélodies… les gens ont tendance à oublier que papa était un très grand mélodiste. Il s’est aussi mis à la peinture très jeune, dans les années 50.

Annabelle Mouloudji, Maud Lubeck et Baptiste W Hamon © Bruce Martin

C’est vrai. On parle de lui aujourd’hui essentiellement pour ses chansons, mais il était peintre, acteur… un vrai touche-à-tout.

Il n’a jamais cessé de travailler… et il disait qu’il était fainéant ! Mais il ne faisait que de bosser. Il écrivait, il chantait à droite à gauche, il avait ses galas, il peignait… il n’arrêtait pas en fait ! Tout le temps, il était en train de faire un truc. Il était tout sauf oisif. Ça me fait rire quand je repense qu’il disait qu’il faisait les choses en dilettante, ce n’était pas vrai… C’était un autodidacte aussi. Il avait appris tout tout seul. Il avait eu des maîtres. Après la guerre, il avait connu tous ces gens qui sont très connus aujourd’hui mais qui ne l’étaient pas vraiment à l’époque. La clique de Sartre, de Beauvoir, Queneau, Prévert, Desnos et j’en passe… Marcel Duhamel, qui a créé la « Série Noire », a été un peu comme un deuxième papa pour lui. Il lui a ouvert sa bibliothèque. C’est une chance dans la vie de rencontrer des gens qui vous aiguillent et qui vous guident. Papa a eu cette chance-là. Il venait de la misère des faubourgs et il s’est retrouvé du jour au lendemain à fréquenter des gens incroyables. C’est une chance inouïe qu’il a eue. Il a eu un parcours étonnant. C’est d’ailleurs ce dont on parle dans le livre illustré « Athée ! Ô grâce à Dieu… » qui vient de paraître. On y raconte son parcours depuis son enfance. Toute sa vie au cinéma quand il était acteur, comment il en est venu à la chanson… tout ça, on le raconte avec des anecdotes personnelles.

Annabelle Mouloudji et Daphne © Bruce Martin

C’est une question un peu plus intime que je vais vous poser maintenant… L’avez-vous déjà vu créer, composer, écrire ou était-ce vraiment son jardin secret ?

Je ne l’ai pas vu écrire, par contre, je l’ai vu peindre et faire ses vocalises… écrire, c’était une démarche qui lui était très personnelle. Il le faisait tout seul dans son bureau. C’était quelqu’un d’assez réservé. Il était super timide. Et puis vous savez… il y avait un  petit problème de génération entre nous. Quand j’avais quatorze ans, il en avait soixante. C’est déjà compliqué en temps normal le rapport parent-ado… mais là, beaucoup d’années nous séparaient. Et puis comme mes parents se sont séparés quand j’étais très jeune, ça n’a pas arrangé les choses. C’est compliqué le rapport père-enfant quand on n’a pas partagé une salle de bains… (sourire) On se regarde, on s’approche, on se renifle… On se parle. On a peur de décevoir l’autre. Mais l’amour est là. Sauf que l’amour, on ne sait pas comment l’offrir. Et cet album hommage, c’est un peu ma déclaration d’amour. C’est un peu ma façon de lui dire combien je l’aime et combien je l’ai aimé. C’est quelque chose que je ne lui ai pas dit à l’époque… Ce n’est pas toujours facile. Maintenant, je suis devenue maman, j’ai vieilli comme tout le monde. Il y a des choses qu’on comprend plus aisément à partir d’un certain âge que quand on a quinze ou vingt ans. C’est la vie… Ce projet, c’est un peu une déclaration d’amour.

Melissmell © Julien Balestier

Quelle est la chose la plus précieuse qu’il vous ait transmise ?

C’est ce que je ne sais pas. Cette chose qu’on ne sait pas qui est la plus précieuse finalement parce qu’on aura la chance de la découvrir un jour. Peut-être qu’un jour je le saurai ?...

Vous aviez publié un livre, « La p’tite Coquelicot » aux Éditions Calmann-Lévy il y a trois ans. Écrivez-vous toujours aujourd’hui ?

Oui. C’est vraiment très important pour moi l’écriture. J’écris des textes de chansons et je suis en train d’écrire un roman. Donc, oui, je suis à fond dans l’écriture… (sourire)

Diriez-vous comme certain que c’est une forme de thérapie ?

Je dirais que le premier livre, « La p’tite coquelicot », oui. Très probablement. Après, non. On a accouché du plus difficile. Publier, ce n’est jamais évident. Pour chacun, c’est un acte qui veut dire quelque chose. Ce n’est pas facile. Là, pour moi, le plus dur est fait. Le plus difficile, c’est le premier. Après, c’est différent. Le livre que j’avais écrit était un récit autobiographique, c’est encore un autre exercice qu’un premier roman. Mais dans un premier roman, on y met forcément un peu de soi… comme dans tout ce qu’on peut écrire par la suite d’ailleurs. Il y a toujours un peu de chaque écrivain dans chacun de ses romans. Là, j’avais raconté certaines de mes problématiques et certains épisodes marquants de ma vie. Maintenant, je me suis attelée à un roman. Il y aura forcément des choses de moi, mais ce sera plus léger.

Mouloudji, Athee O grace a dieuNous venons de parler de ce disque hommage à votre papa que vous publiez et du livre « Athée ! Ô grâce à Dieu… » aux Éditions Carpentier, d’autres projets vont-ils voir le jour cette année ? [Nous fêtons cette année les vingt ans de la disparition de Mouloudji]

Il y a Gallimard qui réédite le premier roman de papa qui s’appelle « Enrico » dans la collection « L’imaginaire ». J’en suis très contente. Il va y avoir aussi la réédition du concert du Théâtre de la Renaissance qui date de 1974. C’est magique. Il était magnifique sur scène… évidemment quand il chantait, mais aussi entre les chansons. Il avait toujours des petits intermèdes amusants et justes. Il aimait bien faire un peu le pitre. Il racontait toujours des histoires entre les chansons. C’était un vrai homme de scène. Et donc, je suis très heureuse aussi que ça ressorte. Il y aura des coffrets d’inédits qui sortiront également en juin et septembre. Ce sont des titres qui n’ont jamais été édités en CD. Je suis en tout cas très contente que tout ça existe. J’espère que ça plaira et que les gens apprécieront. Il y a eu très peu de livres autour de lui finalement. Il y a eu Gilles Schlesser qui avait publié une biographie il y a quelques années. Mais un beau livre autour de Mouloudji, ça n’existait pas. Et ça existe aujourd’hui. Je suis vraiment contente pour lui… (sourire)

Christian Olivier © Julien Balestier

Nous en parlions tout à l’heure, les jeunes générations ne connaissent pas bien l’œuvre de votre papa. À quoi l’attribuez-vous ?

C’est compliqué… très compliqué… Il faut bien se rendre compte que papa était une vedette des années 50. Et puis, il faut bien le reconnaître, papa avait plus d’audace que d’ambition. Donc, il n’essayait pas de se vendre ou d’être toujours présent. Il était assez solitaire et quelque part, il s’en fichait puisqu’il gagnait de quoi vivre sa vie… Il n’allait pas voir plus loin. Je ne vais pas dire que c’est de sa faute si on en parle moins depuis quelques années… mais il a préservé cet état d’artiste qui fait ses choses dans son coin. C’est ce qu’il a fait pendant toute sa carrière et le public l’a toujours suivi. Dès qu’il faisait une salle, parisienne ou non, il faisait salle comble sans faire de promo. C’est quelqu’un qui a touché les gens mais il ne s’est jamais battu pour faire de la promo… Finalement, le temps passe et vous savez comment les gens oublient vite… Nous sommes aujourd’hui dans un monde de surconsommation de tout, y compris de la musique. Tout va de plus en plus vite. Les gens zappent à une allure vertigineuse. Ça devient très très bizarre… Après, il y a la transmission des parents. Il y a des gens de vingt-cinq ans qui écoutent et qui aiment Mouloudji, mais c’est parce que leurs parents le leur ont fait écouter, au même titre que des Brassens, des Brel, des Piaf, des Ferrat… Il y a des jeunes qui connaissent l’œuvre de papa…

… heureusement !

(sourire) Oui heureusement ! Mais la plupart n’en parlent plus. Déjà, les médias en parle très peu pour ne pas dire pas du tout. Ses titres ne passent plus en radio non plus… Mais vous savez, quand j’ai publié mon bouquin, pas mal de gens m’avaient contactée sur Facebook en me disant que je devrais sortir quelque chose sur papa, qu’on n’en entendait plus parler et que c’était dommage. Mine de rien, ça a réveillé des choses en moi. tous ces gens-là m’ont accompagnée vers ce projet finalement. Ce sont des gens que je ne connais pas mais qui m’ont encouragée à aller dans cette direction. J’ai compris qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire quelque chose parce que si on ne le fait pas… ce sera trop tard. Et je suis heureuse qu’on reparle de lui cette année, parce que c’est un type qui avait des choses à dire. Il a vécu des évènements marquants. Quand il a créé « Le Déserteur » en 1954, le soir où la France a perdu à Diên Biên Phu, ce n’était pas du tout prémédité. Ça lui est tombé dessus et après, il a été interdit d’antenne pendant longtemps. Ça lui a porté préjudice. C’est quelque chose dont il se doutait, mais il l’a fait. Il l’a fait parce qu’il était contre la guerre d’une manière générale, il pensait aux victimes. C’était son côté un peu rebelle. Quelque part, papa était un peu un rebelle, il ne faut pas l’oublier. Il était plus proche des gens de la terre. Il venait d’un milieu très simple où les gens trimaient beaucoup pour essayer de sortir de la misère. Il est né en 22, et c’était vraiment dur à cette époque. C’était Zola… (sourire) Je pense qu’il a tout fait pour se sortir de là. En plus, il avait une voix plutôt agréable… tant mieux pour lui. Il y a aujourd’hui peu de gens qui le connaissent encore, et ça me rendait un peu triste… il mérite qu’on le reconnaisse encore un petit peu [dit-elle les larmes aux yeux]. Donc, je me suis battue pour, mais j’ai eu la chance de faire de belle rencontres. Toute seule, je n’aurais pas pu faire tout ça.

Propos recueillis par Luc Dehon le 19 mai 2014.
Photos : Bruce Martin, Julien Balestier, DR
Facebook : https://www.facebook.com/annabelle.mouloudji?fref=ts









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