Interview de Jean-Jacques Debout

Propos recueillis par IdolesMag.com le 07/06/2013.
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Jean-Jacques Debout - DR

Jean-Jacques Debout a sorti en début d'année un nouvel album, « Bourlingueur des étoiles », il en publie un cet été, « Sous le soleil des guinguettes » et il est également à l'affiche de la dernière tournée « Âge Tendre et Têtes de Bois » qui sillonne la France, la Belgique et la Suisse jusqu'en début d'année prochaine. Nous avons rencontré Jean-Jacques début juin alors qu'il faisait escale à Lille afin d'avoir son ressenti sur cette tournée qui fait le plein depuis 8 saisons et dont il faisait partie de la toute première édition, ainsi que quelques petites anecdotes sur son nouvel album. Au cours de cet entretien, nous évoquerons pêle-mêle Chantal Goya, Marlène Dietrich, Barbara, Sylvie Vartan, Charles Trenet ou encore Picasso! Nous ferons également le point sur ses nombreux projets, dont son nouveau spectacle musical qui est en train de prendre vie : une adaptation de « Sans Famille » d'Hector Malot. Rencontre avec un artiste qui a tant apporté à la chanson française...

Jean-Jacques Debout, Sous le soleil des guinguettesIdolesMag : Vous êtes un des pionniers de la tournée « Âge Tendre et Têtes de Bois », vous faisiez partie de la toute première saison. Qu'est-ce que ça vous fait de vous retrouver sur la dernière? On boucle un peu la boucle?

Jean-Jacques Debout : Oui... Je trouve ça un peu triste par moments. Ce n'est jamais très gai de terminer une aventure. Évidemment sur la première tournée, on avait tout à espérer... Là, on sait très bien que ça va s'arrêter, donc on ne peut pas être totalement gai. Mais on n'est pas triste non plus.

Quel regard jetez-vous sur cette aventure, parce qu'on peut parler d'une aventure... Ce n'était pas gagné d'avance…

Je pense qu'il y avait certainement un besoin ou une envie de la part du public. Je ne suis pas le seul à le penser. Le public a prouvé à beaucoup d'artistes qu'il était encore là pour eux et qu'il était très content de les retrouver sur scène. Et en même temps, c'est une fête. Moi, je dis que la plus grosse vedette de la tournée... enfin, on ne peut pas dire ça comme ça, disons que la plus grosse star de la tournée, c'est le public. C'est le public qui se déplace. Du reste, si vous les écoutez bien dans la salle, ils sont contents de revoir les artistes qu'ils sont habitués de voir dans la tournée « Âge Tendre »... Mais c'est quand même eux qui mènent le bal. C'est eux qui font tout. Ils viennent pour chanter, ils viennent pour applaudir, ils viennent pour aimer. Voilà comment je le ressens et pourquoi c'est une tournée très importante sentimentalement et émotionnellement. Et c'est également pour cette raison qu'elle peut être aussi fatigante. Parce que même si on a trois ou quatre chansons pour s'en sortir, l'artiste est comme sur un ring de boxe et est obligé d'emporter le match en trois ou quatre chansons. C'est un match, avec des gens qui vous aiment, mais c'est quand même un match. C'est une espèce de course contre la montre.

Vous terminez votre medley par « Capitaine Flam ». J'ai été très étonné de la réaction enthousiaste du public qui pourtant n'est pas de la génération du Capitaine Flam...

(rires) Je sais, ils adorent! Vous savez, cette chanson, je l'ai écrite dans les années 70 pour le générique du dessin animé, mais je ne l'avais jamais chantée sur scène. Et dans la tournée-là, je me suis dit « tiens, je vais changer un peu »... J'ai donc décidé d'inclure « Capitaine Flam » dans mon tour de chant comme je sais que c'est une tournée très populaire et que les gens connaissent tout ce qui s'est passé à la télévision dans les années 70. Je pensais qu'elle avait sa place et vous me le confirmez, j'en suis heureux! Ça me touche beaucoup.

Vous avez écrit des centaines, voire des milliers, de chansons tout au long de votre parcours. Quand avez-vous commencé à écrire?

J'ai commencé réellement à écrire des chansons quand j'avais 15/16 ans. Mais je n'osais pas les montrer. C'était l'époque où j'étais coursier aux Éditions Breton. Raoul Breton était un peu comme mon père puisqu'il n'avait pas d'enfant et qu'il me considérait un peu comme son fils. Il ne manquait pas de m'engueuler quand je faisais des conneries non plus, mais je l'aimais beaucoup et lui me le rendait bien. À l'époque, il avait lancé la plupart des auteurs/compositeurs français. Il ne les avait pas pris à un autre, il les avait faits lui-même. Il les avait fait connaître auprès du public. La première vedette qu'il a fait connaître, c'était Mireille avec Pills et Tabet quand elle leur a écrit « Couchés dans le foin ». Après, il a lancé Charles Trenet. Après Trenet, il a lancé sa propre secrétaire qui est devenue Patachou. Au point de vue éditions, il a lancé Edith Piaf. C'est lui qui avait trouvé les Compagnons de la chanson à Edith quand elle avait chanté « Les Trois Cloches ». C'est aussi lui qui l'avait emmenée aux États-Unis avec les Compagnons. Il a lancé Gilbert Bécaud qui était le pianiste de Jacques Pills. Un jour Pills lui a dit « je veux te faire entendre mon pianiste qui écrit des chansons ». Ce pianiste a dit « Monsieur Breton, vous savez j'écris aussi quelques mélodies pour des chansons... » Breton lui a dit « Revenez demain à cinq heures, je veux écouter toutes vos chansons. » Et le lendemain, Breton lui a acheté ce qu'il lui avait joué. Et il lui a dit « Donnez-moi trois ans et je vais faire de vous une immense vedette dans le monde entier. » Et c'est devenu Gilbert Bécaud. Après, il a imposé Charles Aznavour. Il a mis 20 ans pour l'imposer, mais il y est arrivé. Après Aznavour, ça a été de moi qu'il s'est occupé. Et il est mort en 1963 d'une crise cardiaque sur le bateau « Le Liberté » dans les bras de Fernandel. Voilà le chemin de Raoul Breton... À l'époque, je commençais à écrire, mais mon premier succès, ça a été quand j'ai écrit « Pour moi la vie va commencer » pour Johnny qu’il chante sur son cheval en Camargue dans le film « D'où viens-tu Johnny? ». Il traverse les étangs de Vaccarès avec tous les taureaux. C'était Ray Ventura qui était le producteur et qui m'avait demandé d'écrire la chanson pour Johnny, mais je ne pensais pas qu'elle allait faire le tour du monde comme elle l'a fait... Elle a été reprise aux États-Unis, en Espagne, en Italie... Elle a été reprise par des orchestres aussi. Ça a été pour moi une grande fierté! À cette époque, j'ai aussi écrit « Tous mes copains » pour Sylvie Vartan. Et puis « Les boutons dorés » qui a été un gros succès aussi... J'en ai écrit une pour Edith Piaf, pour Marlène Dietrich, qu'elle a traduite elle-même en allemand et en anglais. J'ai écrit pour Yves Montand une chanson qui s'appelle « Madrid ». Après avoir écrit pour Marlène, Montand, Sylvie, Johnny, etc... je n'ai plus arrêté...

Il y a eu l'aventure avec les Carpentier un peu plus tard...

Quand les Carpentier ont lancé les « Numéro 1 », ils ont fait appel à moi pour écrire les duos de leurs émissions. Pendant dix ans, j'ai écrit entre 16 et 17 chansons par semaine. Je faisais tout le monde... Fernand Sardou avec Sylvie en duo...

Dédicace de Jean-Jacques Debout pour IdolesMag

C'est énorme 16 ou 17 chansons par semaine!

Oui, c'est énorme, mais pour moi, ce n'était pas une industrie parce que je le faisais avec mon cœur. Si ça avait été pour faire un coup, je vous dis la vérité, je l'aurais peut-être fait pendant un mois, mais je n'aurais pas pu le faire pendant dix ans. Ça a été une époque bénie et fabuleuse pour moi. J'ai même écrit pour Gainsbourg, pour Jane Birkin, pour Françoise Hardy. Pour Bécaud, même. Il était en tournée et il n'avait pas le temps d'écrire la chanson pour le « Numéro 1 ». Il m'a appelé et m'a dit « Jean-Jacques, tu me connais assez et je te fais confiance, écris la chanson pour moi, s'il te plaît! » C'était extraordinaire.

De toutes les chansons que vous avez écrites, y en a-t-il une dont vous êtes peut-être un peu plus fier qu'une autre?

Il y en a une dont je suis très très fier parce qu'elle continue son chemin... enfin, il y en a plusieurs dont je suis fier, mais disons que celle-là est un peu différente. C'est « Comme un garçon », que j'avais écrite pour Sylvie Vartan. Aujourd'hui, elle est reprise par un orchestre japonais... et elle sert de clôture pour Radio Japon. Leur générique, c'est « La Mer » de Charles Trenet, et l'air de clôture, c'est « Comme un garçon ». C'est quand même inouï. Comme quoi, on ne sait jamais ce que va devenir une chanson. Charles Trenet disait « Les chansons sont les enfants de celui ou celle qui les a écrites et elles nous quittent un jour parce qu’elles deviennent majeures... et elles peuvent vous réserver des surprises... » C'est un peu ce qui m'arrive aujourd'hui.

Vous venez de sortir un nouvel album composé essentiellement de chansons originales, « Bourlingueur des étoiles ». Quand a-t-il commencé à prendre forme?

Je l'ai commencé il y a un an et il est sorti au mois d'octobre dernier. Et il marche très bien. Ce sont des gens qui me connaissent qui l'achètent. Et pour une fois, il est disponible dans toutes les grandes surfaces. J'y fais un hommage à Picasso...

« Guernica ».

Oui, c'est ça. Je l'avais mise dans mon tour de chant au début de la tournée « Âge Tendre », mais le spectacle est tellement long que Michel Algay m'a demandé de raccourcir mon passage d'une chanson... Ce n'est pas parce que la chanson ne fonctionnait pas sur scène, bien au contraire, mais il a fallu faire un choix!

L'avez-vous connu, Picasso?

Oui. J'ai eu la chance de le connaître parce que j'étais ami avec sa première fille qui s'appelle Maya. Un jour, à Juan-les-pins, Maya m'avait invité à venir le voir. Il avait dit à Maya « Rendez-vous sur la plage! » Il allait sur la plage de Juan-les-Pins parce qu'il y avait une cabine à lui. Il avait fait une salade lui-même, une salade avec des tomates et du riz. Il m'avait offert une assiette de tomates et j'avais parlé un peu avec lui. Il n'y avait pas que moi qui était là ce jour-là, il y avait aussi Jean Cocteau. C'était à peu près un an avant la mort de Cocteau. J'étais fasciné par Picasso. Il faut dire qu'il était étonnant... je vais vous raconter une anecdote amusante... la femme avec qui il était à l'époque, qui n'était pas Jacqueline Picasso, mais Françoise Gilot, avait des varices. En se baignant, une de ses varices avait éclaté... Quand elle ressortie, elle avait du sang qui coulait sur sa jambe et Picasso lui a dit, avec son accent [Jean-Jacques prend l'accent de Picasso] « Françoise, surtout, ne touche à rien! Laisse le sang couler... on dirait que c'est le même bleu que la mer qui sort de ta jambe! » Il lui avait interdit de toucher la plaie de la varice qui s'était ouverte, tellement il trouvait ça beau! Il était surréaliste Picasso. C'était un homme extraordinaire et visionnaire.

Cette chanson, « Guernica », a une vraie dimension visuelle sans mauvais jeu de mots.

Eh bien, vous ne croyez pas si bien dire... je vais bientôt tourner le clip dans l'atelier où cette oeuvre a été peinte, Rue des Grands Augustin. On va m'ouvrir l'atelier où il a peint « Guernica » pour que je puisse y tourner mon clip... Alors, comme je défends un peu « Bourlingueur des étoiles » pour l'instant, je prends mon temps pour « Guernica » parce que ce n'est pas une chanson forcément à la mode... bien que ça fasse quarante ans aujourd'hui qu'il nous a quittés. J'ai écrit cette chanson en forme d'hommage...

Jean-Jacques Debout, Bourlingueur des étoilesVous me parlez de « Bourlingueur des étoiles », c'est la chanson avec laquelle vous ouvriez le spectacle musical que vous aviez écrit d'après l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie ».

Effectivement, j'ouvrais le spectacle avec ce titre. C'était la chanson de moi que préférait Charles Trenet. Il me disait toujours « Rechante cette chanson, Jean-Jacques. Ton « Bourlingueur des étoiles » m'enchante... ». Il me l'a répété souvent. Et preuve qu'il aimait le titre, il le connaissait par cœur. Donc, pour le souvenir, je me suis dit que j'allais remettre cette chanson dans ce nouvel album. Et dans la tournée, je trouve que c'est une bonne chanson d'entrée, parce qu'on ne s'attend pas à ce qui va se passer.

Charles Trenet se retrouve également dans votre album, avec une version live de « La Mer » que vous aviez chantée en duo...

Oui. Il était monté sur scène pour mes 50 ans... Pour fêter mes 50 ans donc, j'avais fait un concert au Palais des Congrès. Comme j'avais fait beaucoup de spectacles pour Chantal, le directeur de l'époque m'avait offert le Palais pour mon anniversaire. Il m'avait dit « Avec le monde que vous avez fait avec le spectacle de votre femme... Vous en êtes tout de même l'auteur, le compositeur, le metteur en scène... Donc, pour votre anniversaire, ça me fait plaisir de vous offrir le Palais »... Bien sûr, j'avais accepté. Charles Trenet était venu. On avait répété « La Mer » sans être sûr qu'il allait monter sur scène la chanter avec moi. Je pensais qu'il allait peut-être refuser. Et quand je l'ai appelé, il a hésité longtemps. Il avait peur de ne pas bien entendre l'orchestre. Il était assis à côté de Mireille du Petit Conservatoire, et Mireille lui aurait glissé à l'oreille « Charles, vous ne pouvez pas faire ça à Jean-Jacques, il vous aime tellement... » Alors, il a dit « Pour Jean-Jacques, qu'est-ce que je ne ferais pas... » Et il s'est levé et m'a rejoint sur scène. On entend d'ailleurs sur l'enregistrement les applaudissements du public quand Charles se lève et monte sur scène. Le public hurlait. Il a vraiment bien chanté cette fois-là... Je trouvais que c'était un beau moment qui devait être gravé sur un album. Alors, j'ai mis la chanson à la fin pour le clôturer. Charles aurait eu 100 ans il y a quelques jours, le 18 mai dernier...

On ne va pas pouvoir évoquer toutes les chansons, mais vous dédiez une chanson à Marlène Dietrich...

Ah, Marlène, c'était ma grande amie...

… et vous reprenez une chanson que vous avez écrite avec Barbara, qui a, je pense, un rapport avec Marlène...

Vous faites allusion à « C'est trop tard ». On a écrit cette chanson il y a trente ou trente-cinq ans maintenant. Elle avait écrit le texte à Montréal. On avait écrit cette chanson pour Marlène. J'avais emmené Marlène voir Barbara en 1959, je crois. Elle avait été impressionnée par Barbara et son rêve était qu'elle lui écrive une chanson. Barbara me disait « J'aime tellement cette femme... et avec toute la vie qu'elle a eue... avec Hitler qui l'avait condamnée à mort par contumace... et ses amours tumultueuses... sa relation avec Gabin... » Elle ne savait pas par quel bout commencer! Elle m'avait dit « fais la musique, mets-la moi sur un petit magnétophone et je t'écrirai des paroles ». J'ai fait la musique à Montréal quand je suis parti jouer pendant deux mois au Patriote avec Barbara. Elle m'a appelé à 7 heures du matin en me disant « ça y est, j'ai écrit les paroles, tu peux appeler ton amie Marlène et si tu veux, je lui chanterai la chanson au téléphone. » C'est ce qu'on a fait. Et à la fin de la chanson, Marlène était en larmes. Elle lui a dit « C'est tellement tout ce que vous avez déjà fait, mais alors, celle-là, c'est... » Après, la pauvre Marlène s'est cassé le col du fémur en tombant dans une fosse d'orchestre à Copenhague… C'est arrivé au moment de la chanson... l'orchestration était prête, elle avait été écrite par François Robert. Il avait vraiment fait une orchestration magnifique comme lui seul savait les faire... vous connaissez comme moi toutes les merveilles qu'il a pu faire pour Jacques Brel. C'est d'ailleurs Brel qui avait demandé à François Robert qu'il orchestre cette chanson pour Marlène. Bien sûr il l'avait fait... Alors, moi, pour ne pas que la chanson ne disparaisse, je l'ai enregistrée. Je l'avais donnée à Hervé Vilard qui en avait fait une très belle version, il y a cinq/six ans...

Avant de vous quitter, j'aimerais un instant évoquer « Sans famille » d'Hector Malot que vous êtes en train de mettre en musique et dont vous chantez un titre sur la tournée. Où en êtes-vous?

Eh bien, j'ai terminé d'écrire les chansons. J'ai fini l'adaptation et je vais procéder maintenant à  un enregistrement en me rapprochant le plus possible des voix des différents personnages. Là, pour l'instant, j'ai tout chanté moi-même. J'ai trouvé un petit garçon formidable pour faire Rémy... Et comme la tournée « Âge Tendre » fait un break cet été, je vais poser les voix sur mes bandes. Je vais raccourcir certaines choses, je vais peaufiner le tout. Et après, on verra bien...

Avez-vous déjà une idée de quand le spectacle verra le jour?

Je n'en sais rien. Il y a des producteurs qui semblent intéressés. Mais j'attends que ma maquette soit plus proche de la réalité pour aller plus de l'avant. Disons que j'ai déjà testé quelques chansons et qu'elles ont l'air de tenir la route. Là, sur la tournée, Rémy est joué par une des choristes. On sent que le public apprécie la chanson.

Propos recueillis par IdolesMag le 7 juin 2013.
Photos : tous droits réservés









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