Interview de Moran

Propos recueillis par IdolesMag.com le 19/03/2013.
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Moran © Laurence Labat

Moran publie actuellement en Europe son troisième album « Sans Abri » au cœur duquel le texte a toujours autant d’importance. Nous avons profité de sa venue en France pour aller à sa rencontre. Au cours de cet entretien, vous comprendrez notamment pourquoi ce troisième album marque un tournant dans la carrière de l’artiste, avec des textes moins introspectifs et plus dirigés vers le monde. Nous ne manquerons pas non plus d’évoquer ses projets, avec, entre autres, un spectacle autour de Léo Ferré et l’enregistrement d’un quatrième album qui se profilent à l’horizon…

Moran, Sans abriIdolesMag : Dans ta bio officielle, tu expliques que quand tu as quitté ta famille pour aller t’installer à Montréal à tes 18 ans, ta mère t’a dit « Tu peux faire ce que tu veux dans la vie, mais surtout pas chanteur ! »… Et pourtant c’est ce qui est arrivé !... Écoutait-on tout de même de la musique chez toi ?

Moran : (sourire) En fait, mon père était sourd d’une oreille et entendait très mal de l’autre donc, effectivement, on n’écoutait pas beaucoup de musique à la maison parce que toute source sonore l’empêchait d’entendre clairement les conversations. C’est quelque chose qui ne m’a pas interpellé avant l’adolescence, ce manque de musique ou de mélodie dans la maison. Je n’avais pas vraiment conscience de ça. Le fait que mon père était handicapé d’une oreille a fait que c’était plus simple de fonctionner sans musique, alors que dans la plupart des familles, il y a toujours une radio allumée ou un bon album qui roule. Pas chez nous. Donc, peut-être que ça a eu une influence sur mon oreille qui a fait que quand j’ai essayé de chanter plus tard, ce n’était pas nécessairement très joli… (sourire) Du coup, ma mère m’a dit de ne pas devenir chanteur ! (rires) Mais elle m’a dit ça gentiment, n’est-ce pas ?!... Je suis quelqu’un qui a plutôt de la facilité avec tout dans la vie, que ce soit manuel ou intellectuel… donc elle m’a demandé de ne peut-être pas trop chanter… (rires)

À 18 ans, tu chantes déjà tout de même ?

À 18 ans, j’avais commencé à étudier le théâtre. Et forcément au théâtre, on est amené à un peu chanter. Ça a été vraiment un obstacle énorme pour moi.  C’était impossible, je n’y arrivais pas. Les notes et tout ça, c’était vraiment trop abstrait. Chanter demande une grande impudeur. Il faut que le canal soit ouvert. Et quand on n’a pas grandi avec ça… il faut trouver soi-même cette porte à ouvrir. C’est une porte qui s’ouvre à un moment donné du développement de chacun, mais moi, à l’époque, elle était fermée. J’ai donc dû trouver la façon de l’ouvrir moi-même. C’est plus vers la fin de la vingtaine et vers la trentaine que j’ai commencé à chanter. C’est le moment où j’ai eu l’impression d’avoir trouvé ma voie intérieure pour écrire des textes. Tout d’un coup, la porte s’est ouverte parce que j’avais quelque chose à dire. Et là, le phénomène mécanique de chanter s’est précisé. J’ai compris la vibration de la voix par rapport à une tonalité en particulier, à l’intérieur de cette sensation d’avoir quelque chose à dire.

Tu es donc venu à la chanson par le texte.

Ah oui, clairement. J’ai laissé tomber le théâtre à cause du texte d’ailleurs. J’ai compris assez rapidement que j’avais plus de plaisir à écrire qu’à interpréter. Au théâtre… ça peut devenir très rapidement chiant si on joue dans une pièce qui nous emmerde ! (rires) La chanson, on l’écrit soi-même. On porte un message ou un travail  tout simplement. D’ailleurs ce travail, aujourd’hui, on le fait en trio. La chanson devient un mode de vie, ce qui devient de plus en plus intéressant pour moi que jouer un personnage, chose qui finalement m’a rapidement énervé… Dans la vie, il n’y a pas de personnage, ce n’est pas du cinéma, c’est Jeff Moran qui monte sur scène. C’est le même Jeff qui écrit ses chansons, c’est le même Jeff qui se lève le matin à l’hôtel avec ses musiciens… Je tiens beaucoup à avoir un rapport direct avec les gens, c’est tout l’intérêt de ce métier à mes yeux.

Nous allons parler longuement de chanson et notamment de ton nouvel album, mais tu me tends une perche en me parlant de théâtre et cinéma… En 2007, tu as joué dans « Victoria », un film d’Anna Karina. Quels souvenirs en gardes-tu ? Et quels souvenirs gardes-tu d’Anna ?

Ça a été une expérience assez exceptionnelle. Ça s’est fait très rapidement. C’était Philipe Katerine qui au départ devait jouer mon rôle. C’était l’époque où il était hyper en demande, ça faisait deux ans que le projet était repoussé. Donc, la deuxième année, il n’y avait plus le choix, il fallait le faire. Les producteurs québécois cherchaient un chanteur/acteur. Ils avaient entendu parler de moi. Alors évidemment, je n’ai rien à voir avec ce que Philipe Katerine fait maintenant, mais à une certaine époque, ça pouvait le faire. En tout cas pour le personnage, c’était pertinent. Et comme je jouais le fils d’Anna Karina, physiquement, ça marchait très très bien. Anna, elle vient de l’époque de Godard où on tourne une scène et on ne la refait pas… Il faut apprendre le texte avant et il n’y a pas vraiment de mise en scène. Si c’est bon, on ne refait pas la scène pour avoir un autre plan ou une autre vue. Ce sont des plans fixes. Il y a d’ailleurs des scènes que je n’ai jamais revues. On pouvait tourner des plans séquence de plusieurs minutes… (rires) Anna, c’est vraiment une grande dame du cinéma. C’était impossible et impensable pour moi de ne pas tenter le coup. Comme j’avais tout de même eu une formation d’acteur, ça a été plutôt facile. Ça s’est plutôt très bien passé. Je n’ai jamais vu le film, mais l’agent d’Anna m’a dit récemment que lui l’avait vu et qu’apparemment j’étais excellent ! (rires) Ça m’a fait plaisir…

Revenons à la musique. Tu m’en as touché un mot tout à l’heure, pour cet album-ci, vous avez travaillé en trio, avec Thomas Carbou (guitariste) et Sylvain Coulombe (batterie). Comment avez-vous abordé la création à trois ?

Au départ, il faut savoir qu’avant même de chanter, je connaissais déjà Sylvain. Il était batteur depuis longtemps et il était un de mes amis. Ça fait dix-sept ans qu’on se connaît. On a travaillé ensemble sur d’autres projets où j’écrivais seulement, c’était bien avant que je ne commence à chanter moi-même. Ça a tout de suite été naturel pour nous de travailler ensemble. Thomas s’est joint à nous pour le deuxième album. Je l’ai connu un peu plus tard sur un plateau télé à Montréal. Ça a été une rencontre assez fulgurante. C’était un plateau télé où je faisais une chanson avec lui en duo. Nous jouions tous les deux de la guitare et ça a été assez spontané. Je n’avais pas encore de guitariste officiel à l’époque, je n’avais pas encore trouvé la bonne personne. On s’est regardé quand ça a été fini et on s’est dit qu’il fallait qu’on refasse quelque chose ensemble. « On s’appelle ! » Et depuis ce jour, on se parle tous les jours, qu’on soit en tournée ou à la maison. On se voit au moins deux ou trois fois par semaine tous les trois pour travailler. Au départ, le processus de création a été imposé par l’amitié. On avait besoin de passer du temps ensemble. On a tous des familles avec de jeunes enfants… et à un moment, il faut faire des horaires ! Et donc il y a un moment dans la semaine où papa a besoin de décrocher un peu… On s’est dit qu’on allait profiter de ces moments de temps libre qu’on avait pour nous installer et faire de la musique ensemble. Ça a été carrément des explorations musicales… On enregistrait au fur et à mesure les idées. Quand on avait des idées de mélodies enregistrées, je partais avec pour écrire les textes de mon côté. La semaine suivante, à partir des improvisations, on commençait à installer des structures. Il y avait souvent deux ou trois chansons en chantier en même temps et en fonction de ce que je ramenais comme texte, on finalisait.

Moran © Laurence Labat

A propos des thèmes des chansons, ils sont beaucoup plus dirigés vers les autres cette fois-ci.

Comme nous sommes tous les trois assez fondamentalement bien installés dans nos familles et que les choses se passent plutôt bien, en tout cas comparé à d’autres époques où les temps étaient plus durs, on avait tous envie de diriger le propos sur les autres. Ce qui fait qu’il y a des chansons sur cet album un peu moins introspectives. Il y a notamment une chanson qui parle du Darfour, une autre de la maladie mentale, une autre des sans-abri. L’idée de départ était de poser un regard sur le monde qui nous entoure beaucoup plus que sur nous-mêmes. C’est le travail qu’on a fait sur cet album.

Et musicalement ?

On s’est posé énormément de questions par rapport à ce qu’on faisait. Comment pourrait-on faire pour donner autant de sens à la musique qu’au texte ? Parce que ça reste de la chanson. On n’écrit pas des poèmes, on les chante. Et pourquoi ne pas essayer musicalement de pousser un peu plus loin l’émotion de ce qu’il y a à dire dans une chanson ? Ça a été le cas dans une chanson comme « Crazy ». Le réalisateur me faisait d’ailleurs la réflexion pendant l’enregistrement. On ne savait pas vraiment ce que ça allait donner comme style de musique. Lui avait un peu l’impression d’enregistrer un album de Bashung pour lequel on aurait engagé Pink Floyd comme band. Ça fait de la chanson planante avec des textes impressionnistes. C’est un disque qui est un peu en rupture avec ce qu’on a l’habitude d’entendre en chanson.

Le texte est donc fondamentalement au centre de ton projet, mais ce n’est pas forcément lui qui dicte les musiques et les mélodies.

Effectivement. J’ai écrit pas mal de textes sur des mélodies. Mais l’inverse est arrivé aussi. Des fois, je fais juste quelques accords avec des ambiances et des sons à partir de textes que j’ai écrits. On a travaillé beaucoup sur le côté planant, mais aussi dynamique, des morceaux. On n’a pas eu peur de rester longtemps sur les trois mêmes accords pour nous laisser embarquer et les assumer. Quitte à aller ailleurs après. On n’a pas cherché absolument à ajouter des accords.

Il y a quelques chansons plus politiques dans l’album, et je pense notamment à « Un pays », qui évoque le « Printemps Érable ». Prends-tu plus de pincettes quand tu écris sur un sujet plus sensible comme celui-ci ?

Pour cette chanson, en l’occurrence, le propos est moins poétique et plus direct. Cette chanson évoque, comme tu le dis, le « Printemps Érable ». Tout d’un coup, les étudiants se sont levés pour éviter que les frais de scolarité n’augmentent. Il y avait plusieurs façons d’aborder le sujet. Moi, ce qui m’a touché tout d’un coup, c’était de voir autant de gens se mobiliser. On n’avait pas vu ça depuis longtemps chez nous. J’ai donc eu envie de moi aussi dire ce que j’en pensais, chose que je fais plutôt rarement, finalement. J’ai ressenti comme un élan pour écrire ce texte. C’était une parenthèse… que j’ai un peu éternisée en mettant la chanson sur un album. (sourire) Je voulais dire mon opinion par rapport à l’émotion que j’avais ressentie en voyant les gens se mobiliser et prendre position. Ça fout les larmes aux yeux. Et ça donne le courage aussi de prendre la parole. Après, pour les autres chansons, ce que j’ai constaté en écrivant « Sans Abri », c’est que au fil des années pendant lesquelles j’ai développé mon langage d’auteur de chanson, tout à coup, avec le temps, je me suis aperçu que j’arrivais de moins en moins à être introspectif. J’arrive aujourd’hui à utiliser ce langage qui s’est développé au fil du temps pour parler d’autre chose. Mais tout en gardant un degré de poésie impressionniste. C’est-à-dire que je ne suis jamais tombé dans la revendication. J’essaye toujours d’écrire des textes un peu éternels. Même si les conflits au Darfour étaient réglés, on pourrait encore écouter la chanson « Darfour » et s’en rappeler. Il n’y a pas de date précise. Cette chanson peut d’ailleurs s’appliquer à autre chose que le Darfour. Donc, ce langage, tout à coup, sur l’album « Sans Abri » est devenu plus universel. J’ai pu parler des autres. Ça m’a fait énormément plaisir de constater que ce langage n’appartenait plus qu’à moi. C’est un langage qui peut être utilisé pour parler des autres, en tout cas d’autre chose que de mon nombril et de mes émotions à moi.

Parle-moi un peu du double sens de « Sans Abri ». Le titre de l’album n’a pas de trait d’union, le titre de la chanson en a un…

(sourire) « Sans-Abri » est la dernière chanson qui a été composée sur cet album. D’ailleurs, la musique n’est pas de nous. C’est un texte que j’avais depuis longtemps. Mais je ne trouvais pas de musique à mettre dessus. C’est Catherine Major qui a composé la musique. Elle avait essayé une première fois, mais ça ne me plaisait pas trop… Ce n’était pas ça. Et puis, elle a trouvé une musique qui collait parfaitement à la chanson et donc on a inclus la chanson dans l’album. Comme tu le soulignes, il y a « Sans Abri » sans trait d’union et « Sans-abri » avec trait d’union. La chanson a un trait d’union, elle évoque les sans-abri, ceux qui n’ont pas de toit. Et puis, il y a l’idée de « Sans Abri », le titre de l’album, qui lui est écrit sans trait d’union, qui signifie sans protection, sans pudeur, sans compromis, un peu dans la même émotion ou sensation d’insécurité, même si je pense qu’il faut être très entouré et très sécurisé pour sortir des albums et mettre sa pudeur de côté. Pour moi, ce titre a pris tout son sens quand la chanson a été terminée. Je me suis dit qu’on avait fait cet album dans cette émotion, sans protection, donc le titre s’est imposé de lui-même. Et donc, dans la chanson, on précise la chose en mettant un trait d’union pour faire le lien entre tous les sens que peut prendre un mot comme sans-abri.

La chanson « Dans ma tête » résume finalement assez bien ton processus créatif. Peux-tu m’en dire un mot ?

C’est le langage vocal dont je te parlais tout à l’heure, qui a été développé avec les années. Ce que je décris dans cette chanson, c’est carrément un premier jet de cette petite voix qui me dicte cette langue que j’utilise pour écrire des chansons. Dans cette chanson, je décris ce qu’il se passe dans ma tête et même dans mon corps quand j’écris une chanson. Ça parle de cette sensation.

De toutes les chansons, y en a-t-il une pour laquelle tu as un peu plus de tendresse qu’une autre ? Quand je parle de tendresse, je pense plutôt à quelque chose qui s’est passé autour de la chanson, pendant sa création, son enregistrement ou sur scène, pas forcément ce dont elle parle.

Il y a en a plusieurs… surtout qu’on les fait en show en ce moment, parce que je n’ai pas vraiment écouté l’album depuis longtemps !… (rires) Il y a une chanson qu’on ne fait pas en spectacle parce qu’on n’a pas encore eu vraiment le temps de s’y attarder, c’est « Lovely god ». Ça reste assez difficile de la jouer en live. J’ai un attachement particulier pour cette chanson. Ce n’est certainement pas la chanson qui risque de faire un hit, mais il y a eu un moment de création assez intense autant au niveau du texte qu’au niveau de la musique. Et je trouve que le résultat est franchement hors de l’ordinaire. C’est une de celles qui rend le mieux compte des sessions musicales qu’on a faites et dont je te parlais tout à l’heure. Pour moi, cette chanson boucle la boucle. C’est un bel exemple d’élan musical et poétique. Après, ça fait longtemps que je ne l’ai pas écoutée, mais il y a une avenue à explorer dans le futur avec cette chanson. Je l’aime tout particulièrement. Il y a quelque chose de Led Zeppelin, un côté franchement rock, un son que je n’avais pas encore touché et auquel on touche dans cette pièce. Je l’ai mis de côté dans ma tête. Ce ne sera probablement pas pour le prochain album, mais j’ai une bonne grosse note dans mon dossier pour continuer à explorer cette avenue !!!

Sans Abri » est sorti au Canada fin 2012. Il y a donc à peu près un an et demi. J’imagine que tu es déjà reparti sur de nouvelles chansons…

Clairement ! D’ailleurs, on donne quelques concerts ici en France pour le lancement de l’album, mais on joue déjà des nouvelles chansons. Comme je le dis au public… je sais que c’est chiant parce qu’à chaque fois qu’on vient en France, finalement, on joue pas mal de nouvelles chansons qui figureront sur un prochain album qui sortira d’abord au Québec. Ce qui est drôle, c’est qu’avec le décalage… ces chansons ne sortent finalement que deux ans plus tard en France ! Mais l’organisation est comme ça. Ce n’est pas évident de lancer un album simultanément au Québec et en France. On n’a pas des structures de majors ou de compagnies de disques puissantes derrière nous. On n’a pas les budgets suffisants pour ça. Donc, on a une autre façon de fonctionner. Ce serait bien que le prochain album puisse sortir en même temps en Europe qu’au Québec. Mais bon, on ne peut pas tout avoir ! (sourire) En 2013, on est venu trois ou quatre fois jouer en Europe, et l’album ne sort qu’aujourd’hui. C’est embêtant, mais en même temps ce n’est pas dramatique. C’est purement technique, ce problème.

Quelle couleur aura-t-il ce prochain album ?

Ce sera un album live. Le prochain album, si il y a bien une chose qui est certaine, c’est qu’on s’installera en studio, parce qu’on a besoin du son, mais je pense qu’il y aura aussi du public en studio. On va s’installer, faire un chant de la mort et jouer nos chansons devant un public. Je pense que ça se passera comme ça. Ce sera donc très probablement un album plus épuré, on aura moins de pistes et donc moins de son. J’aimerais arriver à traduire l’énergie du live sur un album. On n’y est encore jamais arrivé. Et très sincèrement, le prochain, si on n’y arrive pas… on ne le sortira pas ! (rires) C’est hyper important pour moi, et pour Thomas et Sylvain aussi. Donc, on en est là dans la réflexion du quatrième album. Ce sera un exercice d’enregistrement différent. On veut avoir le meilleur son possible et l’énergie du live. Ce sera un autre genre.

Au Canada, vous avez une véritable culture du live, qu’on n’a pas forcément ici en Europe. Daran m’expliquait d’ailleurs l’autre jour qu’il était parti eu Canada pour cette raison notamment.

C’est vrai. Et puis, lui en plus, je le connais bien, on est copains, c’est un bel exemple de quelqu’un qui est un maître du live. C’est un mec qui n’a pas besoin de recommencer quatre fois pour arriver au résultat. Daran, c’est un mec qui livre direct la marchandise et l’émotion. Il est très solide et il a une voix magnifique. Il a peut-être une culture un peu plus américaine dans sa façon de composer et de chanter. Et c’est, je pense, normal qu’il trouve sa place chez nous. Je pense que ce sont d’ailleurs les Québécois qui l’ont adopté avant les Français, du moins ses chansons… (sourire)

Je pense qu’un spectacle autour de Léo Ferré se prépare pour cet automne.

C’est très possible. On a fait l’exercice pour Radio Canada l’été dernier. Mais ça a été diffusé en début d’année, en janvier. Il y a eu beaucoup de demandes particulièrement en France et en Suisse pour qu’on le refasse ici. Ce n’est pas un truc a priori que j’avais envie de faire un jour dans ma vie. Mais je veux bien le faire pour une tournée, pas plus ! (rires) Si ça peut faire plaisir au public… moi en tout cas, ça me plait beaucoup de revisiter les chansons de Ferré. Mon tourneur suisse me propose de monter des concerts moitié-moitié : 50% Léo Ferré et 50% Moran. Très honnêtement, ça me ferait plaisir de le faire, mais je dois avouer que ce n’est pas un truc que je voudrais faire sur disque. Si je le fais, c’est sur scène et par amour du travail de Léo Ferré. L’émission que j’ai faite sur Radio Canada, je l’ai faite un peu dans le but de perpétuer son travail. Et aussi, en France l’année dernière, j’ai fait pas mal d’ateliers avec des jeunes et personne ne le connaissait. J’ai trouvé ça particulièrement choquant que des jeunes gars de 14/15/16 ans n’aient jamais entendu parler de Léo Ferré ! C’est inacceptable. C’est un truc qui ne marche pas ! Quand je suis rentré au Québec et qu’on m’a dit « si on te donne une carte blanche, tu fais quoi ? » J’ai tout de suite répondu « un hommage à Léo Ferré ». Donc on a monté ce spectacle d’une heure. Il y a de la demande apparemment en Suisse pour septembre, donc, il va falloir qu’on s’y mette cet été !

On a beaucoup parlé d’écriture et de texte tout au long de cette interview. Le texte est vraiment au cœur de ton projet artistique. On a évoqué le fait que ton écriture devenait moins individualiste avec le temps, et plus tournée vers les autres. Mais écris-tu aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’hier ?

C’est clair que ce ne sont plus du tout les mêmes raisons. Je ne sais pas comment l’exprimer, mais c’est clair que les raisons changent. On change tout simplement. Je ne suis plus le même homme que celui que j’étais quand j’ai écrit mon premier album « Tabac ». Au moment d’écrire « Tabac », j’étais en train d’apprendre à jouer de la guitare et à chanter. J’étais tout seul enfermé dans un sous-sol et je travaillais quatorze heures par jour. Donc, c’est clair que ça donne  des textes plus introspectifs, plus axés sur soi-même ou axés sur l’état dans lequel on est au moment d’écrire. Après, je suis parti en tournée au Québec et je suis venu jouer partout en Europe.  Tout d’un coup, je me suis mis à rencontrer énormément de gens, chose que je n’avais pas forcément beaucoup fait parce que je n’étais pas vraiment la personne la plus sociable qui soit… (sourire) Je ne sortais pas souvent de chez moi, et encore moins avec des inconnus. Et aujourd’hui, je gagne ma vie comme ça ! Donc, c’est clair que tout ça fait en sorte que plus les albums avancent, plus le temps passe, plus je change. Après, bien évidemment, il y a la famille qui arrive, les enfants, les cassures et les déchirures de la vie… et les réparations, heureusement ! Il y a l’amitié aussi. Le fait d’avoir quarante ans et des amis avec qui je passe encore mes journées en tournée fait aussi que je change. La vie oblige à avancer. Évidemment, je suis beaucoup moins inquiet à mon sujet aujourd’hui que je n’ai pu l’être à une époque (sourire)… Je me préoccupe aujourd’hui beaucoup plus du reste, de tout ce qu’il y a autour.

Propos recueillis par Luc Dehon le 19 avril 2014.
Photos : Laurence Labat
Site web : http://moranmusique.com/









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