Interview de Fortune

Propos recueillis par IdolesMag.com le 23/10/2013.
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Fortune, Blackboard

Le groupe Fortune revient trois ans après son premier album avec « Blackboard » un disque pop exigeant, clairement orienté électro, rock et new-wave. Nous avons été à la rencontre de Lionel Pierres, le chanteur et compositeur du groupe afin d’en savoir un peu plus sur la genèse de cet opus. Nous aurons également l’occasion d’évoquer les débuts du groupe, le très beau travail graphique qui a été fait sur le visuel et sa vision du métier. Il nous expliquera également pourquoi le groupe a décider de travailler une nouvelle fois avec Pierrick Devin et Stéphane « Alf » Briat.

IdolesMag : Dans quelles circonstances vous êtes-vous tous rencontrés ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de la musique ensemble ?

Lionel Pierres du groupe Fortune : C’est assez complexe parce qu’avant, j’avais un groupe qui s’appelait Abstrackt Keal Agram. C’était un groupe électro à tendance hip hop, mais déjà avec des influences rock. Pierre faisait partie du groupe essentiellement sur scène en tant que DJ. On se connaissait déjà depuis quelques années, puisqu’il avait un groupe en parallèle à peu près à la même époque qu’Abstrackt Keal Agram. Ensuite, moi, j’ai commencé un peu à collaborer avec Rodolphe Burger, qui a travaillé pour beaucoup d’artistes, et notamment avec Alain Bashung. C’est avec le concours de Rodolphe Burger que j’ai rencontré Hervé Loos, qui jouait de la batterie avec lui. Au moment de la séparation d’Abstrackt Keal Agram, j’ai voulu mener à bien un autre projet, plus rock, plus proche de mes influences d’ado, va-t-on dire… puisque quand j’étais ado, j’évoluais dans un groupe de rock. Donc, voilà, on est partis tous les trois. J’avais déjà quelques compositions que j’avais faites à l’époque d’Abstrackt Keal Agram mais qui étaient complètement différentes de ce qu’on en a fait avec le groupe. Au fur et à mesure, le groupe s’est créé. C’était mon projet perso au début, puis ça a assez vite muté vers un projet trio parce que c’était une évidence. On a sorti un premier maxi en 2007 et puis avec l’album « Staring At The Ice Melt » en 2010, on s’est mis à tourner. Vincent est apparu dans le groupe à cette époque, il a joué sur scène avec nous. Il a d’abord été musicien, et puis il a intégré le groupe officiellement il y a 1 an et demi/2 ans.

Dès le départ, vous êtes partis sur des titres originaux. Il n’a jamais été question de faire des reprises comme bon nombre de groupes peuvent le faire à leurs débuts ?

Ah non. En l’occurrence, il y en a une sur le premier album… mais c’est assez étonnant parce qu’on n’est pas du tout adeptes des reprises d’une manière générale. Cette reprise des Cars [« Since you’re gone »] est un peu un accident, un hasard. Je pense que j’avais un peu de temps à tuer devant moi… et au lieu de créer un morceau, j’ai fait une reprise comme ça. En tout cas, je ne pensais pas que ça figurerait quelque part un jour. Je me suis pris au jeu et finalement le morceau était cool. Mais on ne fait jamais de reprises à part peut-être en acoustique, et encore c’est très rare ! Personnellement, j’ai fait quelques reprises au début quand j’avais 15 ans, mais je me suis très vite mis aux compos.

Comment avez-vous choisi le nom du groupe ?

J’étais encore avec Abstrackt Keal Agram, que j’étais déjà en train de chercher le nom du groupe. Je savais que ça allait être la suite…  Je suis donc passé devant une maison de la presse, et il y avait un exemplaire de « Fortune Magazine », ce qui est assez bizarre parce que ce magazine n’est pas disponible en France. Peut-être qu’à l’époque, il l’était encore ? J’ai trouvé la sonorité intéressante. En 2007, en plus, c’était déjà un peu la Bérézina pour les maisons de disques et pour l’industrie du disque d’une manière générale, et je trouvais intéressant d’appeler ironiquement un groupe « Fortune » dans toute cette morosité ambiante. En plus, on était aussi en plein sarkozysme, une époque très « bling bling », donc ça collait… On a appelé le groupe Fortune un peu pour toutes ces raisons. Et puis aussi parce qu’on pouvait le comprendre en français et en anglais.

Fortune © Yann Stofer

Comment bossez-vous tous ensemble ? Qui amène quoi dans le groupe ?

Ça a pas mal évolué depuis les débuts du groupe. Au départ, c’était essentiellement moi qui composais. Ensuite, on travaillait avec Pierre sur les arrangements. Et sur ce deuxième album, c’est Pierre et moi. Je suis souvent vraiment au squelette des morceaux, va-t-on dire. J’apporte soit un couplet, soit un refrain, on travaille avec Pierre autour. Et puis, ensuite, on va dans le studio de Vincent qui est à Montreuil. On enregistre des batteries et on arrange des choses. Cet album-là, on aurait quasiment pu l’enregistrer chez Vincent. Il y a même certains morceaux de l’album qui ont été dans leur très grosse partie enregistrés là-bas. On est allés à Rome en septembre dernier. On y a refait des batteries et des guitares, histoire d’avoir un socle commun. Mais finalement, on est revenus sur certaines choses qu’on avait faites à Montreuil. On s’est rendu compte qu’il y avait une sonorité là-bas qui faisait partie intégrante du processus de composition de l’album.

Pourquoi avoir choisi d’aller enregistrer à Rome et pas à Paris ou en province, tout simplement ?

Paris, on n’en avait pas envie du tout. On avait terminé la tournée, et il fallait moralement qu’on se coupe de ça et de tout le reste pour pouvoir envisager un nouvel album. On fonctionne comme ça. Il faut vraiment qu’on sorte de nos automatismes, qu’on arrête de jouer les anciens morceaux pour pouvoir avancer. Du coup, on a passé un an/un an et demi à fond en studio essentiellement chez moi et à Montreuil. Et très clairement, il fallait qu’on prenne l’air. On s’est dit qu’on allait aller l’enregistrer en province, comme le premier. Mais on n’avait pas vraiment trouvé de studio intéressant en province, du moins pas de studio qui nous convenait en terme du son qu’on recherchait. Et puis, c’est notre producteur, Pierrick Devin, et notre manager qui se sont dit que ce serait bien d’aller à l’étranger. Ils ont eu d’abord l’idée d’aller en Scandinavie, puis en Angleterre. Mais en Angleterre, on y avait déjà beaucoup tourné, donc, on n’avait pas forcément envie d’y retourner. Et puis, on s’est dit que Rome, c’était un peu inédit pour tout le monde. Moi, je n’avais jamais été en Italie, par exemple. Dans le groupe, personne n’était vraiment connaisseur de l’Italie. Donc, c’était un réel dépaysement. Et puis, c’est un pays où il y avait un bel été indien. C’était une belle façon de sortir de nos habitudes. C’était un peu la cerise sur le gâteau. En plus, c’était viable économiquement. On s’est rendu compte que ce n’était pas beaucoup plus cher, voire moins cher, que d’aller en province. Donc, on s’est dit « Bingo ! Pourquoi pas ?! » En plus, on a eu la chance d’enregistrer dans les studios où enregistre Ennio Morricone depuis ses débuts. Ce n’était pas précisément dans son studio parce que lui a un très très grand studio dans lequel il peut accueillir un très grand orchestre, etc, etc… Nous c’était dans un tout petit studio, mais qui était très intéressant, parce que justement on pouvait avoir accès aux instruments de l’orchestre d’Ennio Morricone. On s’est servis de certains de ses vieux instruments des années 60/70.

Dédicace de Fortune pour IdolesMag

Ça doit être assez génial, même si votre univers est très loin du sien !

(rires) On ne va pas dire qu’on est allés dans ce studio parce qu’on était des fans absolus de Morricone. Ce n’est pas le cas du tout. On aime beaucoup toutes ses musiques de film, bien évidemment, mais on ne peut pas dire qu’il soit une de nos influences principales… (sourire)

Tu m’as touché un mot de Pierrick Devin (Cassisus, Alex Gopher,…) tout à l’heure. Il était déjà de la partie sur le premier opus. On retrouve également Stéphane « Alf » Briat (Doriand, Turboust, Thomas Dutronc…) qui était là aussi au début. Était-ce important de garder la même équipe ?

Ce qui s’est passé, c’est qu’on s’est dit qu’on avait vraiment envie de rebosser avec eux parce que ça se passait super bien. Avec Pierrick, on se comprend immédiatement. Ce n’est pas un producteur que tu vas voir et que tu dois convaincre du bien-fondé d’aller dans telle ou telle direction. Il est convaincu comme toi que la direction que tu as prise est la bonne. Après, il émet beaucoup de critiques aussi. Et quand un morceau lui plaît moins, il le dit immédiatement. Il est très critique, mais par contre, on est toujours sur la même longueur d’ondes et ça, c’est hyper important pour nous. Et Alf, c’est la même chose. Il écoute ce qu’on dit et on écoute ce qu’il a à dire. Ce sont des gens qui ont la même vision des choses que nous, et qui ont la même notion de ce que peut être la pop en 2013. Du coup, bien sûr, au début, on s’est dit « pourquoi ne pas aller voir quelqu’un d’autre ? » Mais comme on avançait et qu’il y avait des morceaux pour nous assez radicalement différents du premier album, on s’est dit que ça ne servait à rien d’aller voir quelqu’un d’autre, qu’on avait meilleur temps de rester avec Pierrick et Alfie puisqu’on savait qu’ils avaient les mêmes envies que nous. Comme ça colle très bien entre nous, on va plus vite. En plus, aujourd’hui, chacun connaît les travers des autres. Et c’est intéressant justement de se comprendre très vite. Sur le premier album, il y a certainement eu plus de moments de doute parce qu’on ne se connaissait pas encore assez bien. Mais là, c’est complètement différent. En plus, on avait énormément bossé en amont. On est vraiment arrivés avec des contours précis et très aboutis. Ce qu’on avait fait à Montreuil comme je te le disais, c’était déjà très abouti. Sur le premier album, Pierrick a eu un travail plus prépondérant dans le sens où il a quasiment co-composé des choses avec nous et beaucoup arrangé. Sur cet album-là, c’est complètement différent. Il s’est imposé en producteur. On lui a demandé de se concentrer sur le son et de réaliser vraiment ce qu’on avait en tête de manière très précise. Il a vraiment réussi à faire cette synthèse-là. C’était hyper intéressant.

 

L’album est prêt depuis un petit moment et sa sortie a été repoussée. Était-ce une volonté de votre part pour aller retoucher différentes choses ou bien une décision du label ?

C’est un peu des deux… C’était une décision de nous et du label si on parle du point de vue business. On s’est retrouvés en janvier avec un album. On a été voir quelques maisons de disques. On a eu des accroches dont une assez forte qui n’a pas abouti. On a attendu trois ou quatre mois à cause de ça.  Donc, ça nous a un peu plombés. Du coup, on a voulu rebondir et on a cherché d’autres solutions. La solution est arrivée en juin. Du coup, on n’avait pas envie de se morfondre. Tant qu’à faire, comme on avait quelques petits regrets sur certains points, on a été retoucher quelques petites choses. On s’est dit que ce serait bien d’aller vraiment dans le détail. On est revenus sur deux/trois morceaux, on a fait quelques petits ajustements. On a allongé un morceau. Comme on avait un peu plus de recul sur la tracklist en général, on a viré un morceau qui se retrouve sur le maxi qui vient de sortir et on l’a remplacé par un autre. On a aussi viré un morceau parce qu’on n’en était pas satisfaits. Ça nous a surtout permis d’ajuster quelques petites choses. Très sincèrement, si l’album avait pu sortir en avril, ça n’aurait pas été hyper hyper différent. L’album était là en janvier et quasi fini. Mais finalement, on est contents du deal qu’on a eu. Ça ne sert à rien d’aller chercher de grosses maisons de disques en ce moment. C’est aussi bien d’être libres. Après, certaines grosses maisons de disque peuvent mettre plus de moyens sur un album, mais je ne suis pas sûr que ça ait encore tant de sens que ça. Il faut que tout soit au top. Il faut qu’on fasse des concerts, qu’on soit hyper prêts sur scène, qu’on ait une imagerie cool… Nous, ce qui nous importe le plus, c’est de faire un bon album et de la bonne musique, et dégager quelque chose de cool sur scène. Et tout ce qui est autour, le clip et l’imagerie, on y attache beaucoup d’importance aussi. C’est un grand tout. Du coup, ça nous a donné plus temps pour réfléchir à tout ça, et ce n’est pas plus mal non plus.

En parlant d’imagerie, peux-tu me dire pourquoi vous avez fait le choix de travailler avec l’artiste plasticienne brestoise Eva Taulois ?

C’est une histoire de proximité. C’est une bonne amie à nous. Sur cet album-là, on avait envie de proximité. C’est certainement pour cette raison qu’on a  voulu retravailler avec Pierrick et Alf, c’est qu’ils sont devenus des amis depuis le premier album. Ce sont des gens que l’on voit régulièrement même en dehors du boulot. On avait envie sur cet album de vraiment faire les choses entre potes. On a voulu travailler avec des proches. Il y a une copine qui chante sur deux morceaux, un pote de Vincent qui partage le studio avec lui qui fait de la steel guitar sur un morceau. Eva, c’est dans le même esprit. Comme on aimait son travail et que c’était une amie, ça tombait bien.  On avait vu son travail quand on était en train d’essayer de trouver un titre d’album. J’avais cette idée de « Blackboard ». Et c’est probablement notre titre préféré à nous quatre au final. J’avais donc vu ce travail d’Eva sur un tableau noir et on a commencé à travailler là-dessus. Donc, la pochette, on l’avait déjà il y a un an, même avant d’aller à Rome. La photo était là. On avait déjà le concept. On a pris cette photo dans une galerie d’art contemporain transformée en studio. J’aimais bien l’idée de décliner le tableau noir à l’infini. On voulait décliner ça pour avoir une charte graphique très nette. Sur le premier album, on avait un peu galéré à ce niveau-là. Ce n’était pas évident puisque c’était un groupe qui avait débuté comme un projet solo et qui est devenu un trio puis un quatuor… Là, la formule du groupe est arrêtée et elle est beaucoup plus claire qu’au début. Donc, c’était aussi important de recentrer le débat et de bien montrer qu’on était un groupe. Au début du projet, il y a eu beaucoup de confusions. Beaucoup de gens pensaient que c’était un projet électro essentiellement. Après, on est apparu dans les clips et ce genre de choses. Mais là, on voulait vraiment marquer le coup en mettant nos têtes sur le disque. Ce qui nous importait, c’était d’imposer l’idée que « Fortune » était un véritable groupe et pas juste un projet électro de quelques mecs où on ne sait pas trop ce que c’est au final. C’est vraiment devenu un travail commun à quatre. Voilà l’histoire de la pochette. Et puis, le tableau est aussi en rapport avec les paroles de « Blackboard ». J’essaye de créer le chevron qui est sur le tableau. C’est un concept. On ne voulait pas non plus d’un concept archi complexe d’art contemporain. On voulait que ça reste un objet pop, en fait.

Dans cette optique de montrer qui sont réellement les membres de Fortune, de rester dans un esprit pop, ce deuxième opus me paraît plus accessible que le premier. Était-ce une volonté de départ ?

C’est étonnant ce que tu me dis parce qu’au jour d’aujourd’hui, on n’a pas encore beaucoup de retours sur l’album. Ça commence à venir. Certains médias nous ont donné leur impression, mais la réaction du public, on ne la connait pas encore. Certaines personnes qui aiment moins le premier album trouvent que celui-ci est plus accessible. Et d’autres qui adoraient le premier trouvent celui-ci plus difficile d’accès… Et nous, c’est un peu l’impression qu’on avait au début. En le faisant, on se disait qu’il n’y avait pas un gros single évident comme « Bully ». On ne savait pas trop… Et puis finalement, on se rend compte que ce n’est pas forcément le cas, que beaucoup de gens nous disent direct que « Blackboard » est un super morceau, que c’est « un hit », entre guillemets. Et nous, on est les premiers étonnés parce qu’on n’a jamais l’impression de faire des morceaux qui marquent. Du coup, quand on me dit qu’il est plus accessible que le premier, je suis toujours un petit peu étonné, mais ça me fait plaisir, parce que nous, on ne tient pas forcément à faire de la musique à tout prix pointue. Si la musique est pointue, tant mieux, si elle ne l’est pas, on s’en fout ! (rires)

Quand je dis que l’album me semble plus accessible, ce n’est en aucun cas que la musique est moins pointue. On peut créer quelque chose de super ambitieux et exigeant et être en même temps plus accessible.

Oui, je suis d’accord avec toi. C’est un peu notre vision de la pop. On aurait beaucoup de mal à faire un album hyper facile. Ça aurait été plus facile pour nous de refaire « Staring At The Ice Melt » en plus pute et essayer d’aller chercher un gros succès populaire. C’est facile d’avoir cette démarche-là. Mais ce n’était pas notre volonté. Au départ, on fait vraiment le truc pour nous et on considère que justement les gens apprécient les choses sincères. C’est quelque chose qui nous tient vraiment à cœur. Ça nous est arrivé de faire des choses qu’on trouvait trop faciles. Les morceaux qu’on aime moins sur le premier album, c’est essentiellement pour cette raison-là. On essaye vraiment d’approfondir notre son et de trouver au fur et à mesure des albums un son « Fortune » très défini. Si avec cet album-là, les gens nous disent qu’on reconnait direct notre son, c’est déjà quelque chose de très important. Il ne faut pas que les gens nous confondent avec d’autres groupes. Ce sera certainement le cas parce qu’il y a tellement de groupes, mais c’est en tout cas le genre de critique qu’on aime entendre…

Propos recueillis par IdolesMag le 28 octobre 2013.
Photos : Yann Stofer
Site web : http://fortuneband.fr/ 









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