Interview de Georgette Lemaire

Propos recueillis par IdolesMag.com le 23/04/2013.
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Georgette Lemaire, Christophe Berrak

Georgette Lemaire a publié son nouvel album, « Paris Jazz », le 14 avril dernier, un disque dans lequel la chanteuse célèbre Paris au travers de standards des années 30-40 sur des airs jazzy. Nous avons été à sa rencontre afin d’en savoir plus sur ce projet. Georgette Lemaire ne pratiquant pas la langue de bois, nous évoquerons également ses débuts, son parcours en dents de scie et en marge du système, la précarité du métier de chanteur et le non-succès de son précédent opus, « Inoubliable », pourtant superbe de bout en bout. Rencontre avec une artiste de caractère, rebelle, révolutionnaire et anarchiste qui a mené sa barque tant bien que mal dans les méandres du showbizz…

Georgette Lemaire, Paris JazzIdolesMag : Quand ce projet « Paris Jazz » a-t-il commencé à prendre forme ?

Georgette Lemaire : Bonne question! [Georgette demande à son fils et producteur Antoine Blanc] Donc, en janvier 2013 ! Il devait sortir pour mon anniversaire, le 15 février de l’année dernière. Mais bon, il est sorti avec un an de retard… Ce n’est pas grave !

De quoi aviez-vous envie au départ ? D’aller vers quelque chose d’un peu jazzy ? De chanter Paris ?

Surtout pas de chanter Paris ! En vrai, je n’avais pas vraiment d’idée à la base. J’avais surtout dit à mon fils et à mon mari que je voulais un style jazz au niveau des orchestrations. Paris… c’est moi qui y ai pensé plus tard. Mais je n’étais pas vraiment d’accord, j’avais plutôt lancé l’idée en l’air. C’est après que mon fils m’a bousculée pour que je chante Paris. Je trouvais ça dérisoire. Je dois vous dire que j’étais un peu en colère… parce qu’on avait fait un premier CD qui était superbe à mon goût, « Inoubliable », dans lequel je ne chantais que des créations. Et comme on n’a pas été médiatisés, le CD n’a pas rencontré le succès. J’étais dans une colère noire ! J’ai donc lancé « on n’a qu’à chanter des chansons à la con sur Paris ! Et ça, peut-être que ça va marcher !! » Voilà ce que j’ai dit à mon fils. Lui, là-dessus, m’a dit que ce serait une super idée. Mais pour moi, c’était juste une boutade. En fin de compte, il m’a relancé là-dessus. Je n’étais pas d’accord. Alors, il a amené son père avec lui pour me décider et… ils ont fini par m’avoir !! (rires) Ils m’ont dit « Allez maman, il faut que tu le fasses ! » Je me demandais ce que j’allais bien pouvoir chanter sur Paris. Je ne savais pas quelles chansons choisir. Comme tout le monde chante ces chansons-là… je ne voulais pas les rechanter une énième fois. Et puis, je ne savais pas trop où aller chercher. Le fait est que j’ai beaucoup de CDs de Jazz chez moi, mais quasiment aucun de variété. Alors on a lancé la piste Aznavour… J’ai dit « Ah non ! On ne va pas recommencer ! » Mais son répertoire m’intéressait parce que j’aime beaucoup ses textes. On a donc choisi deux titres d’Aznavour et on a cherché d’autres chansons. Pour finir, j’ai lancé des titres un peu au hasard, mais toujours des titres qui me plaisaient. Vous savez, des chansons sur Paris, il y en a des millions. Il a donc fallu faire un choix. J’ai demandé aussi à Antoine, mon fils et producteur, et à mon mari, lesquelles on pourrait adapter en version jazzy. Il y a des chansons dont on ne peut pas non plus trop changer l’orchestration. J’aurais aimé chanter du jazz en anglais… Mais malheureusement, ça n’a pas pu se faire ! (sourire) Voilà comment est venue l’idée. Au final, je vais être honnête, je suis vraiment contente du résultat.

Il est très chouette, cet album.

Ce n’est pas mon genre de dire ça… Mais il est chouette, c’est vrai. Tous les disques que j’ai enregistrés depuis que je chante, je ne les ai jamais écoutés. Alors que celui-là, je l’écoute tous les jours et même deux ou trois fois par jour.  Je m’enfile les vingt-deux titres deux ou trois fois de suite, avant de me coucher le soir par exemple. C’est en tout cas très rare que je passe une journée sans l’écouter. Mais c’est la première fois que ça m’arrive depuis mes vingt-deux ans ! Jamais je n’ai écouté mes disques. Peut-être le premier… mais pas autant que celui-là. Ah si, « Inoubliable », je l’ai beaucoup écouté aussi quand j’y repense. Mais j’étais tellement déçue que personne n’ait bougé sur ce CD… ça m’a dégouté assez de la chanson ! Et de la variété !

Vous n’êtes pas très variété finalement.

C’est ce que je disais à votre collègue tout à l’heure ! Quand j’allume la télévision, je regarde plutôt un DVD. Je regarde souvent le même film. Ça ne me dérange pas de regarder plusieurs fois le même film quand il me plait.

Quel genre de films regardez-vous ?

J’aime bien Scorcèse, les films américains. Pas tous, n’est-ce pas ?!... J’aime pas les trucs conventionnels comme les Agatha Christie ou les Hitchcock. J’aime pas tous ces trucs-là. Moi, ce que j’aime, c’est Scorcèse, c’est la mafia… Les gens ont une image de moi qui n’est pas moi du tout. Ils s’imaginent que parce que je suis née à Paris, j’aime tout ce qui se rapporte à Paris. Mais non ! Au niveau cinéma, par exemple, j’aime les histoires américaines. Et le pire, c’est que j’aime des films que j’ai un mal fou à trouver à la Fnac. Ils doivent me les commander souvent ! Dans les DVD, comme dans la musique d’ailleurs, c’est toujours les mêmes qu’on trouve dans les bacs. Ça m’énerve aussi !!! C’est le même topo que le CD. Alors… On me dit que je suis rebelle… Ben, oui, je suis rebelle. Je suis révolutionnaire. Je suis anarchiste. Moi, je suis comme ça ! Il faut vivre comme on le sent.

Georgette Lemaire - DR

C’est finalement ce que vous avez fait tout au long de votre parcours, vous avez vécu comme vous l’entendiez.

Vous savez, je ne peux pas me créer un personnage… à moins de tourner dans un film. Et encore, je ne sais pas si je serais bonne ! Je pense que je ne pourrais pas jouer de personnage. Là, je rencontre pas mal les médias en ce moment, mais je suis telle que je suis dans la vie. Je suis aussi la même dans mon métier. Il faut que j’aie des affinités avec les gens. Peu importe de quel milieu ils viennent. Peu importe qu’ils soient barmen ou artistes, je m’en fous. Ce qui m’importe, c’est d’avoir des affinités avec les gens. Et ne parlons pas des gens de mon métier !!!...

Parlez m’en justement de votre métier.

Déjà, ce n’est pas un métier ! Quand on exerce un métier, on a une fiche de paye. La chanson, c’est peut-être une profession, mais ce n’est pas un métier à la base. Il ne faut pas tout mélanger. Les gens exercent leur métier pour vivre et payer leur loyer. Eh bien, pour moi, ce n’est pas le cas ! Comment peut-on dire que je fais le métier de chanteuse ?... Je suis chanteuse, d’accord. J’ai un don. Enfin… Je pense que j’ai un don. Ce doit être ça, finalement. Je suis née avec un don de chanteuse comme l’autre est né avec un don de peintre. Je n’ai jamais appris à chanter. D’abord… je n’en aurais jamais eu la patience ! Faire des gammes, très peu pour moi. Je chante comme je parle, c’est tout. Et bien sûr, je peux chanter sans musique … Je peux chanter seule avec un piano aussi, je n’ai pas besoin de tout un orchestre. Un orchestre, c’est toujours mieux… mais faut pouvoir se le payer ! Et si on n’a pas les moyens, eh bien, on se suffit d’un piano et ça fait très bien l’affaire ! C’est largement suffisant. Du moment que le pianiste est excellent…

Vous aimez beaucoup le piano ?

Ah oui. J’adore. Par contre, je n’aime pas l’accordéon. Je vais me faire des ennemis… mais ce ne seront pas les premiers ! (éclats de rire)

Vous reprenez pourtant « L’accordéoniste » de Piaf, dans une version surprenante.

Oui, c’est une très chouette version. J’étais d’accord de chanter cette chanson s’il n’y avait pas d’accordéon dedans. Je leur avais dit en studio : « Si vous me mettez de l’accordéon, je la chanterai pas ! » Je leur ai demandé de trouver une musique sans accordéon. Et pourquoi pas chanter « L’Accordéoniste » sans accordéon ?!... Pour moi, l’accordéon, ça ne le fait pas ! Donc, vous apprécierez la version sans accordéon, et je trouve qu’elle est très réussie. Avec un accordéon, on n’aurait entendu que ça, et pas les paroles. Je ne vais pas dire que c’est mieux ou pas, c’est un choix !

Georgette Lemaire © Christophe Berrak

Vous avez d’ailleurs toujours assumé vos choix. Vous avez un sacré caractère !

Tout le monde dit que j’ai un sale caractère… Mais je dis non ! J’ai un bon caractère, mais j’ai du caractère. Attendez… pour passer des années merdiques comme j’en ai passées, il faut avoir un bon caractère ! Ça a été quand même la traversée du désert pendant quelques années.

C’est le moins qu’on puisse dire.

Au moins un qui connait mon parcours ! (rires)

Comment l’avez-vous vécu ce parcours en dents de scie ? Médiatiquement, vous avez souvent été laissée sur le côté, mais le public ne vous a finalement jamais oubliée.

Il est comme moi le public, d’une fidélité à toute épreuve. Comment se fait-il qu’il est encore là à l’heure actuelle malgré toute cette traversée du désert ? C’est que vraiment il croit en moi… encore plus que moi, finalement ! (rires) C’est grâce au public si je suis toujours là aujourd’hui. C’est le public qui m’a faite. Personne d’autre. C’est eux qui m’ont aidée… C’est dégueulasse ce que le milieu m’a fait derrière ! Parce que c’est le public qui m’a choisie, et finalement, on n’a pas tenu compte de ce que le public avait décidé. Pourquoi on m’a évincée ? Ils pouvaient très bien me laisser chanter de mon côté et faire chanter l’autre du sien. Je ne vois pas pourquoi on m’a évincée. Ça a toujours été la guéguerre…

L’histoire est un éternel recommencement. Vous en avez fait les frais à l’époque, comme aujourd’hui de jeunes chanteurs.

Ce n’est pas la même génération du tout ! Mais vous avez raison, je l’ai toujours dit, c’est la même jungle aujourd’hui, à part que c’est en couleurs ! En technicolor ! Et c’est pire aujourd’hui, il y en a qui vont se flinguer, moi je vous le dit ! Il y en a qui l’ont déjà fait et d’autres vont venir… Moi, j’ai compris tout de suite le système quand j’ai démarré dans ce métier… étant donné que je me suis tout de suite fait virer ! (rires) j’ai très vite compris. Si je n’avais pas compris si vite, je ne serais pas là aujourd’hui en train de vous parler. Les jeunes aujourd’hui ne connaissent pas encore bien le système. C’est beaucoup plus enjolivé aujourd’hui. On a de beaux décors, il y a plein de gentillesse partout… de fausse gentillesse, évidemment ! Tout ça, il n’y avait pas à mon époque. Et puis les jeunes n’ont pas encore vécu tous les barrages que j’ai vécus. Donc, ils ne peuvent pas bien comprendre ce système. Même s’ils sont évincés, un autre va les rattraper d’un autre côté. Enfin… on va faire un disque et après, on va le laisser tomber ! Mais ils n’ont pas connu la rivalité comme je l’ai connue. Eux, ils auront toujours de l’espoir. C’est logique. Ils n’ont pas connu une telle rivalité comme je l’ai connue moi.

Vous qui avez débuté au « Jeu de la Chance », regardez-vous les « The Voice » ou « Nouvelle Star » ?

Jamais. Je connais le nom, c’est tout. Je ne regarde d’ailleurs pas ces chaînes. Je regarde ARTE ou ce genre de chaines. Je pense que les jeunes d’aujourd’hui, quand ils tomberont, tomberont d’encore plus haut que moi. Mais ce qui est dramatique, c’est que eux en veulent… moi, je n’en voulais pas ! J’ai pris ce qu’on m’a donné… voyez ce qu’il me reste !! (sourire) C’est donc pire pour eux. Ils vont être encore plus déçus que moi et plus désemparés quelque part. Étant donné que je n’en voulais pas et que ça m’est tombé dessus un peu par hasard… je ne suis pas tombée de très haut. Eux, aujourd’hui, ils ne pensent qu’à ça. Moi, je voulais juste gagner un jeu, c’est tout. J’y suis allée comme le mec qui va gratter un ticket de loto. Moi, je ne joue plus à tout ça. Regardez ceux qui grattent tous les jours pour gagner le jackpot… Mais vous savez combien on est de millions sur terre ? Comment se fait-il que tout le monde croie qu’il va gagner ? C’est aberrant de se mettre ça dans la tête. Il y a un mec qui gagne sur des milliers de personnes ! Ce n’est pas une comparaison que je fais, mais si vous voulez, je n’arrive pas à comprendre ça… espérer devenir milliardaire parce qu’on va gratter le bon ticket ou cocher le bon numéro !! Comment les gens vont-ils encore gratter ? Mais revenons-en à la chanson… Je dis que les jeunes de maintenant sont en danger. Personnellement, je dis qu’ils sont en danger de mort. Pas tous !... Enfin, je n’en connais aucun, je ne peux pas dire. Mais il y en a plein qui veulent faire ce métier pour faire ce métier. Ils n’y vont pas pour jouer, ils y vont pour gagner. Alors, s’ils perdent, c’est la cata… Ils y vont pour gagner et pour faire carrière… Attendez ! Comment peut-on aller là pour faire carrière ?!... Comment peut-on faire carrière dans un tel métier ?!... ça va tomber sur une seule personne. Donc, les autres… ça va leur faire mal ! C’est grave parce que ce sont des jeunesses foutues. Les jeunes qui vont dans ces émission espèrent être connus et gagner de l’argent. Ils risquent de trouver tout l’inverse ! Et s’ils gagnent de l’argent, ce qu’ils ne savent pas c’est que ça va durer un temps et qu’après, ils n’auront plus rien ! Parce qu’on passe d’une personne à une autre (j’en sais quelque chose !), et peut-être encore plus vite aujourd’hui qu’avant. Donc, tant mieux s’ils y croient, il ne faut pas empêcher les gens de rêver, mais il faut s’attendre à ce qui va arriver un peu plus tard… Et puis, il y a ceux qu’on ne voit pas à la télé et qui sont de super chanteurs. Mais ceux-là, le public ne les connaît pas parce qu’ils ne passent pas à la télé… Si ça se trouve dans mon immeuble, il y a un super chanteur qui n’ira jamais se présenter à la télé. C’est comme un coup de dés. Mais le problème n’est pas que chez les chanteurs. Chez les peintres, c’est la même chose. Combien de peintres qui ont fait de super toiles ont fini leur vie dans la misère ?!... Ils ont fait des chefs-d’œuvre… mais personne n’en voulait à l’époque ! Faudrait-il être mort pour vivre de son art ?!... C’est aberrant !

Georgette Lemaire, France Gall, Johnny Hallyday, Rika Zarai, Herbert Leonard... - DR

Il y a aussi les rencontres qui peuvent être décisives.

Oui. La vie, c’est une suite de rencontres.

En avez-vous fait de belles tout au long de votre parcours ?

Ça dépend desquelles vous parlez… Moi, je parle des rencontres inattendues. J’ai en tout cas fait des rencontres importantes… mais pas tant que ça, parce qu’en fin de compte, je suis très casanière et j’ai beaucoup de mal à sortir de chez moi. Je pense que j’ai un gros problème… je suis trop intègre ! On voit des gens, on s’échange des cartes, et finalement, on ne se revoit jamais… Dernièrement j’ai rencontré Monsieur Sanseverino, mais on ne s’est pas revus depuis. On a chanté en duo « À quoi ça sert l’amour ? » On ne se connaissait pas, mais ça a fait tilt en studio au niveau de la chanson.

Vous ne vous connaissiez pas du tout avec Sanseverino ?

Ah non, pas du tout. On ne s’était jamais vus. On s’est rencontrés dans le studio. Mon fils a demandé à Monsieur Sanseverino s’il était d’accord de chanter avec moi. Il m’a fait l’honneur d’accepter. Donc, on ne se connait pas. Et depuis qu’on a enregistré la chanson, on ne s’est pas revus. Donc, c’est une belle rencontre, bien entendu, mais elle n’a pas été approfondie pour l’instant. On s’est rencontrés, on a discuté un peu, on a chanté ensemble. Après, on se reverra sans doute un jour ou l’autre. Mais pour revenir aux autres rencontres que j’ai pu faire… je suis tout de même restée plus de trente ans sans chanter.

Vous avez retrouvé quelques collègues quand vous avez fait la tournée « Âge Tendre ».

Oui, oui… ce n’était pas des rencontres, ça. Bon, il y avait mon pote, Hervé Vilard, que je connais depuis longtemps. Hervé, je l’aime beaucoup. Il me connait bien quand même parce qu’il avait dit que je n’étais pas faite pour cette tournée. Il avait raison. Il avait totalement raison, je n’étais pas faite du tout pour ça. J’y ai rencontré d’autres artistes que je connaissais juste de nom. On n’avait jamais mangé ensemble. Donc, forcément avec ce nom qui me colle à la peau, on croit que j’ai connu un tas de gens. On croit que je connais plein de chanteurs et plein de chanteuses. Mais pas du tout ! Je n’en ai pas connu plus que certaines personnes qui se baladent dans la rue. Étant donné qu’on ne se voyait jamais, que je ne passais pas en télé, on ne se côtoyait pas. Je ne pouvais pas les voir. Donc, j’aurais bien aimé rencontrer plein de gens, mais ça ne s’est pas fait. Tenez, un mec qui m’a énormément marquée et que j’aimais beaucoup, c’est Jacques Martin. On n’a jamais mangé ensemble non plus, mais ce sont des rencontres qui m’ont marquée quand même parce qu’on avait des points communs. C’est difficile de raconter un passé qui n’a pas vraiment existé. Mon nom a toujours existé… mais je n’ai pas beaucoup pratiqué !! (éclats de rires) J’aurais bien voulu connaître plus de gens, mais ça ne s’est pas fait. C’est un peu la jungle le showbizz. Tout le monde ramène tout à sa personne et voit ses propres intérêts. Ce n’est pas vraiment mon milieu. Parce que moi, je suis chanteuse, mais je n’ai pas voulu l’être. Je suis tombée dans le chaudron par hasard, même si j’adorais, et que j’adore toujours, chanter. Les gens qui travaillent dans la chanson sont des gens tout de même plus ou moins cabots ! Moi, je ne suis pas cabot du tout, donc, c’est très difficile. J’arrive mieux à parler avec d’autres gens que des chanteurs, des gens de ma profession. J’adore parler de politique… là, mon fils me dit que je suis en train de parler d’anarchie au lieu de parler de mon disque, mais c’est plus mon domaine quelque part…  Quand je lis des bouquins, c’est plus ça. Je déteste lire des biographies de chanteurs. C’est toujours la même chose ! J’aime bien mieux lire un livre sur la guerre de 14 ou ce genre de choses…

Georgette Lemaire © Christophe Berrak

Finalement, on vous connait assez mal.

Les gens ont du mal à me définir, et je le comprends très bien ! Je n’ai pas vécu dans ce métier. Si je l’avais fait, je pourrais raconter ma vie en détail.

Vous avez toujours été en marge du système.

Voilà, c’est le mot. J’ai toujours été en marge de ce métier. Mais ce n’est pas une impression, c’est une réalité. Attention… Ce n’est pas moi qui l’ai décidé. Ça s’est fait comme ça. Je ne pouvais pas faire autrement puisqu’on m’a évincée et qu’on m’a mise sur le côté. On vous ferme une porte au nez… vous n’allez pas l’enfoncer tête la première… ou alors vous êtes maso !! (rires) Mais que vouliez-vous que je fasse ? Et puis, je ne suis pas d’un tempérament jaloux. Je dis toujours que quand c’est pas l’heure, c’est pas l’heure. À mon avis, ce n’était pas mon heure… ça l’était peut-être quand je suis passée à la télé. Et ça va peut-être l’être aujourd’hui avec cet album. Mais je ne sais pas ce que le public va en penser… j’espère du bien ! (sourire)

On va revenir à « Paris Jazz », mais j’aimerais évoquer un instant votre précédent album, « Inoubliable », qui était magnifique, mais qui n’a pas du tout fonctionné. À quoi l’attribuez-vous ?

Je n’en sais rien. Et je suis bien d’accord avec vous, il était magnifique. Je suis écœurée que personne n’ait capté cet album. Demandez à mon fils pourquoi il n’a pas fonctionné… [Georgette mange un chocolat]

Antoine Blanc : On était sur des chansons inédites et il n’a pas été très bien couvert médiatiquement. On n’a pas eu une très bonne distribution non plus. Mais je suis d’accord avec vous, c’était un album intéressant. Très honnêtement, on compte sur « Paris Jazz » pour reparler d’« Inoubliable ». Ce n’est pas impossible que cet album ait une deuxième vie grâce à « Paris Jazz ». Beaucoup de vos confrères nous en parlent d’ailleurs.

Georgette Lemaire : C’est vrai que ce qui serait génial, ce serait qu’« Inoubliable » ressorte après, dans la foulée. Si on fait un gala, on chantera des chansons d’« Inoubliable » et les gens pourront l’acheter après le spectacle. Il y a dedans des chansons très belles comme « Noir » ou « Inoubliable ». J’ai écrit des paroles sur cette chanson en hommage à Marie Trintignant. J’ai voulu écrire pour cette femme parce quand elle est morte, j’ai eu un choc terrible. C’était une fille hors-norme. J’aimais bien sa façon de jouer, sa façon d’être tout simplement. J’aimais sa façon de parler aussi. Aussitôt qu’elle est morte, je me suis mise à pleurer. J’ai vraiment eu un choc. Des paroles me sont venues dans la tête tout naturellement… pourtant, je n’ai jamais écrit de chanson ! Des paroles sont venues et une musique a suivi. Et après, Antoine l’a orchestrée et elle est bien passée, je pense… J’avais même parlé de son père dans la chanson, mais on me l’avait fait enlever parce qu’on aurait pu avoir des problèmes. Pour moi, « Inoubliable », ça voulait dire « Marie Trintignant Inoubliable ». C’est une actrice qui m’avait marquée.

Revenons à « Paris Jazz ». Dans le livret, vous évoquez « Champs Disques », le célèbre magasin de disques sur les Champs-Elysées. C’est toute une époque !

C’est là que j’allais acheter mes disques. Je venais spécialement de Nogent pour aller chez « Champs Disques ». Ils faisaient beaucoup d’imports. Ils avaient un stock impressionnant de 33 tours en import. Et j’ai découvert Al Jarreau grâce à « Champs Disques ».

Georgette Lemaire et Henri Salvador - DR

Quel regard jetez-vous sur la disparition des petits disquaires ?

Je trouve que c’est hyper dommage. C’était très familial d’aller chez un petit disquaire. Mais personnellement, j’aime bien la Fnac. Ils me commandent tous les DVD dont j’ai envie. On a un peu oublié les disquaires aujourd’hui… En plus, même à l’époque, très honnêtement, je n’y allais pas trop souvent non plus. J’allais plutôt au cinéma. Ce qui m’a plus marquée, c’est le changement des salles de cinéma. C’est surtout ça qui m’a marquée. Je n’allais pas assez souvent chez le disquaire. Mon premier mari m’avait acheté le 45 tours de « Milord ». Mais quand j’étais jeune, j’allais plutôt au cinéma. On n’avait pas d’argent quand j’étais jeune pour acheter des disques. On écoutait la radio. Ce n’est que plus tard, quand j’ai eu mes premiers enfants qu’on a acheté un tourne-disque. Mais quand j’étais gamine, j’écoutais Piaf, Aznavour, Enrico Macias et Jean Ferrat aussi. Des fois je chantais par-dessus toute seule… Chanter, c’était mon hobby. Jamais je n’aurais imaginé devenir chanteuse un jour. C’était tout petit chez mes parents, il n’y avait que deux pièces, mais il y avait une résonnance, ça me donnait de l’écho. J’aimais bien chanter. J’ai toujours aimé chanter, mais devenir chanteuse me paraissait inaccessible. C’était une chose qui ne pouvait pas arriver dans une vie. Pour moi, les gens qui passaient à la télévision, c’étaient des intouchables. J’aimais chanter pour moi-même, sans avoir aucune arrière-pensée. Devenir chanteuse, ça ne me serait jamais venu à l’idée. Il n’y a qu’une chose qui m’intéressait dans la vie : être avec mes enfants et mon mari. Mon avenir à l’époque il n’était que familial. Ça s’arrêtait là, point barre ! J’ai tout de même un peu travaillé avant, j’ai été manutentionnaire, mais je me faisais taper derrière parce que je ne savais pas compter ! J’ai jamais aimé l’école. J’avais horreur de ça. Donc, à quatorze ans, je commençais déjà à courir les garçons. J’ai toujours trainé avec des potes.

Pas des copines ?

(rires) Jamais ! Je n’ai jamais eu de copines. « Oh, tu as une belle robe ! » « Oh quelles belles chaussures ! » Ça m’énerve ! Ça m’a toujours énervée ! Les trucs de bonnes femmes, ça m’énerve. Je n’ai jamais eu de copine à l’école. Mes potes m’attendaient à la sortie. D’ailleurs, c’est comme ça que j’ai connu mon premier mari. J’étais avec des copains sur un banc avenue du Père Lachaise. Là, j’ai vu un beau mec descendre du bus. Je le regardais avec mes copains. Et d’un coup ce mec arrive près de nous et mes potes m’ont dit que c’était leur chef de bande. Ce n’était pas possible ! Je ne les croyais pas !! Quand il est descendu du bus et qu’il est venu vers nous, j’ai cru à un mirage. Je rêvais ! Mes potes m’ont donc présentée à lui… et c’est comme ça que j’ai rencontré mon premier mari. J’ai une sœur, on ne se voit plus, mais bon… elle n’avait que des copines. Mais moi, jamais. J’aime bien le caractère des hommes plutôt.

Comment qualifieriez-vous votre parcours en deux ou trois mots ?

Vous me posez une colle, là ! Ça va être difficile pour moi de le qualifier en trois mots ! J’ai envie de vous dire… Chaotique, inattendu… et renaissance. Renaissance parce que je crois beaucoup à « Paris Jazz ». Attention, ça ne veut pas dire que les médias vont être d’accord. Mais moi, je l’aime. Après tout, si personne ne l’achète, je l’aurai au moins pour moi.

Et puis, vous ne vous moquez pas du monde avec 75 minutes de musique ! Aujourd’hui… on tourne plutôt autour des 29 minutes et quelques secondes…

Mon fils ne voulait absolument pas faire un album de douze titres. Il voulait en faire d’avantage. Avec moi… on ne peut pas faire court… Vous le remarquez ! (rires) Mais je trouve que c’est un album de qualité, au niveau orchestration et interprétation. Pourtant, je ne suis pas du genre qui aime se vendre. Mais comme je vous le disais, c’est vraiment le seul que j’écoute. Je ne renie pas ce que j’ai fait avant, mais là, il y a quelque chose de différent. C’était peut-être mon moment.

Propos recueillis par Luc Dehon le 23 avril 2014.
Photos : Christophe Berrak, DR
Site web : http://www.georgettelemaire.com/









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