Interview de Emilie Simon

Propos recueillis par IdolesMag.com le 21/03/2014.
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Emilie Simon © Lisa Carletta

Emilie Simon revient avec un sixième album de toute beauté, « Mue ».  C’est avec un plaisir non dissimulé que nous avons été à la rencontre de l’artiste afin d’en savoir un peu plus sur la genèse de ce projet ambitieux plus acoustique et organique que les précédents. Emilie nous expliquera notamment qu’à l’image d’un peinte, elle utilise les instruments, qu’ils soient électriques, acoustiques ou électroniques, comme des couleurs. Nous aurons également l’occasion d’évoquer son rapport à l’image et à la création. Rencontre avec une artiste inventive et singulière qui émeut autant qu’elle émerveille.

Emilie Simon, MueIdolesMag : L’ombre de Paris plane sur l’album. D’ailleurs deux chansons portent son nom. A-t-il été écrit et composé à Paris ?

Emilie Simon : Oui. Il a été écrit et composé à Paris, avec beaucoup de voyages aussi comme ponctuation. Mais oui, il a été principalement écrit et composé à Paris.

En quoi Paris vous a-t-elle inspirée ?

Je pense que c’est le fait de retrouver Paris qui m’a inspirée. J’ai habité longtemps à Paris, depuis mes vingt ans exactement. Je suis partie habiter à l’étranger aussi. J’ai notamment habité à New-York pendant à peu près cinq ans. Mais il n’y a pas que ce déménagement à New-York, il y a aussi toutes les tournées et les voyages que j’ai pu faire, ça m’a permis de voir d’autres choses et de prendre un certain recul. Avec les voyages, on porte un autre regard sur les lieux, sur notre ville natale aussi, sur nos origines, et en l’occurrence sur Paris. C’est intéressant de voir comment le voyage et le fait de prendre de la distance m’ont finalement révélé d’autres facettes et d’autres beautés de Paris. Paris est vraiment très belle. J’avais certainement vu toutes ces choses auparavant, mais je ne m’y étais pas spécialement attardée, et l’idée ne m’était pas venue d’en faire des chansons.

Quand avez-vous posé les premières pierres de cet album ?

Je pense… vers 2012, quelque chose comme ça.

À cette époque, Paris s’était-elle déjà imposée à vous ou ce thème s’est-il dessiné au fur et à mesure que vous créiez les chansons ?

C’est un peu des deux. J’ai passé plus de temps à Paris. J’ai commencé à y trouver de l’inspiration. Il y a une atmosphère toute particulière qui m’a touchée, et que j’ai eu envie de retranscrire en musique.

Vous revenez avec un peu plus de chansons en français. Là aussi, est-ce Paris qui a dicté l’usage du français plutôt que l’anglais ?

Je n’avais pas spécialement envie de revenir à plus de français. De toute façon, quand j’écris un album, je ne me pose pas la question de savoir dans quelle langue je vais écrire. Je laisse venir les choses. Que les mots viennent en français ou en anglais, peu importe. Je ne guide pas ça. J’essaye de ne jamais contraindre ma création. Au contraire, j’essaye d’être à l’écoute et j’essaye de voir ce qui me parait fluide et évident avec la mélodie. Mais je pense que le fait de passer plus de temps à Paris et de me laisser inspirer par la ville a fait que le français s’est imposé naturellement. Il y a un romantisme particulier à Paris, une couleur et une poésie particulières aussi.

Emilie Simon © Lisa Carletta

Qu’est-ce qui vous a poussée à aller vers des sons plus acoustiques et organiques qu’électroniques ? C’est peut-être ça aussi votre « Mue »…

C’est difficile à dire parce que je vois ça comme des étapes et des moments de ma vie. Certains correspondent à beaucoup de travail sur les sons, la texture, la production, l’électronique… je parle de production dans le sens texture et travail sonore, dans le sens du traitement sonore. « Mue » est aussi beaucoup plus basé sur l’humain et sur le sentiment amoureux. Et encore une fois le romantisme, le côté épique et l’aspect cinématographique du sentiment humain. Et donc le sentiment humain étant au centre de l’album, l’électronique est venu d’une manière différente. Il est venu par petites touches. C’est comme ça que je voyais l’équilibre de cet album-là. Après, ça ne veut pas dire grand-chose sur ce que je vais faire dans le futur. Ce n’est rien de plus que ce qui convenait à cet album-là, en fonction de la poésie et de la couleur que je voulais lui donner. Vous savez, j’utilise l’électronique, l’acoustique ou l’électrique, tous les instruments d’ailleurs, comme des couleurs ou des palettes de couleurs. Quand je suis en train de créer, je vais me diriger vers des teintes. Autant « The Big Machine » était un album très contrasté, sur fond noir et blanc avec des jets de couleurs primaires franches, autant « Franky Night » était boisé, autant, celui-là, est dans un camaïeu. Il a  un côté très velouté, très capiteux. Il y a beaucoup de cordes… Il y a un côté romantique, mais dans le sens « époque romantique ». Il y a des drapés, une idée du siècle dernier. C’est comme ça que je le perçois en tout cas. Et donc, au niveau du traitement sonore, il y a des choses qui se prêtent mieux à cette ambiance que d’autres. En fonction des albums, je fais un choix de couleur.

Vous me parliez tout à l’heure de l’aspect cinématographique de l’album. Chaque chanson a une réelle dimension visuelle pour l’auditeur. Est-ce le cas pour vous quand vous créez ?

Absolument. Ce sont comme des paysages sonores, des sentiments… C’est quelque chose de très important pour moi. Et c’est ainsi depuis le tout début. J’ai toujours eu des images en tête quand je composais. Là, je viens de vous parler de couleurs, mais parfois ce sont des histoires, parfois c’est plus narratif, parfois plus contemplatif. C’est complètement indissociable de ma musique.

« Menteur » a bénéficié d’un superbe clip, une sorte de road-movie hollywoodien. Le visuel a toujours été important tout au long de votre parcours. J’imagine que c’est une dimension, la dimension visuelle, qui vous intéresse au plus haut point.

Oui, c’est quelque chose qui me tient énormément à cœur. D’ailleurs, ce clip, c’est moi qui l’ai réalisé. C’était très intéressant pour moi de m’essayer à cette expérience. J’en avais envie depuis longtemps. J’ai toujours eu des images en tête. J’ai composé des musiques de films, donc l’image est très importante pour moi. Elle est très inspirante. Et c’est vrai que là, j’ai eu l’occasion d’écrire mon histoire, de monter mon équipe, de travailler et de suivre toutes les étapes de production du clip. C’était fascinant. J’ai vraiment adoré ça… que ce soit l’écriture du scenario, le casting, le repérage des lieux, les discussions avec le chef op, le choix des décors… Tout ça était vraiment fascinant. J’ai eu une super équipe qui m’a beaucoup aidée pour ce premier clip. C’est quelque chose que j’aimerais développer encore plus. Le centre de mon projet, c’est la musique, mais l’image est très proche. C’est comme un complément. Avoir le son et l’image, c’est tout de même très intéressant.

L’image prend parfois aujourd’hui l’ascendant sur la musique. Est-ce un bien ou un mal à vos yeux ?

Ce n’est ni un bien, ni un mal. Tout dépend de ce qu’on essaye de dire ou de faire. Que ce soit la musique ou l’image, elles sont toutes les deux des formes d’art. Quand on vient raconter un univers, que ça passe à 60% par la musique ou à 60% par l’image, peu importe. C’est l’univers qui est intéressant. Après, c’est sûr qu’en tant que musicienne, je préfère entendre de la bonne musique et quelque chose qui vienne me toucher. On vit aujourd’hui dans un monde d’images, et je trouve fascinant et intéressant de voir comment les gens véhiculent leurs créations à travers ça.

Vous avez un sérieux curriculum dans la musique…

(sourire)

Vos productions regorgent d’ingéniosités sonores, et pourtant, un auditeur lambda qui n’aurait pas l’oreille très affûtée y trouve son compte. Votre musique reste toujours accessible. Est-ce quelque chose que vous gardez à l’esprit quand vous créez, cette idée de rester accessible ?

Je ne définirais pas ça dans ces termes-là… mais plutôt avec la notion de clarté ou de limpidité. J’essaye d’être claire, déjà pour moi-même. Et je pense que quand on est clair dans ses mélodies, dans ses arrangements et dans ses textes, quand on est clair avec soi-même et que la création en elle-même est limpide et prend tout son sens pour le créateur, forcément le message passe. C’est en tout cas ma perception des choses. Je pense que c’est le principal : proposer des mélodies claires et bien écrites. C’est ce qui m’importe. Je pense qu’à partir du moment où les choses sont claires, ou en tout cas formulées clairement, on donne des clés aux gens aussi.  C’est d’ailleurs aussi une façon d’inviter les gens. Vous savez, j’ai envie de communiquer avec ma musique. C’est ma volonté première. Je fais de la musique pour moi et très égoïstement pour me faire plaisir parce que j’adore ça (rires), et en même temps, j’ai envie d’offrir quelque chose aux gens et de communiquer. Je parlerais donc plus en termes de lisibilité que d’accessibilité.

Je vous posais la question parce qu’on entend dans vos chansons des sons qu’on a très peu l’habitude d’entendre. Et finalement, qu’on les entende ou non, le plaisir reste entier.

Je pense qu’il y a aussi plusieurs niveaux de lecture des morceaux. C’est un peu comme quand on décortique un film, ou plutôt une scène de film. On va être touché peut-être par un jeu d’acteur, un dialogue ou une scène, et c’est peut-être ce que le public qui n’est pas initié aux techniques du cinéma va percevoir. Et dans le fond c’est ce qui est important, c’est cette communication-là, cette émotion-là. Mais en même temps, quand on connaît un peu le cinéma, on sait que cette scène est belle parce que la lumière est juste sublime, parce que les détails dans le décor ont été choisis avec minutie, parce que les techniciens du son se sont arrangés pour qu’il y ait une proximité entre les acteurs… Il y a une multitude de détails dont les gens ne sont pas forcément conscients qui font qu’au final, on est touchés par la scène. Et je trouve que cet exemple a beaucoup de similitudes avec la production d’un morceau de musique. C’est-à-dire que la ligne principale doit être lisible et claire, mais cette ligne-là n’existe que parce qu’il y a des milliers de facteurs, parfois à peine perceptibles, qui la rendent telle.

Emilie Simon © Lisa Carletta

Pouvez-vous me parler un instant de l’équipe que vous avez réunie autour de vous ? Tahiti Boy, Ian Caple et David Khane. C’est, je pense, quelque chose d’un peu nouveau pour vous…

J’ai eu envie, effectivement pour la première fois, d’inviter d’autres réalisateurs pour coréaliser les titres avec moi, plus dans une envie de discussion et de partage d’idées, de curiosité aussi. Et donc, j’ai proposé à ces trois réalisateurs, qui sont très différents les uns des autres dans leur culture, dans leur âge et dans leur approche de la production musicale, de travailler sur différents morceaux. L’idée était de déboucher sur quelque chose de totalement cohérent entre leur univers et le mien. Ça a été fascinant. C’était finalement une façon d’avoir des éclairages différents sur ce que je fais. Peut-être aussi de m’encourager à aller vers d’autres terrains ? Par exemple au contact de David Khane, j’avais plus envie de prendre soin de la tonalité de mon chant parce que lui met toujours le chant au centre de la production. Avec Tahiti Boy, j’avais envie de plus toucher le côté fun. Comme dans « Menteur », par exemple. Dans la production du titre, il y a toute sa culture et ça a été très intéressant d’aller creuser ça avec lui. Alors que Ian Caple, lui, a un côté plus rock, et c’est ce qui m’a attiré chez lui. Ce sont donc trois personnalités différentes, avec des énergies différentes. C’était vraiment fascinant de travailler avec trois personnes aussi différentes les unes des autres, tout en restant cohérent sur mon travail.

Comment abordez-vous la création ? Qu’est-ce qui guide une chanson ? Plutôt quelques notes, quelques sons, quelques mots ?

C’est un peu tout ça en même temps. Parfois, ça commence par quelques mots ou quelques sons. Parfois même une mélodie. Parfois c’est une rythmique aussi. Il n’y a pas de règle. On ne sait jamais par quoi ça va commencer. C’est après qu’on tire le fil de la pelote…

Êtes-vous d’accord avec cette phrase qui dit qu’on vient à une chanson par la musique et qu’on y reste pour le texte ?

Non. Pas spécialement. On peut y rester pour la musique, pour la production, pour la surprise sonore… Tout est possible. Il y a des morceaux qui sont des morceaux à texte, on y rentre pour le texte et on y reste pour le texte. Parfois on reste dans une chanson pour un riff. Je trouve que c’est important de trouver l’alchimie entre le texte et la musique. Vous savez, ma façon de faire de la musique, et mon idée de la création en général, c’est de laisser une porte ouverte.

« Mue » bénéficie d’une édition 33 tours. Qu’est-ce qui vous plait dans le vinyle ? Plutôt la beauté de l’objet ? Le son plus chaud ?

J’aime bien la belle pochette. J’adore regarder une belle pochette. J’ai aussi un rapport au vinyle en tant que matière. J’aime le microsillon, j’aime la matière du vinyle. Et puis le format aussi. Ça ressemble à un petit tableau… j’adore (sourire).

Pouvez-vous me dire un petit mot sur la photo de la pochette, avec ces mots qui sont presque écrits sur votre corps ?

C’est une pochette qui me plait beaucoup. Elle est très subtile. Elle est épurée et en même temps, elle a de nombreux niveaux de lecture. En général, je préfère ne pas trop expliquer ce genre de choses en détail. Je suis très pudique là-dessus, et puis, j’aime que les gens se fassent leur propre opinion. C’est en tout cas une pochette qui peut toucher de différentes manières.

Avez-vous une ou l’autre anecdote à me raconter autour d’une chanson ?

Il y a de jolies petites anecdotes autour de cet album… je pourrais vous dire notamment que « The eye of the moon » a été mixé le jour de la supermoon. « Les amoureux de minuit » a été enregistrée et terminée à minuit… Ce qui me touche aussi, c’est peut-être le piano-voix. C’est la première fois que je mets un piano-voix sur un album… pour « Les Étoiles de Paris ». J’ai trouvé ça très bien. On l’a fait avec David, Tahiti Boy. On l’a enregistrée en live, donc piano-voix. C’était intéressant. C’était beau ce moment. C’est finalement assez rare de faire les choses comme ça… Et le côté épuré de la chanson, le fait d’être nous deux en recherche d’un moment magique… c’était un très beau moment.

Quelques scènes se profilent. Comment allez-vous l’aborder avec ce nouvel album et ces nouveaux titres ? Allez-vous proposer quelque chose de très écrit ou laisser plus de place à l’improvisation ?

Je ne pourrais pas vous répondre parce que nous partons en résidence la semaine prochaine. Et je pense que tout va se décider sur place, avec les morceaux, les musiciens, les lumières… Il y a aura tout de même pas mal de choses écrites, c’est important, mais il faut garder une certaine fluidité. Il faut garder en même temps ce côté à la fois vivant et très spontané, et en même temps extrêmement bien ficeler tout ça.

Avant de vous quitter, j’aimerais vous poser une question plus subjective qu’autre chose. Quand j’ai écouté « Mue », il m’a rappelé votre premier album paru en 2003. Pas forcément au niveau sonore, mais plutôt au niveau de son ambiance générale. Êtes-vous d’accord avec moi ?

(sourire) Oui, je suis d’accord, il y a quelque chose qui peut rappeler mon premier album. Je ne sais pas ce que c’est exactement. Mais je l’ai observé aussi. J’ai eu l’impression que c’était comme une boucle qui était bouclée. Et je dois vous avouer que moi aussi « Mue » m’a beaucoup rappelé mon premier album…

Propos recueillis par IdolesMag le 21 mars 2014.
Photos : Lisa Carletta
Site web : http://www.emiliesimon.com/









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