Interview de Bill Deraime

Propos recueillis par IdolesMag.com le 26/03/2013.
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Bill Deraime - DR

Bill Deraime a sorti le 26 mars dernier son 18ème album, « Après Demain », l’occasion pour nous d’aller à sa rencontre afin d’en savoir un peu plus sur ce nouvel opus, mais aussi sur lui et son parcours atypique. Au cours de cet entretien, Bill nous expliquera qu’il se sent au fil du temps de moins en moins auteur et de plus en plus « recompositeur » et interprète. Nous ne manquerons pas bien évidemment d’évoquer « Babylone tu déconnes » (qui presque trente-cinq ans après est encore plus d’actualité), sa dépression quand il s’est senti oublié et cette société qui laisse beaucoup de gens sur le bord de la route… C’est dans ce contexte de crise que Bill Deraime sort « Après demain », un album malgré tout porteur d’espoir. Bill Deraime se produira notamment le 12 juin prochain sur la scène de l’Alhambra (Paris 10ème).

Bill Deraime, Après DemainIdolesMag : « Après Demain », votre 18ème album, est sorti cette semaine. Après plus de trente ans de carrière, avez-vous encore le trac ou le stress du débutant ?

Bill Deraime : Pas pour l’album. Pour la scène, oui, j’ai toujours le trac bien sûr. J’ai toujours le même trac qu’à mes débuts. Je ne dirais pas plus, mais le même. Je crois que c’est normal et que c’est inhérent à la fonction de l’artiste qui se produit devant des gens. C’est quelque chose de naturel qui dans le fond est plus quelque chose qui pousse en avant que l’inverse. C’est quelque chose qui permet de sortir de soi-même. Ce n’est pas une mauvaise chose. C’est une espèce de fragilité et de précarité dont on prend conscience à un moment donné. C’est quelque chose de normal. C’est comme la peur de la guerre et toutes ces choses. Qui n’a pas le trac ?

Qu’est-ce qui a été le déclencheur de ce nouvel album ? Quelle en est sa clé de voûte ?

C’est particulier parce que depuis quelques albums, je me considère un peu comme un renaissant. Disons que pendant une époque, j’ai été enterré. Et j’en ai souffert, un peu comme tous les gens à qui ça arrive. J’ai eu vraiment une crise très grande, même psychiatrique, n’ayons pas peur des mots. J’étais très malade, comme  beaucoup d’artistes quand on les oublie. J’ai une tendance à la dépression qui est liée à mes parents et surtout liée à ma mère qui était très malade psychiatriquement. Je suis maniaco-dépressif. Le fait d’avoir une période où ça marchait très bien et une descente fulgurante ensuite, ça fait revenir les choses. J’ai donc été très malade. Pendant tout un temps, même quand ça allait un peu mieux, c’était très fugitif. J’ai fait des albums pendant toute cette période, mais c’était très difficile puisque j’étais malade. Au début, je n’ai pas voulu me soigner, j’étais contre la psychiatrie et ce genre de choses, et contre l’idée de prendre des médicaments. Finalement, je me suis soigné et ça a été un peu mieux. Avant, je ne dormais plus, je haïssais tout le monde. J’étais dépressif et agressif en même temps. Ça a été un moment mortel pour moi, une vraie descente aux Enfers. J’ai tout de même fait l’Olympia à cette époque. L’Olympia, ça a été le sommet parce que vraiment, après, il n’y avait plus de concerts. J’étais très mal. J’ai donc décidé d’arrêter. Enfin… j’ai été obligé d’arrêter, ce n’est pas moi qui l’ai décidé. Et au bout d’un certain temps, après avoir beaucoup médité… c’était la deuxième fois que je faisais ça, mais là, c’était vraiment positif… j’ai vécu comme une renaissance. J’ai recommencé à écrire et à faire des albums. Ça va aujourd’hui de mieux en mieux. Et je pense que les albums sont de mieux en mieux eux-aussi ! (rires) Celui-là est dans cette ascension-là. En plus, cet album, je l’ai fait avec les mêmes musiciens, sauf le clavier, c’est donc un album de groupe. Ces trois/quatre derniers albums sont un peu dans cette idée de résurrection.

Vous avez donc enregistré cet album avec vos musiciens. L’avez-vous enregistré dans les conditions du live ou bien plus traditionnellement ? Il y a quelque chose de très vivant dans le son.

Ça s’est fait traditionnellement. Mais on l’a travaillé d’une façon très particulière. J’ai voulu que la partie basse/batterie soit vraiment top. Je n’étais pas très satisfait de cette partie basse/batterie. Et en accord avec le réalisateur, Stéphane Lumbroso, on a fait travailler le batteur et le bassiste tout à fait particulièrement. Ça a été un investissement vraiment total. Ils ont marché à fond. Et tout le monde y a mis du sien. Je crois que c’est pour cette raison que ça paraît live, c’est parce qu’effectivement il y a beaucoup de vie dedans, mais de vie dans le sens « pour exister ». Aujourd’hui, le marché du disque périclite et c’est très dur pour les musiciens comme pour les artistes de mon niveau. On s’est serré les coudes. On a fait quelque chose ensemble de puissant, dans la fraternité. Même avec le clavier, Soran… c’est son nom de scène, il s’appelle Jean Roussel, on a fait quelque chose de formidable. [Jean Alain Roussel a été le clavier de Bob Marley, de Serge Gainsbourg ou encore Julien Clerc, NDLR] On était très très proches. On a fait quelque chose de quasiment mystique. Je crois que tout le monde s’est vraiment très engagé dedans et c’est ce qui fait que c’est extrêmement vivant. La musique porte vraiment les paroles d’une façon toute particulière.

Vous reprenez quelques titres que vous aviez déjà chantés.

Oui, tout à fait. Comme « Esclaves ou Exclus », c’est une chanson à laquelle je tiens beaucoup parce qu’elle est dédiée au collectif « Les Morts de la Rue ». C’est vraiment une association que j’aime beaucoup et à laquelle je suis très attaché. On a fait ce titre en pensant à ces morts de la rue. La première fois qu’on l’a faite, elle avait un petit côté variété et joliet. C’était beau, c’était bien, mais il n’y avait pas cette tension actuelle et sociale. On en a fait quelque chose de plus dur, on a chanté ensemble l’intro comme des indiens, pour qu’on sente et qu’on ressente vraiment les choses. C’est vraiment un groupe qui joue avec une idée de résistance, un groupe soudé. On pourrait même dire que ce morceau est ancré dans la guerre sociale qu’on vit en ce moment, un peu combattant.

Écrivez-vous encore beaucoup aujourd’hui ? Quel est votre processus créatif ?

Je n’écris plus, là… Mais quand j’écrivais, j’écrivais quand ça venait. Il s’est trouvé que ça venait assez régulièrement et j’ai sorti 17 albums. Mais aujourd’hui, je n’écris pratiquement plus. Il y a deux chansons nouvelles sur cet album. L’écriture venait par période avant. Pendant ces périodes, je travaillais des journées entières sur un texte. Quand j’avais un début de texte et une musique qui allait avec, je pouvais passer des journées entières dans la recherche, comme dans un laboratoire. J’ai d’ailleurs une pièce spéciale insonorisée où je travaille en chantant les textes, où je les modifie avant de les rechanter… Je chante beaucoup, comme vous pouvez vous en apercevoir ! (rires) Mais aujourd’hui, j’ai plutôt tendance à reprendre d’anciennes chansons et à les perfectionner, aussi bien musicalement que dans le texte. Je réécris des choses, j’ajoute un couplet, je change une partie de refrain… j’écris des choses qui me semblaient importantes d’ajouter. Et donc, j’aime beaucoup faire ça parce qu’il n’y a aucune angoisse de création. On travaille beaucoup plus librement. C’est ce que je crois que je vais faire sur encore un ou deux albums, reprendre des anciennes chansons et les retravailler. Je l’espère en tout cas. Et puis aussi, j’aime leur apporter quelque chose d’actuel, quelque chose de funk, de reggae, de la musique d’aujourd’hui… Je ne veux pas rester dans le blues traditionnel avec lequel je n’aurais pas pu évoluer. C’est aussi une sorte d’empathie avec la musique actuelle. Je vais être honnête avec vous, je n’écoute pas trop de choses. Ce que j’écoute, c’est plutôt funky et reggae. Donc, c’est dans ce sens-là que je le fais. Je ne suis plus un auteur aujourd’hui, je me sens plus « recompositeur » et interprète. D’ailleurs, ce qui m’a fait penser ça aussi, c’est qu’à un moment donné, j’ai commencé à chanter un peu différemment, dans la lutte contre soi-même et contre la déprime. J’ai commencé à chanter plus durement. J’ai une façon de chanter très différente maintenant. Et je crois que ça aussi fait partie de cette nouvelle façon d’interpréter les chansons, une façon plus authentique et qui me correspond plus aujourd’hui.

Pensez-vous réécrire un jour ou est-ce vraiment derrière vous ?

Eh bien, je ne m’en préoccupe absolument pas. Je n’ai aucune angoisse par rapport à ça. L’important, c’est ce que je fais actuellement. Et là, j’aime beaucoup l’album qu’on a fait. Je pense qu’on peut en refaire un ou deux dans cet esprit-là. Donc, je n’ai aucune angoisse par rapport à ça. Vous savez, tout ceci résulte d’un parcours qui a été positif dans le sens où je me suis petit à petit libéré de vieilles choses, de vieux souvenirs, de vielles hantises, etc… Je chante beaucoup plus dans la libération. Cette façon de chanter c’est devenu en même temps une sorte de thérapie pour moi. Ça me permet de faire sortir des choses, et ça me permet d’être en communion avec le monde et le cri du monde. En en particulier avec ceux qui sont tout en bas. J’ai vécu des choses tout à fait particulières et je me suis engagé dans certains mouvements. Même il y a très longtemps, avant de chanter, j’étais éducateur pour des gens qui se défonçaient. Ça a toujours été important pour moi. J’ai toujours été sensible à ça. Donc, je pense qu’aujourd’hui je chante plus en communion avec ce qui se passe. Je suis naturellement devenu un chanteur de blues. Avant, je faisais du blues, j’écrivais des textes blues, etc… mais il m’a fallu énormément de temps pour l’intérioriser et devenir un chanteur de blues et d’espérance aussi. Parce que le blues, le gospel, le reggae et la funk, ce sont vraiment des musiques d’espérance.

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Comment Sanseverino est-il arrivé sur le disque ? Le connaissez-vous depuis longtemps ?

Sanseverino, je l’ai rencontré il y a deux ou trois ans. Il est venu faire un bœuf sur un concert dans le Sud. Il avait demandé à être invité parce qu’on lui avait parlé de moi. Donc, on a fait deux titres ensemble à la fin d’un concert et nous nous étions très très bien entendus. C’est quelqu’un que j’aime bien. J’aime bien son côté déjanté, et sa vérité. C’est quelqu’un de vrai par rapport à tout le showbizz actuel. Je dis qu’on est un peu dans le même parallélisme, dans le même camp dirons-nous… Après, je suis allé le voir en concert et j’ai acheté ses disques. J’ai apprécié l’artiste et l’homme qu’il est. J’ai apprécié ses textes aussi, et sa façon de les chanter. Nous sommes donc devenus amis de fil en aiguille et je lui ai demandé s’il voulait arranger une chanson dans l’album. Et donc voilà, il est venu avec son bassiste, son contrebassiste et son batteur et il a fait l’arrangement de cette chanson, « Bobo Boogie ». Alors évidemment, cette chanson sonne différemment de tout le reste qui est très électrique. Mais je trouve qu’elle ne dénote pas du tout, parce qu’elle reste dans la tradition quand même. Ce qu’il a fait va très très bien avec les paroles. Je trouve qu’il a même fait mieux que la première version que j’avais faite dans les années 80.

Ça tranche un peu d’avec le reste de l’album, mais elle trouve bien sa place.

Et puis, vous savez, je suis un chanteur. Évidemment, je joue avec un groupe électrique aujourd’hui, mais je reste un chanteur. D’ailleurs mon antépénultième album était acoustique et dans cette forme de son. Il était joué avec des guitares acoustiques et avec une batterie, mais beaucoup moins percutante.

Vous faites une reprise très étonnante des « Cactus » de Jacques Dutronc.

Ça, c’est parce que d’une part j’aimais bien cette chanson quand j’étais môme. Je n’aimais pas trop les yéyés, j’étais plutôt branché Ray Charles et ce genre de choses. J’aimais les bluesmen aussi. En fait, je n’aimais pas trop la musique de l’époque. Dans les quelques chanteurs français que j’écoutais avec un certain plaisir, il y avait Dutronc. J’aimais bien « Paris s’éveille » ou des chansons comme ça… Et puis, « Les Cactus », je pouvais la faire dans un style rythm’n’blues qui allait bien avec l’album. Et d’autre part, je connaissais le guitariste actuel de Dutronc,  Fred Chapelier. Je lui ai demandé de faire l’arrangement de ce titre, comme je l’ai fait avec Sanseverino. Il l’a fait très bien et j’en étais très content. Je la trouve très sympa cette version. Elle a pris un coup de jeune, je trouve. Les paroles peuvent paraître anodines de prime abord, mais elles sont très bien dans l’esprit de ce que je chante, tout en gardant un certain humour. Dutronc et Lanzmann étaient vraiment dans l’humour, mais c’étaient des chansons qui me plaisaient bien. C’est un petit hommage finalement.

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Dans un autre registre, vous reprenez également une chanson du révérend Gary Davis.

Oui ! Ça, c’est vraiment autre chose. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup marqué. Pas dans les débuts. C’est d’abord Ray Charles qui m’a touché le plus au début. Après, j’ai cherché des guitaristes acoustiques puisque je n’avais pas de piano. Il y avait des gens comme Big Bill Broonzy et bien d’autres. C’est d’ailleurs à cause de Big Bill Broonzy que je m’appelle Bill Deraime [Bill s’appelle en réalité Alain, NDLR]. Le Révérend Gary Davis, je l’ai connu plus tard, à une époque où Florentine et moi faisions la manche dans le métro. On vivait à droite à gauche chez des potes. J’avais un lecteur de cassettes. J’avais trois cassettes pleines de titres du révérend Gary Davis parce qu’on avait habité chez un copain dont la mère avait une collection de disques extraordinaire. Et parmi ses disques, il y avait trois ou quatre albums du révérend Gary Davis. J’ai donc tout enregistré sur cassette. J’ai beaucoup écouté ça et je l’ai beaucoup chanté. J’avais certainement une quinzaine de chansons du révérend Gary Davis dans mon répertoire à l’époque. Aujourd’hui, je les reprends. Ce n’est pas la première fois que je le fais d’ailleurs. C’est une forme d’hommage. Quand on parle de cette musique, il faut se rappeler d’où elle vient. Le blues, à l’origine, c’est vraiment une musique extraordinaire, c’est une musique dans laquelle il y a une âme exceptionnelle.  C’est bien de revenir à la source de temps en temps et de s’en imprégner, ce que les gens avaient à cette époque d’âme et de convictions et de vie. Dans notre époque qui est très difficile, je pense que le blues est vraiment porteur de quelque chose. À la fois dans la plainte et dans l’espérance. Dans la plainte, parce qu’il y a une part de désespoir actuellement, et il faut qu’elle s’exprime aussi par le chant et par le cri. On repense à tous ces noirs qui défilaient avec Martin Luther King et qui chantaient du Gospel. Aujourd’hui, il n’y a pas de musique comme celle-là, qui pourrait soutenir un combat social. À part peut-être « La Marseillaise » ou « L’Internationale », bien sûr. Mais ce n’est pas vraiment la même chose. Je trouve que la musique des noirs, le gospel, le blues, ou des choses comme le fado ou des chants arabes sont des choses à la fois mystiques et sociales. Ce sont des musiques qui accompagnent la lutte tout en gardant un esprit de vie et de combat pour l’égalité et la fraternité. C’est la lutte fraternelle. La musique, et le chant, peuvent avoir beaucoup d’importance. Je voudrais d’ailleurs vous raconter une anecdote. J’ai été très heureux il n’y a pas si longtemps d’apprendre que pendant les manifestations de jeunes lycéens il y a quelques années, ils reprenaient « Y’en avait marre » et « J’me sentais mal ».

Vous me parlez de fraternité… Quand vous avez écrit « Babylone, tu déconnes » au début des années 80, pensiez-vous que plus de trente ans plus tard, la situation serait encore pire ?

Oui… Enfin, je ne le savais pas, mais je m’en doutais. Je disais « Babylone tu déconnes, demain t’écraseras plus personne »… le demain, ce n’est pas forcément l’immédiat. C’est un demain mystique. Je ne pensais pas forcément que ça irait mieux. Par contre, je pense que la crise est aussi une ouverture pour que ça aille mieux, pour que les choses changent. Il n’y a pas de changement sans crise. Aujourd’hui, ça va moins bien qu’avant, c’est une réalité, mais on peut penser que c’est pour aller vers un mieux et vers un plus. Il n’y a pas de progrès social ou dans les mœurs sans crise. C’est comme dans la vie de chacun d’entre nous… Si dans ma vie, je n’avais pas eu cette maladie, aujourd’hui, je serais beaucoup moins heureux, je pense. Donc, oui, je pouvais penser à l’époque que ça irait plus mal… Et quand je dis que demain ça ira mieux dans « Babylone », aujourd’hui je l’ai un peu traduit différemment…

C’est un peu le sens du titre de ce nouvel album, « Après demain »…

Oui, c’est un peu pour cette raison que j’ai appelé cet album « Après Demain ». Maintenant quand je pense au demain par rapport à ce que je vais dire, j’ai tendance à dire « Aujourd’hui, il pleut. Demain, probablement aussi. Mais après demain, il fera beau… » La pluie peut durer pendant plusieurs jours, ce n’est pas forcément tout de suite que ça ira mieux. C’est dans la patience et la recherche de la force de la vie qu’on découvre un bonheur possible. Demain, même s’il est encore plus mauvais, est une marche vers « Après Demain ».

Propos recueillis par IdolesMag le 26 mars 2013.
Photos : DR
Site web : http://www.billderaime.com/

Bill Deraime se produira notamment le 13 avril à Saint-Brieuc (22) et le 12 juin sur la scène de l’Alhambra (Paris 10ème).









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