Interview de Daan

Propos recueillis par IdolesMag.com le 22/05/2013.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag.com.








Daan © Jimmy Kets

Le nouvel album du chanteur belge Daan, « Le Franc Belge » est dans les bacs. Pour la première fois, Daan y chante plus de la moitié des titres en français. Nous avons donc été à sa rencontre afin d’en savoir un peu plus sur sa démarche, et lui demander pourquoi il a décidé de prendre ce virage en chantant majoritairement en Français.  Il nous avouera que les mots français n’ont pas à ses yeux le même poids que les mots anglais ou les mots néerlandais et qu’il aime beaucoup la chanson française (son grand plaisir est de rouler des heures sur les routes françaises en écoutant la radio afin de découvrir ce qui se fait chez nous !)

Daan, Le Franc BelgeIdolesMag : Quand « Le Franc Belge » a-t-il commencé à prendre forme dans votre tête ? Y a-t-il eu un moment charnière ?

Daan : En fait, quand je parle avec mes amis et les gens que je rencontre, je note toujours des petits trucs. Ce sont des petites phrases ou des expressions qui me surprennent puisque le français n’est pas ma langue maternelle. Ce peut être également des mots que je n’ai jamais entendus ou des idées un peu farfelues. Je note tout ça sur des petits bouts de papier. L’album a donc d’abord pris forme de cette manière, sur des petits bouts de papier ou même des SMS. Ça fait quelques années que je collectionne ces mots ou ces petits bouts de phrases. Mais dans la pratique, il est né le 29 avril de l’année passée.

Ça a le mérite d’être précis !

Oui ! (rires) Il me fallait quelque chose de nouveau. Il était tard le soir et je m’ennuyais énormément. Je me suis dit que c’était le bon moment pour commencer à écrire. J’ai pris un micro et une guitare et j’ai laissé tourner l’ordi sans l’arrêter sans savoir ce que j’allais faire exactement. J’ai mis des bouts de phrases sur de la musique, en leur ajoutant plein de petites choses et d’idées. J’ai tout de suite enregistré tout ça, comme je le faisais avant. C’était vraiment de l’écriture automatique jusqu’au matin. Au final, j’avais une trentaine d’idées. Les premiers morceaux étaient plus vifs, les derniers un peu plus longs… (rires) Quelques jours plus tard, j’ai tout réécouté et j’ai commencé à sélectionner certaines choses pour un futur album.

Depuis le début de votre carrière, vous avez toujours chanté en français, mais avec parcimonie. La langue principale était l’anglais. Sur cet album-ci, il n’y a pas moins de huit chansons en français, plus de la moitié. Était-ce une volonté de départ de partir sur le français ?

Complètement. À un moment donné, j’ai même voulu le faire carrément intégralement en français. Il me fallait un nouveau défi. Je crois que j’ai épuisé un peu la langue anglaise. Il y a une autre culture d’écoute en français qu’en anglais. Chanter en anglais pour un public qui ne parle même pas anglais, tu peux te permettre beaucoup de choses. Les paroles sont relativement moins importantes. Des mots se perdent. Et j’avais envie de faire quelque chose plus proche d’une pensée. Et profiter aussi du fait que les francophones font plus attention et écoutent beaucoup plus les paroles. Ce qui m’a forcé aussi à chanter d’une autre façon. Je me suis approché plus du micro pour enregistrer cet album. Et, il y a aussi cet avantage que cette voix-là est plus proche que ma voix parlée. Comme quoi, ça sert à quelque chose d’avoir fumé pendant vingt ans !! (rires) Là, j’ai vraiment pu utiliser ma voix un peu plus basse.

Avez-vous l’impression que les mots ont plus de poids en français qu’en anglais ou en néerlandais ?

Ils sont plus précis. C’est aussi parce que le français que j’utilise n’est pas toujours très orthodoxe. En anglais aussi, j’ai tendance à découper les phrases ou à utiliser des métaphores. Pour cela, il faut encore mieux juxtaposer les mots pour que les gens comprennent vraiment ce que j’ai voulu dire. ici, en français, j’ai vraiment voulu la précision dans les termes.

Vous avez co-écrit ces textes en français avec votre réalisateur Thierry Dory, je m’attendais plus à vous voir travailler avec votre ami Jacques Duvall…

Vous avez raison ! En fait, Jacques a fait de son côté quelques versions de certains morceaux. Mais Jacques Duvall a un style très pop avec des influences un peu américaines par moment, ce qui m’aurait beaucoup plu pour un autre projet. Mais dans ce cas-ci, il me fallait le contraire. Il fallait quelque chose de très physique et pas trop pop. Je voulais quelque chose d’un peu plus complexe, donc l’idée de travailler avec Thierry me paraissait plus intéressante. Et puis, Thierry gardait mes mots et mes idées de base et il élaborait quelque chose autour. Ce qui est une autre façon de travailler ensemble. Jacques Duvall écrit des paroles complètes, lui.

On pourrait dire que c’est Thierry qui a mis vos idées en ordre.

Ça dépend vraiment des morceaux. Sur certains, il manquait beaucoup de mots, d’autres étaient nettement plus aboutis. Mais Thierry a commencé assez tard. Il était là en tant que réalisateur pour faire le making of du disque. Donc, il s’était habitué à certaines phrases et certaines tournures. Il a eu le temps de suivre le processus et il a entendu les morceaux assez intensivement.

Daan © Géraldine Jacques

Comment l’album a-t-il été reçu en Flandre ?

(rires) Contre toute attente, il a été reçu avec un enthousiasme exagéré !! Il a été mieux reçu que tous mes autres albums.  Il est resté trois ou quatre semaines en tête des ventes, ce qui ne m’était jamais arrivé. Je m’attendais à une critique assez négative… mais ça a été tout le contraire. J’en suis très content évidemment. On m’a très peu embêté avec le côté politique de chanter en français, ce qui démontre un peu ce que je voulais dire dans le passé… pour un artiste, il n’y a pas de frontière de langage. Et même pour le public, il n’y a pas de frontière de langage, contrairement à ce que certains politiciens veulent nous faire croire… En fait, il n’y a pas de problème. Il faut le voir comme une richesse de pouvoir mélanger les langues et la culture dans notre petit pays.

C’est peut-être le signe que les mentalités sont en train de changer…

Plus ou moins mal ! (rires) En fait, je n’aime pas ces frontières imaginaires. Ici, disons que c’est un projet artistique et musical, pas politique. Donc, les gens se laissent peut-être plus aller. Je pense que si mon projet avait été politique, il aurait pu être interdit ! Disons que tout le monde aurait peut-être fait plus attention.

On se souvient de votre titre « Landmijn » dans lequel vous vous adressiez à Bart de Wever [le chef de file de la N-Va, parti indépendantiste flamand, dont la popularité et les scores électoraux ne cessent de croitre en Flandre depuis quelques années] avec ces termes : « Jouw land is niet mijn land want jouw land is een landmijn » (« Ton pays n’est pas le mien, parce que ton pays est un champ de mines. »)  Il avait été assez mal accueilli en Flandre…

On peut dire ça comme ça ! (rires) Je n’ai jamais reçu autant de mails et tous n’étaient pas vraiment optimistes. En gros, on me demandait de me taire parce que ce n’était pas mes affaires. En tant que musicien, ce n’est pas obligatoire, on a quand même le droit, et l’occasion surtout par rapport à d’autres personnes, de s’introduire dans le débat social et politique. Mais il faut prendre tout ça avec une certaine légèreté.

Après cette parenthèse politique, on va tout de même revenir à l’artistique !

Bonne idée !

Daan © Jimmy Kets

Vous me disiez tout à l’heure que vous notiez régulièrement des mots ou des idées sur des petits bouts de papier. L’écriture fait-elle partie de votre vie depuis longtemps ?

Je me suis toujours créé des petits mondes imaginaires et idéaux. Ça vient d’une certaine soif de m’échapper… ça se traduisait par le dessin ou des mondes que je créais avec des Légo quand j’étais gosse. J’ai toujours eu besoin de m’échapper dans un monde complètement fictionnel. Donc, quand j’ai eu 13/14 ans, je me suis mis à écrire des morceaux. Le fait d’apprendre à jouer d’un instrument, c’était pour m’accompagner quand je chantais. Ce n’était pas tellement la musique en soi qui m’intéressait, mais la possibilité de créer avec la musique des ambiances. Dès que j’ai appris deux accords sur ma guitare, j’ai commencé à écrire des paroles. Mon premier morceau s’appelait « Love is not enough »… Je n’avais encore jamais eu de copine de ma vie, alors, qu’est-ce que j’en savais ? (rires) Avec ce titre, j’étais déjà dans un monde irréel…

Aujourd’hui, vous avez grandi, vous avez mûri, vous avez vieilli, bien évidemment, mais écrivez-vous toujours des chansons pour aller vers un monde imaginaire ?

Non. Aujourd’hui, ce que j’écris est beaucoup plus tiré de la vie en général ou de ma vie quotidienne. Il y a un côté digestif dans l’écriture. C’est une façon de digérer les choses et de les sortir de soi. Mais parfois, tout de même j’imagine ma vie dans un futur proche. De toute façon, quand tu fais un disque, tu sais que tu vas vivre avec pendant au moins deux ans, qu’il va falloir chanter les titres pendant toute cette période. Donc, j’écris sur le monde dans lequel je vis, mais aussi sur le monde tel que je pense qu’il va évoluer. Parfois aussi, je décris des situations tellement bien… qu’elles finissent par arriver ! Tu crois parfois tellement fort à quelque chose, que ça t’arrive.

Quand on écoute une chanson comme « Parfaits Mensonges », on ne peut s’empêcher de penser à Bashung. Est-ce un artiste que vous avez beaucoup écouté ? Et d’une manière plus générale, écoutez-vous beaucoup de chanson française ?

Je crois que la moitié de mes vinyles sont des disques de chanson française.

Vous en écoutez donc beaucoup !

Oui, on peut même parler d’overdose parfois. (rires) Quand je pars en vacances, ce que je préfère, c’est prendre les routes nationales en France, et faire  huit ou neuf cents bornes en écoutant la radio. Je suis assoiffé de découvrir des chansons françaises que je ne connais pas, qu’elles soient anciennes ou nouvelles.

Daan © Jimmy Kets

Ce goût pour la chanson française vient-il de vos parents ou bien y êtes-vous arrivé par vous-même ?

Mon père écoutait du Brassens… Et ma mère aimait beaucoup la musique française aussi. Dès que j’ai commencé à traîner dans les marchés aux puces, j’ai trouvé très intrigants tous les vinyles français… J’achetais toujours des disques avec des pochettes incroyables. J’ai été en couple pendant des années avec différentes filles francophones. Et là, j’ai encore découvert plus de choses parce que je n’ai pas grandi avec les hit-parades années 80. Ce sont des choses que j’ai découvertes après et qui m’ont beaucoup intrigué et inspiré finalement…

Vous habitez actuellement en Wallonie.

La moitié du temps dans les Ardennes belges et l’autre à Bruxelles.

Vous me parliez des pochettes de 33 tours français que vous trouviez incroyables… Je pense que c’est vous qui êtes à l’origine de la photo qui sert de visuel à l’album.

Pas réellement. C’est un ami qui a pris la photo en fait. C’était avant de prendre la photo, il a fait un petit test pour les réglages et on n’est pas allé plus loin que ce petit test.

Il y a un côté très grave dedans, mais éclairé.

C’était un peu le but. Et c’était aussi un petit clin d’œil aux anciennes pièces de monnaie que nous avions en Belgique. Il y avait toujours la tête d’un Roi de profil d’un côté. Donc, la pochette représente un peu cet ancien franc belge.

Daan © Géraldine Jacques

Quelle symbolique avez-vous voulu mettre dans ce titre, « Le Franc Belge » ?

(rires) Il y en a quelques-unes… Mais l’idée principale est venue du fait que j’étais un peu intimidé de chanter en français. Je me disais que les gens qui allaient acheter mon disque en France allaient revenir au magasin avec le CD en disant « le type, il n’est même pas français. Il est belge, et même flamand… » Donc, je me suis dit qu’en mettant sur la couverture « Le Franc Belge », tout le monde serait averti et ne pourrait pas venir se plaindre après ! (rires) La meilleur défense, c’est l’attaque !!

Dans « La vraie Décadence », vous dites que « La vraie décadence, c’est de ne pas dire ce qu’on pense ». Pensez-vous que notre société est décadente à cet égard ?

Oui. Elle est moralement décadente. Ce n’est pas forcément visible, mais on a perdu beaucoup de choses. Notre société manque de sincérité. On devrait aller plus vers l’essentiel des choses. Nous sommes un peu sur-civilisés. Je suis quelqu’un de réservé à la base, donc, je ne vais pas demander à tout le monde de gueuler non-stop et dire des bêtises juste pour dire quelque chose. Mais oui, il y a énormément de gens qui se renferment sur eux, et qui ratent des occasions par manque de communication.

De toutes les chansons qui figurent sur l’album, y en a-t-il une pour laquelle vous avez un peu plus de tendresse qu’une autre ? Quand je dis tendresse, je pense plutôt à quelque chose qui s’est passé autour de la chanson, quand vous l’avez créée ou enregistrée…

Je regarde la liste… Elles ont toutes eu un parcours assez curieux. Un morceau comme « Lust or Love », par exemple, je n’ai pas dû chercher pour créer le titre. Il y a des moments où les paroles s’imposent presque d’elles-mêmes. L’envie et l’amour font partie du quotidien. J’ai aussi une petite anecdote à propos du morceau « Belle ». Au départ, la chanson s’adressait à une femme, ou aux femmes en général. Et puis, au fur et à mesure, tu réalises qu’en réalité, la femme de ta vie, c’est ta fille. Mais ce n’était pas clair dans ma tête dès le début. Dans la même série de chansons qui ont changé avec le temps, au départ « Conducteurs Fantômes » était écrit au singulier. Et c’est en trouvant une partenaire que l’idée est venue d’en faire un couple. Il y a pas mal de titres qui au cours de l’enregistrement ont changé de contexte.

Cet album marque un réel virage dans votre discographie, tant au niveau du son, plus riche, que des textes. A-t-il été finalement plus difficile ou plus facile à mener à bien que les précédents ?

Ça a été un cauchemar ! Je ne travaillerai plus jamais comme ça. J’avais commencé juste guitare/voix. Je voulais quelque chose de clair, simple et direct. Dès les première notes, j’ai commencé à me compliquer les choses parce qu’il y avait une sorte d’énergie et d’euphorie en suggérant des notes et des tempos de morceaux. Quand j’ai fait écouter les titres aux musiciens, ça suscitait en eux beaucoup d’idées et d’harmonies complexes, des arrangements exagérés. Ce qui a fait qu’on s’est vite retrouvés avec de grandes envies. On a pensé à un quatuor à cordes. Mon trompettiste a voulu des arrangements sur certains titres avec un petit côté russe. Il est donc parti dans une multitude de pistes. On a enregistré dans différents studios. Et ce qui devait être un projet de quelques mois, finalement, a en duré neuf. Après, j’ai eu des idées pour la batterie. Je ne voulais pas de batterie rock, tout ce qui était punch et énergie, je voulais que ça se retrouve dans les autres instruments, dans les pianos, les guitares, etc… Ce qui a fait que tout le monde a joué avec beaucoup d’énergie. Donc, comme la batterie ne devait pas être rock, on l’a décomposée et on a utilisé beaucoup de percussions différentes comme un ventilateur, une échelle qui se trouvait pas hasard dans le studio… Après, il a fallu réarranger tous ces ingrédients ensemble pour donner une cohérence au tout. Mais au final, on avait des morceaux avec 250 pistes ! Ce qui est presque ingérable. C’était très difficile d’avoir une vue globale sur les titres. Mais on a survécu au monstre !

Daan © Jimmy Kets

Votre dernière tournée était une tournée acoustique. Quelle formation avez-vous pour celle qui débute là ?

Pour le moment, on fait les concerts à six. Mais tout est en acoustique, il n’y a pas de beat, pas de sample… Je veux vraiment l’idée d’un orchestre et retrouver ce qu’on a fait en studio. Je veux qu’on sente la chaleur humaine sur scène.

Quand vous avez enregistrés ces treize nouvelles chansons, avec toutes les pistes dont vous venez de me parler, avez-vous rapidement pensé comment vous alliez les transposer sur scène ?

Je n’en tiens pas compte quand j’enregistre le disque, sinon, j’irais naturellement vers des choses plus simples. Une fois qu’il a été fini, ce disque me paraissait impossible à jouer en live. Finalement, on y est arrivé. Mais je n’y ai pas pensé avant. Le seul truc qui m’excite, c’est que quand je travaille sur les paroles ou sur la musique, je vois déjà le public devant moi. Cette émotion qu’on ressent quand on est sur scène, donne beaucoup d’énergie quand on se retrouve seul la nuit à écrire un morceau. On a des flashbacks de l’énergie qu’on reçoit quand on a réussi à exciter un public. C’est le souvenir de scène qui me donne l’énergie de continuer tout seul après.

Vous serez sur la scène de l’Européen le 28 mai prochain. Quelle image avez-vous du public français ?

J’ai déjà fait cinq/six concerts en France les dernières années. J’ai trouvé que le public français était subtil et attentif. Il y a moyen de faire des choses très subtiles en France. Le public est très concentré sur les petits détails. Ce n’est pas toujours le cas ailleurs. Donc, c’est un défi de venir chanter en France !

Propos recueillis par IdolesMag le 22 mai 2013.
Photos : Jimmy Kets, Géraldine Jacques
Site web : http://www.daan.be/









+ d'interviews
Vidéos




Retrouvez-nous sur Facebook
Retrouvez-nous sur Twitter
Concours
 
Retour en haut