Interview de Wilfried*

Propos recueillis par IdolesMag.com le 25/10/2013.
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Wilfried © Nicolas Despis

Wilfried* publie son troisième album, « Matrice », accompagné de « Patrice ». Ce nouvel opus, résolument pop et particulièrement réjouissant, joue sur les notions de dualité, de gémellité et de fraternité et a été inspiré par les phases de la lune. Wilfried* a répondu à nos questions concernant cet opus à la fois intrigant, fascinant et fichtrement intéressant. Au fil des questions, nous aurons également l’occasion d’évoquer la scène où là aussi il développe un véritable concept matriciel ou encore son point de vue sur l’évanescence de la musique et l’évaporation de la culture. Rencontre avec un artiste passionnant.

Wilfried*, MatriceIdolesmag : Quand ce nouvel a-t-il commencé à prendre forme dans ta tête ?

Wilfried* : Il y a trois ans, j’ai commencé à écrire de nouvelles chansons, sans objectif discographique particulier, « sans espoir, ni désespoir » comme disait Jack London à propos de l’écriture. Je voulais juste faire une musique qui me ressemble un peu plus, après mon album de 2008 « D’ailleurs », qui relevait plus de l’exercice de style (faire un album de pop française en home-studio). Donc, je me suis libéré de certaines contraintes (de durées, de structures) et j’ai  avancé doucement dans cette direction.

Ce nouvel opus joue sur la notion de dualité et/ou de gémellité. Avais-tu envie depuis de nombreuses années d’explorer ce terrain ?

Je suis fasciné par l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, qui a perdu sa sœur jumelle quelques semaines après leur naissance. Sa présence fantomatique irrigue toute l’œuvre de l’écrivain. J’aime beaucoup aussi le roman de Lewis Carroll, « Sylvie & Bruno » et « L’homme sans qualité » de Robert Musil, qui explorent la notion de fraternité. Je voulais surtout accoucher avec cet album « matriciel » d’une sorte d’androgyne, comme un yin & yang musical, avec une partie féminine et une autre masculine, qui se répondent, s’enlacent, se séparent. Pendant neuf mois, entre janvier et septembre 2012, j’ai mis en ligne sur mon site 2x9 titres, en français (« Matrice ») et en anglais (« Patrice »), comme les neuf mois d’une gestation. C’est ainsi que l’album est né, un peu au forceps.

Quelles ont été tes principales sources d’inspiration sur ce projet ?

Les phases de la lune.

Tu signes la quasi-totalité des paroles et musiques, écris-tu depuis longtemps ?

Depuis le milieu des années 1990. J’ai sorti quelques singles, plutôt low-fi sur de petits labels indépendants. Puis deux albums, « Songs for mum & dad » en 2002, et « D’ailleurs » en 2008. Je ne suis pas très productif, puisqu’il me faut en moyenne 5 ans pour faire un album. Mais je crois que le prochain arrivera plus vite (j’y pense déjà).

Écris-tu aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’il y a quelques années ?

Non, je crois qu’au début, j’avais surtout envie d’être entendu et reconnu. Je chantais très doucement pour que les gens tendent l’oreille.  Il y avait une dimension narcissique dans cette activité. Aujourd’hui, je le fais vraiment pour les autres, je veux leur apporter quelque chose.

 « Matrice » est écrit en français, « Patrice » en anglais. Prends-tu plus, moins ou autant de plaisir à écrire en langue anglaise ?

J’écris de moins en moins en anglais. Mais j’ai aimé ça et pratiqué cette langue assez naturellement parce que ma culture musicale est surtout anglo-saxonne, des Beatles à Bille Callahan.

Wilfried* © Nicolas Despis

Dans « Mes belles tennis », tu dis que « nous vaincrons le capitalisme par la marche à pied ». Peux-tu développer l’idée ?

C’est une phrase inspirée par un des « Fragments » du philosophe allemand Walter Benjamin : « Vaincre le capitalisme par la marche à pied ». Je trouve ça assez mystérieux, et en même temps, je marche beaucoup moi-même (et je compose principalement en marchant). Je pense que les transports en commun artificialisent notre rapport à l’espace et au temps, et que la marche à pieds nous repositionne sur Terre, nous remet « à notre place ». Il y a quelque chose de l’ordre du rachat dans la marche à pieds, pour moi. Je lie cette notion de rachat au capitalisme, de manière un peu mystique, un peu révolutionnaire. C’est une intuition difficile à expliquer.

Au-delà de l’idée, il y a un propos politique. Chanson et politique font-elles bon ménage ?

Rihanna, qui balance des billets de banque sur des strip-teaseuses, fait de la politique. Tout est politique. Les deux derniers albums de Philippe Katerine m’ont largement influencé et décomplexé quant à ces intentions.

Tu cosignes « Dexterine » avec Chloé Delaume. Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec elle ?

C’est elle qui m’a contacté avec ce texte et sa mélodie. On se connaissait un peu, et elle a pensé que je pouvais donner une touche Lewis-Carrolienne à son texte. Ce que j’ai tenté de faire, en en accentuant le côté spectral, « hantologique ». Cette chanson, qui parle de la relation de dévoration entre un frère et sa sœur, s’insérait parfaitement dans le propos de l’album, même si je la trouve particulièrement violente.

Un petit mot sur « Le tonnerre, intellect parfait ». Pourquoi avoir choisi de mettre en musique ce texte en particulier ?

C’est un texte gnostique, « mouvement religieux des premiers siècles après Jésus Christ, qui se caractérise par la croyance que les hommes sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel créé par un dieu mauvais ou imparfait ». Je le crois aussi. Je voulais que l’album contienne une figure féminine déifiée, mais que tout soit aussi ambivalent, parce que je pense que tout est ambivalent, selon le regard que l’on porte sur les choses. Ce texte (« Je suis compatissante et je suis impitoyable », « Je suis sotte, et je suis sage. ») illustre parfaitement  l’ambivalence.

Wilfried* © Eglantine Aubry

Pourquoi avoir fait le choix de le faire réciter par la comédienne Anne Steffens ?

Parce que c’est une amie, parce qu’elle a une très belle voix, parce qu’elle est elle-même ambivalente.

Dans « Patrice », tu reprends un titre du groupe The Godz, « Down by the River ». Pourquoi ce choix ? L’envie de reprendre un titre de The Godz ou ce titre en particulier ?

J’adore cette chanson depuis longtemps, elle parle de la marche, de l’écoulement, d’un rapport fusionnel avec la nature.

Tu as confié le mix de l’opus à Antoine Gaillet. Qu’est-ce qui t’a séduit dans son travail ?

On a mixé l’album ensemble à vrai dire. Je lui ai donné des pré-mixs et il les a renforcés, leur a donné plus de corps, de grain, de puissance, de volume.

La plupart des titres dépassent allégrement le format des 3 minutes conventionnelles, et vont même au-delà, jusqu’à 11 minutes. Est-ce important pour un artiste comme toi de faire fi des formats édictés et de sortir du moule d’une certaine manière ?

« Nous vivons une épidémie de distraction » dit l’écrivain Richard Powers. J’ai voulu faire de longs morceaux pour restaurer, provoquer une forme d’attention, de concentration.

Wilfried* © Eglantine Aubry

De toutes les chansons qui composent « Matrice » et « Patrice », y en a-t-il une pour laquelle tu as un peu plus de tendresse qu’une autre et pourquoi ? Quand je dis tendresse, je ne parle pas forcément de ce que la chanson peut raconter, mais plutôt de quelque chose qui se serait passé autour de la chanson, lors de sa création ou de l’enregistrement, par exemple ?

J’aime beaucoup « La langue des oiseaux », et j’ai beaucoup de tendresse pour la personne qui devait l’interpréter au départ. Finalement, ça ne s’est pas fait, mais la présence de cette voix féminine, à la fois absente et présente quand je l’écoute, en renforce l’effet chez moi.

« Matrice » bénéficie d’une édition 33 tours. Le support physique reste-t-il important  à tes yeux ? Alors qu’il devient obsolète pour beaucoup…

Il me semble qu’au contraire,  le vinyle opère un petit retour en grâce ces jours-ci. Le mp3, s’il facilite l’accession à la musique, est aussi une régression en ce qui concerne l’écoute, on n’entend plus certaines fréquences. Les ondes sonores ont plus de puissance, d’aura, si elles sont gravées dans la matière.

Quel regard jettes-tu sur l’évanescence de la musique ? Cette musique qui devient volatile.

Ma chanson « La revenante » parle de ça. Je crois que la culture va vers l’évaporation. Après le flux, le streaming, qui sont des métaphores liquides, les produits culturels deviennent de plus en plus nuageux, « cloudy ». Sans doute sous l’effet d’un feu. Je ne sais pas si c’est bien ou mal. Sans doute les deux.

Évoquons un instant la scène, si tu le veux bien. Est-ce le but ultime ou une étape parmi d’autres dans ton métier de musicien ?

Une chanson doit passer de la bouche aux oreilles, si possible sans intermédiaire, pour avoir toute sa puissance. Par ailleurs, j’adore chanter, ça me rend extatique, donc oui, le concert est un moment important dans ce parcours. D’autant que je suis extrêmement bien entouré, avec Dorothée Hannequin aux claviers, Jérôme Laperruque à la basse et Olivier Marguerit à la guitare. Ce sont d’extraordinaires musiciens, qui ont enrichi les morceaux de l’album en concert,  et qui me donnent beaucoup de confiance. Je peux me concentrer sur le chant, je danse même parfois sur scène, c’est libératoire et exultant.

Wilfried* © Nicolas Despis

Un dispositif assez étonnant va être mis en œuvre sur certaines dates, « Matrice ». Peux-tu m’en toucher un mot ?

Il s'agit d'une installation visuelle, musicale et immersive, grâce à laquelle le groupe joue autour du public, celui-ci étant placé, assis, au milieu d'une structure circulaire en tissu semi-transparent (à la fois membrane et écran de projections). Les quatre musiciens sont répartis autour du public, à sa hauteur (et non face à lui comme d’ordinaire sur une scène), de même que le système de diffusion du son (entourant, panoramique), l’installation changeant  de forme, de couleurs (éclairages synchronisés, LEDs, projections de vidéos), d’intensité, en fonction des titres joués. Ce dispositif est autant destiné aux salles de concerts qu’aux centres d’art contemporain, galeries, musées. Il vise à déplacer le lieu et le moment du concert, les publics et les musiciens. Il s’agit de créer et d'offrir au public un contexte favorable à l’écoute, à l’intimité, à l’introspection et à la contemplation, à la surprise aussi.  Ce projet de live (en marge des concerts « traditionnels ») fait écho au concept matriciel de l’album, et prolonge mes intentions quant à l’écoute, la concentration.

Cette approche nouvelle de la scène bouscule une nouvelle fois les codes. Comment penses-tu que le public va réagir ? …lui qui est habitué à une configuration plus classique.

On a fait trois concerts dans la « Matrice » à Mains d’œuvres (Saint-Ouen) le 12 octobre, et les gens en sortaient apparemment ravis, apaisés. Certains disaient n’avoir jamais écouté de la musique pop avec autant d’intensité. Donc, je crois que ça a marché. Mon ami et écrivain Pacôme Thiellement a écrit un petit texte après cette performance, autant lui donner la parole : « Avec « Matrice », Wilfried* a inventé quelque chose de nouveau dans le dispositif scénique qui recoupe une scène archaïque, antique, comme un ancien culte auquel on a tous déjà participé. Wilfried* a inventé une scène musicale qui se confond avec une nouvelle naissance. Et lorsque nous sortons de la « Matrice », on ne sait pas ce qui a changé : soit le monde est beaucoup plus beau et dense qu’avant, soit ce sont nos regards qui sont plus réceptifs et plus lucides. En réalité, les deux ne font qu’un, et ce dispositif sphérique auquel atteint Wilfried* par « Matrice » est la quadrature du cercle de ce qu’on aura attendu toutes ces années dans tant de concerts qu’on aura toujours l’impression de n’avoir vécu qu’à moitié : nous relier à notre origine et à notre fin. ». Pas mal non ?

« Matrice »/« Patrice » est ton troisième opus. Dans quel état d’esprit es-tu à deux jours de sa sortie ?

A la fois anxieux (va-t-il être entendu ?) et confiant (je suis très fier de ce disque). Sans espoir ni désespoir.

Propos recueillis par IdolesMag le 25 octobre 2013.
Photos : Eglantine Aubry, Nicolas Despis
Site web : http://wilfried.bandcamp.com/









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