Interview de Barcella

Propos recueillis par IdolesMag.com le 14/05/2010.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag.com.








Barcella - © photo Monsieur M. DR

Barcella a pris le temps de répondre à nos questions dans une interview, que l'on peut qualifier d'interview-fleuve! Vous comprendrez mieux à la lecture de ces lignes qui est cet artiste atypique et quel est son parcours, atypique, lui aussi. Barcella est un poète. Nous avons été profondément touchés par son univers. Nul doute que vous le serez aussi. Barcella a débuté sa carrière à Reims et ce n'est pas peu dire que Barcella, c'est du Champagne... Bravo l'artiste, merci de nous faire voyager!...

IdolesMag : Nous allons, si tu le veux bien, avant de parler de « La Boîte à Musiques », commencer par retracer un peu ton parcours...
Tu es donc né à Reims. Quand et comment est né ton amour pour la musique?

Barcella : J'ai grandi dans une famille qui aimait la musique et le spectacle. Ma soeur jouait du piano et ma mère montait des pièces de théâtre. On écoutait beaucoup de musique à la maison. Mes parents aimaient beaucoup la chanson française. Avec une tendresse toute particulière pour des artistes comme Bourvil, Brel, Brassens, Léo Ferre ou Barbara. J'ai grandi nourri de toutes ces influences au milieu des champs. On habitait à la campagne à l'époque. Très tôt, j'ai donc été bercé par de belles mélodies et des chansons à texte qui avaient du sens. Elles ont nourri mon imaginaire et me permettaient de m'évader.

Et tu joues de la guitare depuis longtemps?

Oui, j'ai eu ma première guitare à 12 ans.

Et tu as composé quand tes premières chansons?

Et à partir du moment où j'ai eu ma guitare, j'ai eu tout naturellement envie d'écrire mes chansons plutôt que de chanter celles des autres. J'ai très tôt été animé par des envies poétiques. Après mes premières chansons, je suis alors passé par tous les stades du jeune chanteur : ado rebelle et chanteur engagé avec tout ce qui correspondait aux codes d'un gamin de mon âge, comme le rock'n'roll, le punk... Je suis passé par le hip hop, évidemment et le Reggae et le raga aussi. Et finalement, je me suis réorienté vers la discipline qui me touchait le plus : la chanson.

Pour en revenir à la guitare, tu es autodidacte?

Oui, totalement. Je crois que je n'aurais pas tellement apprécié l'idée d'aller au conservatoire! Même si aujourd'hui, dans les ateliers chansons que je fais, je travaille avec beaucoup de conservatoires, pour moi, ce n'était pas du tout la méthodologie qui me convenait. Je suis heureux d'être resté autodidacte et d'avoir appris tout seul la guitare. Tu sais, j'avais pris quelques cours de piano étant petit, et entre nous, j'avais détesté çà! Je trouvais très pénible d'avoir à apprendre le solfège avant de pouvoir toucher à l'instrument... C'était complètement opposé à ma manière de m'engager dans une activité...

Et tu joues encore un peu de piano?

Non, pas du tout. Justement, j'ai tellement été refroidi par mon apprentissage que je n'arrive pas à enchaîner deux accords au piano! Je suis juste une chanteur qui s'accompagne à la guitare.

Avais-tu des idoles quand tu étais gamin?

Oh oui... j'ai eu beaucoup d'idoles! Ma première idole, c'était Peter Pan. Tu sais, j'ai une tendresse toute particulière et un amour profond pour mon enfance. Et pour tous les symboles qui ont bercé mon enfance... Comme Jayce et les conquérants de la lumière, Cobra et Albator. Et puis, plus tard, musicalement, j'étais déjà branché très chansons anciennes. Je n'avais pas de posters de Georges Brassens dans ma chambre, bien évidemment, mais c'était une de mes idoles. Je me suis vraiment nourri de la musique qu'écoutaient mes parents. Je n'avais pas cette envie qu'ont certains gamins de vouloir écouter du rock pour écouter autre chose que leurs parents. J'ai trouvé vraiment de belles choses dans toutes ces chansons que nous chantions en famille. Je viens d'une famille italienne et nous aimions beaucoup chanter ensemble, c'est un peu une coutume!

Donc, tu as eu une enfance baignée dans la musique?

Oui, c'est çà. Après, tu sais... j'ai été un ado aussi! Je n'étais pas tout le temps avec mon instrument, loin de là. J'ai aussi vécu mes expériences de jeune garçon tout seul. Je suis parti tout seul en vélo loin de chez moi et je me suis perdu dans les bois. Je me suis brûlé, comme tout monde, pour me rendre compte que le feu c'est chaud... Je me suis fait mes bobos tout seul. J'ai fait toutes mes petites expériences. Çà m'a permis de créer des chansons à partir de ces petites douleurs, de ces petites joies, de tous ces petits bonheurs... de tout ce qui m'est arrivé en fait.

Barcella à Roubaix 2009 - © photo DR

Rêvais-tu de devenir « Obligatoire au bac » étant gosse ? Et plus sérieusement, quel genre d'élève étais-tu? [NDLR : « Obligatoire au bac » est une chanson de l'album de Barcella]

(rires) Je vais t'expliquer çà... J'étais un garçon très lunaire en fait. J'avais beaucoup de mal à rester assis ou en place, tout simplement. J'étais même, on peut le dire, assez pitre dans la classe. Et en même temps, pas tellement à la masse d'un point de vue scolaire. J'avais des facilités, je comprenais les choses assez vite et, en réalité, je m'ennuyais pas mal en cours. De cet ennui est née cette capacité de regarder longtemps par la fenêtre en imaginant des dessins dans le ciel. J'ai donc commencé très tôt à solliciter mon imagination pour m'extraire de cet ennui. Ce qui m'a valu bien des punitions et des heures de colle. J'étais ce qu'on peut appeler un cancre, mais un cancre intelligent! (rires)
Je vais même te raconter une anecdote... Petit, je louchais sur les photos de classe! Je devais être en CE1 ou CE2, et je m'ennuyais tellement, que j'ai louché quand on pris la photo de classe. Et cette photo, je pense que ma mère est la seule à l'avoir achetée... (rires) parce qu'aucun autre enfant de la classe ne voulait de cette photo sur laquelle je louchais.
Çà reste un symbole fort de mon enfance, j'étais un pitre, voilà!

Tout à l'heure, tu m'as dit que tu avais fait du rock. Tu jouais dans des groupes?

Oui, on faisait des reprises avec un groupe. J'ai fait pas mal de skateboard, donc, dans toute cette culture là, on montait facilement des groupes. Des groupes un peu punk... Enfin, je me comprends, nous n'avions pas de crête sur la tête! C'était des groupes un peu dans la lignée d'Off Spring. Après, avec un autre groupe, on a fait des reprises un peu swing aussi...

Puis, tu as évolué vers ce qui te caractérise aujourd'hui, la chanson à texte.

Oui. Très tôt, vers 15 ans, je me suis engagé dans des disciplines qui me suivent encore aujourd'hui, comme la chanson à texte, le hip hop et le rap. J'ai beaucoup rappé et je rappe encore beaucoup. Je trouve que c'est une discipline extrêmement poétique, même si on la met parfois moins en avant que la chanson. Je trouve qu'il y a beaucoup de grands poètes dans le rap. Je pense à des gens comme Oxmo Puccino ou Akhénaton qui ont écrit de très belles choses. Et il y en a tant d'autres...

Tu aimes beaucoup le rap?

Oui, beaucoup. C'est une musique contestataire très ancrée dans son époque. Comme beaucoup d'autres musiques d'ailleurs. C'est vrai que le rap est une musique qui parle prioritairement à des gens d'une vingtaine ou d'une trentaine d'années. Les gens de 40 ans que je côtoie ne sont pas forcément très fans de Hip Hop. Mais, il y a fort heureusement des gens dans cette discipline qui font évoluer leur univers. Et qui nous emmène avec eux de décennies en décennies. Comme ceux que je t'ai déjà cités, Oxmlo Puccino ou Akhénaton que j'écoutais déjà à 15 ans, que j'écoutais à 25 et que j'écoute encore à l'aube de mes 30 ans.

Tu as gagné le championnat de France de Slam en 2007. Depuis combien de temps slames-tu?

Il faut recadrer tout çà... En fait, je suis arrivé un jour sur une scène slam pour tester mes chansons. J'ai trouvé intéressant de tester mes textes sans musique. Je voulais savoir s'ils recevaient une écoute. Puis, c'est allé très très vite. J'ai fait trois scènes slam, et je les ai remportées toutes les trois. Et j'ai été sélectionné pour le championnat de France. Je n'avais absolument pas l'habitude de rentrer dans des disciplines compétitives. C'était assez nouveau pour moi de me mesurer à d'autres slameurs ou d'autres poètes. Et je me suis dit pourquoi pas. Et finalement, j'ai gagné le championnat de France! Il y a eu un retour médiatique assez fort la dessus, vu que c'était un titre national. Je me suis alors préparé pour les championnats du monde. Et certains journalistes ont pu penser que j'étais un slameur qui s'était mis à la chanson. Pas du tout. Le slam est une belle parenthèse poétique dans ma carrière de chanteur. J'adore cette discipline, mais je suis avant tout chanteur. J'ai été un peu dépassé avec tout le tapage médiatique autour de ce titre de champion de France. J'avais gagné d'autres prix d'auteurs précédemment qui n'avaient pas eu le même écho.

Quand on écoute tes chansons, tu sembles aimer les mots par dessus tout.

Oh oui...

Sont-ils plus importants à tes yeux que la mélodie d'une chanson?

Ah non, pas du tout! La mélodie, c'est une des choses les plus importantes dans une chanson. J'aime le slam parce que le poids des mots se suffit à lui-même. On n'a pas besoin d'en rajouter des masses pour toucher à la sincérité d'une émotion. Maintenant, les mélodies ont une capacité à servir la poésie des mots. Les mélodies m'emportent...

Et comment crées-tu tes chansons?

Généralement, c'est une mélodie qui arrive au départ, puis les mots viennent tout naturellement. Les musiques m'imposent des images poétiques. La musique est vraiment essentielle. Plus je travaille et plus le temps passe, et tu sais que j'aime profondément les mots, plus je pense que la musique doit prendre une place tout aussi centrale que l'écriture dans la chanson. Ce n'est pas du tout quelque chose que je veux négliger. Et je veux vraiment comprendre et apprendre la musique. Pour le coup, je me dis que j'aurais peut-être du continuer mes cours de piano! (rires) J'ai aussi la chance de travailler avec des gens dont la musique est vraiment le métier. Et qui comprennent la musique. Ils m'aident sur mes propres créations à travailler les arrangements. C'est très important pour moi. Je citerai notamment Olivier Urbano, qui est accordéoniste et qui est un très très bon arrangeur et très grand compositeur avec qui je travaille depuis maintenant deux ans. Il apporte vraiment quelque chose de très fort à mon univers.

Donc, la musique vient généralement en premier dans ton processus créatif?

Oui. Mais tu sais, je milite pour valoriser la poésie du monde.

Qu'entends-tu par « la poésie du monde »?

Ma manière à moi de concevoir les choses, c'est que la poésie du monde réside dans des tas de choses, dans de belles images. Ce peut être dans la photographie ou dans le cinéma. Elle réside dans les yeux des gens, dans l'émotion qu'on voit dans le regard des autres. Elle passe évidemment par la musique et par les mots, mais aussi par les silences... Ce sont toutes ces choses qui me touchent en tant qu'observateur. En l'occurrence, je suis une bonne éponge émotionnelle... Ces instants me touchent. Ces petits détails qui traversent ma sensibilité et qui me permettent d'écrire des textes là-dessus. J'essaye de donner une consistance aux mots, je leur apporte quelque chose de concret que je peux ensuite partager avec le plus grand nombre. C'est de tous ces petits instants que je pars pour créer. Ce que j'aime d'ailleurs dans le Hip Hop, ce sont les beat makers qui me proposent des instrus et d'une instru à l'autre, les images me viennent avec évidence.

Si tu devais définir ta « Boîte à musique », que me dirais-tu?

Je voudrais te la définir avec les bons mots... Pour moi, « La Boîte à Musique » est un album concept qui défend justement une vision poétique du monde en s'appuyant sur un éclectisme musical. J'essaye avant tout de réconcilier les générations autour de cet éclectisme en prenant le soin de mettre en avant les textes et la poésie du monde avec des chansons qui balayent les émotions avec un panel assez large. J'aime travailler sur des registres émotionnels différents. On passe par des phases nostalgiques sur cet album, on est parfois sur des chansons très tristes, on est aussi parfois sur des choses très légères. J'essaye aussi de mettre en avant l'humour. Il y a une forme de cynisme parfois... Les hommes rient et les hommes pleurent, et dans « La Boîte à Musiques », il y a de la légèreté et de la lourdeur. Cet album est un peu le reflet de ma vie. Et aussi le reflet de celle des gens que je connais. Je voulais un album fidèle à nos vies respectives. Et de ce fait, un album qui soit sincère. Je mets mon imagination au service des histoires que je raconte, ces histoires prennent plus ou moins appuis sur des réalités.
Il y a des chansons très réelles comme celle qui parle de ma grand-mère qu'on a mis en maison de retraite. Cette histoire est tout à fait réelle... idem quand je parle des « Sornettes ». Ce sont toutes ces histoires qu'on m'a racontées lorsque j'étais petit. Et cette chanson rencontre la sensibilité des gens parce que je ne suis pas le seul enfant à qui on a raconté tout çà. C'est tout ceci qui m'intéresse dans l'écriture. C'est de rencontrer la sensibilité des autres en passant par des référents qui les intéressent, qu'ils connaissent et que je connais. Pour au final, partager ces émotions ensemble. Et se rapprocher d'une forme de bonheur, quelque part...

Barcella, La Boîte à Musiques - © photo DR

« La Boîte à Musiques » sort aujourd'hui au niveau national, mais tu avais déjà sorti deux albums auparavant en région. Raconte-moi un peu le cheminement.

Je suis un artiste qui est passé par toutes les aides régionales pour accéder à une professionnalisation. [NDLR : La Champagne-Ardennes] Au tout départ, il y a de cela cinq ou six ans, nous avions sorti un quatre titres. Pour nous, à l'époque, c'était juste une maquette. Nous ne l'avions pas sorti pour le commercialiser. Mais, à la fin des concerts, on le vendait énormément. On en a vendu très vite 2000. C'était déjà un score énorme...  On l'a donc rapidement épuisé. Et donc, même si nous sommes avant tout des gens de scène, on a continué à s'intéresser à la création d'un album. C'est grâce aux nombreuses scènes que nous avons faites qu'on a vendu beaucoup d'albums. Donc, on a créé « La Boîte à Musiques ». Quand on joue en Champagne-Ardennes, çà marche bien maintenant, il y a beaucoup de public. Mais quand on descend vers Toulouse ou dans d'autres régions, on repart à zéro. Tant qu'on n'a pas un titre qui tourne en radio ou un clip qui passe à la télé, c'est très difficile d'avoir une notoriété nationale établie. Donc, on a une bonne notoriété à Reims et dans la région. On a fait tous les gros festivals, on remplit les salles... pour te donner un exemple, on vient de remplir la Cartonnerie à 1200 places payantes. Par contre, en parallèle, on joue à Lyon devant 50 personnes! C'est ce qui fait la richesse de notre métier!

Et donc, après ce quatre titres, tu as sorti un véritable album, mais au niveau régional.

Oui. Ce premier quatre titres, qui s'appelait « L'Air du temps », était très officieux et n'avait pas vocation à être vendu. Il a contribué un peu à créer le buzz autour de mon univers. Et ensuite, on a donc créé « La Boîte à Musiques ». Nous avons donc fait ce qu'on appelle une pré-sortie régionale, en indépendant. Et « La Boîte à Musiques » a été distribuée dans les bacs en région. Nous avions envie de rester indépendants. On n'avait pas forcément envie d'aller démarcher les maisons de disques. Parce que nous avons plein d'amis qui sont dans des maisons de disques et ce n'était pas forcément le schéma qui nous convenait dans la situation de l'industrie musicale. Donc, vu le succès du premier quatre titres, on savait qu'on avait un potentiel de vendre un album. On n'avait pas d'argent, mais on s'est dit qu'en vendant un maximum d'albums, on en aurait peut-être assez pour envisager une sortie nationale. C'était un pari ambitieux... On a donc vendu 4000 exemplaires de « La Boîte à Musiques » en pré-sortie régionale.

Tu as donc pu rester complètement indépendant et libre, artistiquement parlant?

Oui, partant de là, on était plus fort que toutes les propositions que les labels pouvaient nous faire. On a donc pu leur dire non. On reste complètement indépendant. Je n'ai pas un directeur artistique qui me demande de me coiffer de telle ou telle manière. Et à côté, j'ai une prod qui me trouve 70 dates de concerts par an. Et quelque part, je dis ce que je veux et je vais où j'ai envie d'aller... C'est avant tout un travail d'artisan et on travaille en famille. Tous les musiciens avec qui je travaille, personne ne me le a imposé. Non ce sont des gens que je connais et que j'aime profondément depuis des années. Nous sommes donc très très famille de ce côté-là. On est un peu dans l'idée des Ogres de Barback. On défend une forme d'indépendance très très forte.

Çà te permet de faire ce que tu as envie...

Oui, c'est çà... Nous ne sommes pas dépendants d'un gros label. L'indépendance passe d'abord par une liberté de penser et une liberté de démarcher. Nous créons nous-même nos outils de communication. C'est notre manière de communiquer. Ce qui nous permet aussi de ne pas être prisonniers d'un certain nombre de contrats qui, au final, sont souvent problématiques. Nous ne sommes pas emprisonnés sur 2 ou 3 albums. Nous, on y va à notre rythme. Je préfère d'abord vivre, ressentir des choses et écrire à partir de mes émotions que de me retrouver prisonnier d'un contrat qui m'obligerait à sortir un album tous les ans et à rentrer dans une certaine forme de rentabilité qui de toute façon pourra nuire à la qualité artistique de mon projet. Donc, je ne veux pas sacrifier mes exigences à la rentabilité économique. C'est pour tout cela que nous restons indépendants. C'est probablement notre plus grande fierté aujourd'hui... Nous pouvons choisir les gens avec qui nous travaillons et ce sont des gens que nous respectons pur leur vision du métier aussi... Ce n'est pas que nous ne respectons pas les autres, mais il y avait des gens avec qui nous voulions travailler et nous sommes très heureux de travailler avec eux. Nous faisons partie de la même famille. Je pense à "L'autre Distribution" avec qui nous travaillons sur cette sortie nationale. C'est la famille de Mano Solo, de La Rue Kétanou... Tous ces gens qui revendiquent cette liberté et cette indépendance. çà me plaît bien tout çà...
Il faut bien comprendre que mon postulat n'est pas du tout de tailler un costard aux maisons de disques, pas du tout, loin de là... Mais de mettre en avant cette logique indépendante.

Justement, les jeunes artistes à l'heure actuelle sortent de la télé-réalité ou de sites participatifs. Et on a tendance à les enfermer dans un carcan assez rapidement. Ta démarche te permet d'échapper à çà...

C'est çà. Mais il faut bien comprendre que je n'ai rien contre ces formes de  développement. Je ne veux pas militer contre la guerre, je veux militer pour la paix. Nous ne sommes absolument pas contre les labels, on ne mène une guerre contre personne. Par contre, on croit réellement à la capacité de défendre les choses différemment. On se rend bien compte que dans les schémas précédents tout ne marchait pas et on a aussi des modèles qui nous aident à créer nos chemins et à ouvrir nos voies... çà passe aussi par des tas de périodes pas toujours faciles, mais au moins, tu restes maître de ton projet. Sur notre projet, je touche un peu à tout... de la création des photos à la réalisation de l'album en travaillant sur les arrangements et même la stratégie (même si je n'aime pas ce mot, il fait partie du métier, il ne faut pas se le cacher)... Nous, quand nous vendions nos CDs en région, comme nous n'avions pas de distributeur, on les vendait 10 euros. Et pourtant on ne s'était pas moqué des gens. On avait fait un beau CD, avec un beau livret, du vernis sélectif... C'était un bel objet d'artisan. C'est à une petite échelle. Mais çà fait partie de tous les petits gestes de la vie quotidienne qui changent un peu le monde, sans prétention aucune. Nous sommes des artisans. On a fait çà avec nos mains et nos coeurs... C'est un combat de rester indépendant, mais pas un combat contre les autres, c'est un combat pour soi.
Là, tu vois, avec Ulysse Prod, on tourne à plus ou moins 70 dates par an entre les grands festivals et les toutes petites scènes. Parfois, on joue même en prison ou dans des maisons de retraite. On fait aussi des spectacles de rue, on travaille avec des artistes de cirque... Bref, on a une forme de liberté assez forte.

Barcella - © photo Monsieur M. DR

"Mademoiselle" fait figure de tube sur l'album...

"Mademoiselle" est effectivement une chanson qui rencontre depuis maintenant 3 ou 4 ans la sensibilité du public... On a beaucoup de gens qui la chante avec nous en spectacle. D'ailleurs quand on la présente au cours du spectacle, on a souvent une forme de petit soupir féminin très sympathique, du style "Ahhhh"... C'est une chanson très attendue dans le spectacle.

Quand et comment est née cette chanson?

Elle est née il y a quelques années maintenant. Je devais avoir 22 ou 23 ans. Elle est née au Parc de La Patte d'Oie à Reims. C'était un jour d'été et j'étais dans cette préoccupation, avec une forme de fragilité, sur des questions qui renvoyait à l'idée de faire des enfants aujourd'hui. Pourquoi? etc... Je sortais de mes blessures personnelles et j'étais dans ce questionnement, dans cette fragilité. Je ne me suis pas posé 20 000 questions, c'est une chanson que j'ai écrite assez rapidement. J'avais donc ma petite guitare, et les images sont arrivées... C'est un joli petit parc avec des ruisseaux qui passent partout et il y a plein de mamans avec des bébés, des vélos... C'est d'ailleurs pour cela que j'appelle çà un "parc à poussettes". C'est vraiment l'idée du parc, période printemps-été, çà commence à fleurir un peu de partout. Çà sentait littéralement la poésie et la légèreté. il y avait des gamins qui pleuraient, d'autres qui jouaient, çà sautillait de partout... Les gens pataugeaient dans les petites flaques d'eau. C'était vraiment super. Et moi, au milieu de tout çà, je sortais de mes expériences passées. J'avais envie de refaire le monde. Je commençais à me dire, "tiens, ce serait bien d'avoir des marmots"... Et puis, en même temps, j'étais dans cette incertitude totale parce que le joli tableau était terni par l'autoroute qui était à 100 mètres, on sentait tous ces pots d'échappement qui venaient nous faire tousser... Même si nous étions dans un petit parc paradisiaque! Cette chanson est à mi-chemin entre beaucoup d'hésitations et beaucoup d'envies. Et je crois qu'elle touche à une sensibilité universelle. Nous sommes nombreux à nous poser ces questions là... J'en suis assez heureux parce que c'est une des chansons que nous chantons depuis le plus longtemps et nous ne nous en lassons pas, ni le public. Je crois que je la chanterai toute ma vie. Quand tu donnes vie à une chanson, tu l'enfantes, quelque part. Et tu te demandes toujours quel chemin elle va prendre et quelle existence on va pouvoir lui offrir... En plus, "Mademoiselle" nous a permis de gagner des tas de choses. Il n'y a pas un tremplin ou un prix d'auteur dans lequel nous ne la chantons pas. Elle nous suit partout. Et c'est chaque fois un plaisir de la chanter.

C'est vrai qu'elle a une résonance... Par contre, elle n'est pas beaucoup jouée en radio, si?

Non. Paradoxalement, ce n'est pas sur "Mademoiselle" que les radios se jettent en premier lieu. Quand bien même les programmateurs reconnaissent que c'est une chanson très touchante, pour eux, elle reste un peu trop calme et elle sort un peu des formats qui passent en radio actuellement. Je trouve çà un peu dommage. J'aimerais réellement qu'on arrive à un moment à défendre ce type de couleurs. Parce qu'ils sont réellement touchés par la chanson, mais il la trouve un petit peu trop lente. Je trouve que c'est une chanson à passer au bon moment. C'est une chanson à passer au début du printemps ou à l'approche de Noël quand il fait un peu froid. Elle doit trouver sa période, cette chanson, et elle la trouvera! On pense d'ailleurs très très sérieusement à la clipper. Un beau clip avec plein de jeunes bébés et plein de jeunes mamans. Avec de belles couleurs et de belles images... çà me plairait beaucoup.

Tu chantes aussi en spectacle "La complainte du Mélancolique" qui parle du suicide. Mais cette chanson n'est pas sur l'album. Pourquoi? Est-ce parce qu'elle est moins politiquement correcte?

Pas du tout! Tu sais, je suis quelqu'un qui écris beaucoup et j'ai un bon album et demi d'avance. Cet album qui sort au niveau national maintenant, je le défends sur scène depuis longtemps. Ce sont des chansons que je chante depuis quelques années. Entre temps, j'ai donc écrit beaucoup d'autres chansons. Dans ma vie personnelle, il s'est passé des tas de choses, j'ai rencontré beaucoup d'émotions nouvelles, il s'en est passé des choses. J'ai été confronté à cette problématique du suicide. Ce sont des choses qui ont été très proches de mes expériences personnelles. Et des chansons comme "La complainte du Mélancolique" sont des chansons très actuelles que je joue en concert. Aussi, parce que toujours dans cette logique d'indépendance, je veux investir mes émotions en temps et en heure. On continue donc à chanter les chansons de "La Boîte à Musique" en spectacle. Mais il y a aussi une réalité : il nous faut 1h30 de spectacle. Donc, il nous fallait bien d'autres chansons, sinon, nous n'aurions fait que des reprises. Je teste donc ces chansons plus récentes et elles figureront bine évidemment sur le deuxième album.
Donc, pas du tout de langue de bois... bien au contraire! "La Complainte du Mélancolique", je l'ai vraiment écrite en toute connaissance de cause. Et personne ne s'est jamais outré de cette chanson, loin de là. Elle rencontre elle aussi la sensibilité des gens. L'idée de la chanson... c'était un peu de se dire, soit tu te jettes par la fenêtre, soit tu en fais une chanson. Même si elle est légère et qu'on met une distance, cette chanson est un réel cri d'espoir. C'est une vraie lueur d'espoir par rapport à une problématique existentielle. C'est pour cela qu'elle marche bien aussi d'ailleurs. Les gens commencent à l'attendre en concert. Comme le disait Desproges, on peut rire de tout mais pas forcément avec n'importe qui. Et, je pense que tout dépend de la manière d'amener les choses. Je n'amènerai jamais quelque chose de violent gratuitement. ce n'est pas du tout dans ma manière de fonctionner. Je ne supporte pas la vulgarité gratuite, ni la violence gratuite. Ce que je fais s'ancre dans une réalité et dois prendre sens. J'aime cette idée que les artistes sont des créateurs de sens. Et évidemment, le sens de cette chanson, je suis en mesure de le défendre.

Tu es réellement un artiste de scène. Où te sens-tu le mieux, sur scène ou en studio?

C'est sur scène, bien évidemment. Tout est né de la scène. Nous avons été qualifiés, mes musiciens et moi, d'hommes de scène par les médias. Parce que nous avons joué dans beaucoup de festivals, dans des tremplins, des concours, etc... On nous a donc collé cette étiquette qu'on a acceptée avec beaucoup de plaisir d'ailleurs. Je préfère de loin la scène au studio parce qu'on y approche des émotions formidables. L'émotion de l'instant est fantastique. A la fin du spectacle, on fait chanter aux gens un petit "lalala" sur "Les Souliers", et on se filme sur scène à ce moment-là. Va regarder les vidéos, c'est formidable. Après çà, tu peux mourir apaisé. On garde tout çà dans la boîte à souvenirs. On ne peut pas passer à côté de telles émotions, ces petits instants de magie et de poésie. La scène reste une fin en soi. On fait des CD et de la promo, uniquement pour continuer à pourvoir défendre notre vision de monde sur scène. Tout ne part que de là. Si tu me proposais de ne plus faire que des CDs, je te dirais que çà n'a aucun sens. En revanche, je considère que faire des albums et de la promo sont des conditions nécessaires pour continuer à défendre notre existence et notre vision du monde sur scène. C'est sur scène qu'on rencontre la poésie du monde...

Surtout que dans ton public, on retrouve toutes les tranches d'âge.

Tu sais on a des gamins de 4 ans qui viennent nous voir, mais aussi des grand-mères. On en a eu une là, récemment, de 104 ans! Que toutes ces personnes-là se retrouvent autour de "Mémé", la chanson qui parle de ma Mémé qu'on a du placer en maison de retraite, que les jeunes branchés Hip Hop me disent qu'ils ont été touchés par cette chanson alors qu'au départ ce n'est pas leur tasse de thé,  et quand les petites grand-mères bougent leur tête sur "Saperl'Hip Hop" alors que le rap, elles ne le connaissent pas, je me dis que par cet éclectisme on a réussi à rapprocher, si ce n'est réconcilier, les générations qui parfois, uniquement à cause de différences de codes, ne se comprennent plus forcément. C'est çà tout l'enjeu de ma démarche artistique. C'est la position que je souhaite défendre aujourd'hui. C'est là que l'on crée du sens, c'est là que c'est ambitieux... Et c'est là aussi que nous nous mettons en danger, parce que on se rend bien compte qu'en travaillant sur cet éclectisme, on peut froisser.

Et pourtant, ton projet est loin d'être un projet fourre-tout.

Justement, l'idée est d'ouvrir les gens intelligemment sans avoir un projet fourre-tout... je ne voulais pas que l'album soit un projet fourre tout qui passe du coq à l'âne sans cohérence.

L'album est assez intemporel.

Effectivement, on a imaginé un album assez intemporel. Entre hier, aujourd'hui et demain. Il est entre la chanson française ancienne vague et le hip hop. Il y a quelques chansons accordéon-chant : C'est un choix! On aurait pu les travailler avec beaucoup plus d'orchestration. Mais le fait de chanter "Mémé" ou "La queue de poisson" avec juste un accordéon, c'est le choix de rester sur de la chanson à l'ancienne. Normalement, une bonne chanson, si elle touche, elle n'a pas besoin d'en avoir beaucoup plus tout autour. Après, vu qu'on était sur un album, on s'est aussi payé le luxe d'inviter 25 musiciens sur d'autres morceaux. C'est notre petit côté Walt Disney... C'est un peu la folie des grandeurs... çà le studio le permet, mais pas la scène! Ce serait très difficile d'emboucher 25 personnes sur un morceau...

Mais je pense que tu as un grand projet sur Monbéliard l'année prochaine, non?

Oui!... C'est un énorme projet sur Monbéliard. On va travailler avec 60 enfants choristes et quasiment un orchestre symphonique... Nous serons parfois 150 sur scène! Il y aura sur scène des enfants, des parents et des grands-parents. Comme dans le public, d'ailleurs... Là, on touche à quelque chose de fort.

C'est une grande famille, en fait...

Oui! Barcella, tu n'ignores pas que c'est d'origine italienne, et la famille, en Italie, est un symbole très très fort... Toute notre démarche a un côté familial. Les gens qui viennent nous voir sur scène, c'est la famille...
Tu sais, en fin de spectacle, on prend toujours une photo du public... Et il y a des gens qui depuis 5 ans sont systématiquement au premier rang. C'est fort...

Si tu devais résumer ta démarche artistique...

Tu sais, j'écris et je monte sur scène pour lutter contre une certaine monotonie. Pour lutter contre une certaine forme d'ennui aussi, comme quand j'étais petit à l'école. Et sans doute aussi pour me sentir moins seul... L'idée de partager mes émotions vient de là. Je veux partager mes émotions avec les gens. parce que j'ai l'impression que si ma chanson les touche, quelque part, c'est qu'ils me comprennent et s'ils me comprennent, c'est qu'on partage cette même vision poétique du monde. Et je me sens moins seul... Elle est là, dans le fond, ma démarche. Je ne monte pas sur scène parce que j'ai envie d'être mis en lumière ni parce que j'ai besoin d'être super connu. Loin de là.

Tu es d'ailleurs très discret sur toi-même.

J'aime mettre en avant l'univers de « Barcella », qui est le nom de jeune fille de ma mère, mais jamais je ne parlerai de Mathieu. J'en parle indirectement, mais je parle surtout de la sensibilité des autres. Mathieu, c'est moi, et au final, çà n'intéresse pas grand monde et je préfère garder une certaine pudeur sur ma vie perso et la chanson est le meilleur lien que je peux avoir avec les gens pour créer du sens et partager des émotions...

Alors, revenons-en à « Barcella », vous êtes combien sur scène?

C'est très aléatoire, en fait. On est une belle équipe. Sur la formule complète, nous sommes six. Parce qu'il faut garder à l'esprit que le spectacle, c'est un travail visuel et sonore. On a donc un technicien son et un ingé lumière qui nous suivent partout. On a toute une création lumière avec des parapluies suspendus autour de la boîte à musiques, toujours dans l'idée de servir cette idée de personnage un peu intemporel. La scénographie a d'ailleurs pris beaucoup de place dernièrement dans le spectacle. Surtout depuis la sortie nationale. On a envie de travailler aussi sur cette vision poétique et visuelle, la poésie de l'image. Et après, sur scène, nous sommes quatre. Sur les gros festivals, quand il faut envoyer la patate comme on dit, nous sommes donc quatre sur scène et deux techniciens. Par contre, comme nous tournons beaucoup, nous faisons à peu près 70 dates par an, et qu'on joue parfois devant 15 personnes (j'adore çà aussi), nous avons aussi une autre formule, plus petites, accordéon-chant. On a baptisé cette formule « La machine à voyager dans le temps ». Et là, je suis en scène avec Olivier Urbano. Et nous sommes nous deux sur scène. On joue alors toutes nos chansons dans cette formule accordéon-chant, quasiment en acoustique. Ce n'est presque jamais amplifié. Cette formule s'adresse à des scènes jusqu'à une centaine de personnes. On se met dans une toute petite salle, tout le monde est assis et nous jouons sur une chaise. Et on entend toutes les mécaniques de l'accordéon... le texte et l'instrument prennent alors toute la place qu'ils doivent prendre. Et ce sont des scènes sur lesquelles on a une écoute extraordinaire...

Tu touches vraiment les gens de près dans ces conditions...

Oui, on a d'ailleurs fait des représentations avec une assos qui s'appelle « Chant'Appart ». On a donc joué chez l'habitant. On voyait les gens pleurer devant nous, notamment sur « Mémé ». Il y a quelque chose de terriblement sincère dans cette démarche... Alors que quand on joue sur une scène de festival, le public est dans le noir et on ne le voit pas pleurer... Et justement, parce qu'ils sont 5000, ils n'osent pas pleurer. Alors que sur les toutes petites salles, il se passe des choses formidables. C'est d'une subtilité... Sur le côté artisanal de la chose, tu te prends tout en pleine figure.

Tu entres alors dans l'intimité des gens...

Ah oui, c'est fantastique. En fait, le spectacle est ainsi conçu, qu'on rigole un bon moment, puis arrive « Mémé », la chanson sur les maisons de retraite. C'est le premier virage assez difficile du spectacle, si tu veux... On balaye vraiment le panel des émotions humaines. Et sur cette chanson, on a déjà vu des gens s'effondrer littéralement. Parce qu'ils sont en plein dans cette problématique.

Elle te touche beaucoup, cette chanson, « Mémé »...

Oui, tu sais, on a mis ma grand-mère en maison de retraite il y a quelques années déjà. C'est un moment très difficile pour tout le monde. Mais je continue à chanter cette chanson parce que c'est la réalité des choses. Parce qu'on fait passer un message. Et quand on dit « en attendant de la mettre en terre », pour la personne qui est en face et qui est dans cette problématique là... ce n'est pas toujours facile à entendre. Beaucoup de gens pleurent... Mais ce qui est extraordinaire, c'est que les gens ne quittent pas la salle. Ils écoutent la chanson jusqu'à la fin. Et ce sont souvent ces gens-là qui veulent le CD à la fin de spectacle juste pour cette chanson. On peut aller toucher des choses difficiles, mais il faut que ce soit fait habilement et amené avec intelligence. Sincèrement, cette chanson, n'est pas du tout humoristique, elle est tout à fait sincère. Et les gens le comprennent bien. A partir de là, comment veux-tu qu'on n'en sorte pas grandi de tels spectacles?...

Ce doit être un moteur pour toi...

Si çà ce n'est pas un moteur pour continuer à écrire, je ne sais pas ce que c'est... C'est très rassurant d'ailleurs. Parce que en rencontrant ce type d'émotions assez jeune, (Çà fait quelques années que je me nourris de ces émotions), il n'y a aucune raison pour que j'arrête d'écrire. Je n'ai pas du tout peur d'avoir une panne artistique et ne plus savoir que créer ou quoi écrire. C'est impossible. Je me nourris trop de belles émotions pour m'arrêter du jour au lendemain. Et tout ceci m'aide à continuer. C'est un partage d'une telle force et d'une telle intensité... Ce sont ces émotions qui donnent du sens à tout... La personne qui fait un trait sur sa pudeur et qui accepte de lâcher prise un petit peu devant les autres, c'est magnifique. Et trois minutes après, sur une autre chanson, cette même personne sèche ses larmes et se marre. Comment veux-tu qu'on ne se sente pas de la même famille après tout çà...

Barcella au Festival Poupet - Juillet 2009 - © photo DR

C'est un petit concentré de vie, en fait...

Et bien voilà. On touche à quelque chose de vraiment sincère et forcément, on est loin de ce côté de la star, cette étoile qui brille dans le ciel et qu'on ne pourra jamais toucher! Nous, notre démarche, c'est tout l'inverse. On fait de la chanson pour aller à la rencontre des gens, par pour les fuir ni s'en éloigner... C'est notre vision des choses. C'est pour çà que même si on fait des grosses salles ou des festivals, on continue à jouer dans des petites salles de 50 places. Ce sont des émotions à côté desquelles on ne souhaite pas passer. Il faut se nourrir de çà, c'est super riche...

Où prends-tu le plus ton pied? Dans un petit café concert ou sur une scène géante comme dans les festivals?

J'aime profondément les deux. Mais je n'y trouve pas la même chose. J'ai envie de dire « Fort heureusement, je peux faire les deux! » Parce que ces deux disciplines sont tout à fait complémentaires. Dans la petite salle, on approche une intensité qu'on trouvera rarement dans les grands festivals. On se rapproche de l'intimité des gens. On sent qu'il y a une électricité positive dans l'air, quelque chose de très fort. Tous les soupirs, tous les rires, toute cette pudeur, cette timidité ou ce relâchement, se sentent parce qu'on a les gens en vis-à-vis. C'est aussi très parlant quand on a joué en prison ou dans les maisons d'arrêt. Par contre, ce qu'on recherche dans les grosses salles, c'est ce côté visuel et fraternel. Quand tu as devant toi six ou sept mille personnes les bras levé qui frappent dans les mains ou quand tu envoie la purée sur un gros morceau Hip Hop et que tu vois une masse de gens qui bouge que gauche à droite et de droite à gauche... tu y trouves autre chose. On est moins dans la force des mots, et plus dans la force de l'énergie. Quand tu t'amuses à te la jouer à l'espagnole en faisant crier « Olé » à une salle de 5000 personnes, tu te fais souffler! C'est autre chose...
J'ai envie de comparer çà à la marche en montagne, que j'adore. Les petites scènes, c'est le soucis du détail, quand tu vas marcher dans les petits sentiers, que tu regardes à droite à gauche, que tu écoutes les petits oiseaux... Et les grosses scène, c'est quand tu montes en haut de la montagne. Il faut y aller, c'est un challenge, il faut assurer pour finir en haut du sommet. Le défi n'est pas le même. On ne se centre pas sur la même recherche et l'émotion qu'on y rencontre ne sont pas forcément les mêmes. Cela étant, le dénominateur commun, c'est que c'est le même univers qui va chercher çà. Ce sont les mêmes chansons, mais servies différemment, avec des orchestrations et des arrangements différents. La démarche d'approche est différente aussi. Mais à la fois on rencontre la sensibilité du plus grand nombre et c'est çà qui nous aide à continuer et qui nous nourrit...

Dans le numéro avec ton interview, il y en a une de François Deguelt qui a débuté dans les cabarets de la Butte avec Brel dans les années 40/50. Est-ce une époque qui t'interpelle? Ou es-tu résolument un mec d'aujourd'hui?

Est-ce que c'est une période à laquelle j'aurais voulu vivre? Je ne sais pas... On a tendance à idéaliser ce qu'on n'a pas connu. Donc, quelque part, quand je me nourris des photos noir et blanc de l'époque, il y a une poésie qui me touche. Mais je ne sais pas si j'aurais aimé vivre à cette époque... Disons que j'aime ce que me procure cette vie en noir et blanc. Je suis très proche de ma famille italienne et nous avons beaucoup de photos de la famille à Bergame en noir et blanc. Il y avait une forme de légèreté sur ces photos, alors que nous sommes dans les années d'après guerre. On a beaucoup de photos sur lesquelles les gens sourient... Mais comme je n'ai pas vécu à cette époque, je n'ai pas connaissance de cette époque, mes parents non plus quasiment. J'aime les vidéos que je vois sur internet de cette époque, j'aime la poésie qui s'en dégage... Et en voyant tout çà, je me di que le monde tourne vraiment vite... Et que toutes les avancées technologiques ne sont pas forcément bénéfiques, loin de là. Je m'en désole un peu... J'ai une nostalgie de mon enfance parce que je l'ai vécue et que je la connais, mais n'ayant pas vécu à cette époque, je ne peux pas en être nostalgique... Je pourrais dire que j'ai une tendresse particulière pour ces images et ces chansons. Je ne peux parler que de ce que j'en ressens aujourd'hui, en voyant les images et en écoutant ce que ceux qui l'ont vécue m'en disent. J'aime beaucoup écouter mes grand-tantes parler de cette époque.

Et artistiquement?

Ce que j'en vois, sur la qualité de ce qui était produit, sur les images... il y a vraiment une poésie que j'aimerais continuer à avoir aujourd'hui. Et c'est une poésie qu'il faut chercher... Parce que avec toute l' « internetisation » des choses, aujourd'hui, il y a un choix tellement énorme dans les artistes qu'on propose. Ce choix, on ne l'avait pas forcément à l'époque. Il est très difficile aujourd'hui de ne pas zapper. Et je ne suis pas un zappeur! J'aime me poser. Il y a des grands artistes français qui font partie de ma vie. C'est suite à une bonne rupture personnelle que j'ai découvert Aznavour. Çà a été un an de ma vie et je me suis dit, « Mon Dieu, c'est un guide ce mec! » Pour quelqu'un qui se pose des questions, il apporte des réponses. Quel créateur de sens! J'ai vu aussi une vidéo complètement folle de Barbara qui chante « Göttingen »... Mon Dieu! Ses yeux, son regard... Cette émotion, cette force et cette fragilité en même temps... Cette solitude qu'elle arrive à défendre et à dépasser. Mais je n'ai pas une culture énorme des artistes de cette époque là, je les découvre encore si tu veux. Je suis aussi très bien dans mon temps. Il y a des artistes actuels qui me touchent profondément aussi. J'adore Oxmo Puccino parce que je trouve qu'il écrit très bien. Il aide à faire avancer le courant rap / Hip Hop. Il a une vision très artistique des choses. Il crée des voies, il ouvre des voies. Comme Akhénaton aussi.

Barcella - © photo Monsieur M. DR

Tu m'as dit tout à l'heure que le monde tournait vite, qu'il y avait beaucoup de nouvelles technologies... Ton album, aimerais-tu qu'il sorte en vinyle? Ou bien tu t'en fous du support?

Ah non! Je ne m'en fous pas du tout! On y a pensé... Mais très honnêtement, en ce moment tout va très vite, tout se bouscule et je n'ai pas l'habitude de ce rythme-là, soyons honnêtes. On est à 10 dates par mois en ce moment, c'est beaucoup. Plus la promo, plus le travail photo, les interviews, et tous les ateliers d'écritures que je donne encore. Donc, en ce moment, je travaille 30 jours par mois et çà va un peu trop vite. Je n'ai pas le temps de poser. Mais c'est vrai, on y a pensé au vinyle, mais je n'ai pas trop le temps de m'en occuper en ce moment. J'aimerais qu'on s'arrange pour le sortir en édition limitée, parce que tout le monde n'a plus un gramophone chez lui. Mais une édition limitée à 1000 exemplaires, çà me plairait vraiment bien.

Tu restes donc attaché à la découverte d'un album par le toucher, et pas uniquement par le son...

Bien sur! Je reviens sur une idée de défendre une vision poétique du monde par le biais de différentes choses. On est sur les cinq sens, réellement. On écoute un album, certes, mais on sent aussi un CD, on le touche. J'adore quand les CD arrivent, qu'ils ne sont pas encore en boîte et qu'ils sentent encore le carton chaud... C'est super. Le soucis du détail, çà passé évidemment par tout çà. On a la musique numérique, on peut s'en réjouir, mais je suis si content d'avoir mes vieux albums de Nirvana! Tous ces vieux albums de Brel, de Ferre ou de Pink Floyd aussi. Oh lala... je ne veux pas les perdre. Même si on n'a plus le gramophone pour les écouter, les vinyles, on les garde, on en prend soin... C'est un peu comme la photo de Mèmère Cécile ou Tata Lucette, on ne va pas les jeter....

Tu restes accroché au passé sur certains points.

Bien évidemment, on reste accrochés à notre passé.
Il faut vivre au présent, mais si tu ne sais pas d'où tu viens et que tu ne comprends pas ton passé, tu subis ton présent. Tu vis sans comprendre, tu vis alors dans un non-sens total.
Tu sais, je suis un mec qui vis énormément mon présent, mais si je souffre parfois de mon présent, c'est parce que mon passé a été parfois difficile. Si je rencontre une émotion forte et positive, si j'approche une émotion proche du bonheur, c'est bien évidemment parce que mon passé l'a construit. C'est parce qu'on a traversé des contrées arides qu'on sait savourer un verre d'eau. C'est parce qu'on a réussi à grimper en haut de la montagne qu'on savoure l'idée d'y retourner. Il y a l'ombre et la lumière. La vie, c'est une oscillation entre les chemins difficiles et les plus agréables. On se nourrit des émotions positives et négatives. L'essentiel étant d'en créer du sens. On en revient toujours à cette idée de créer du sens, de ne pas subir un émotion, la prendre sans la comprendre. On doit parfois digérer des émotions toute une vie. Un départ, une rupture, on va mettre des années à la comprendre, à la digérer... Mais heureusement qu'il y a l'écriture, la musique... et toutes les disciplines artistiques qui nous permettent d'évacuer et de comprendre ce qui nous arrive et qui nous permettent de créer du sens autour de ce qui nous arrive. Sinon, on en arrive au non-sens et à l'ennui qui nous poussent à la violence. Et c'est le moyen d'expression le moins souhaitable à mettre en avant.

Barcella à Saint-Etienne - © photo DR

Je vais encore te poser quelques petites questions...
Quel est le dernier CD que tu as acheté?

Oxmo Puccino, « l'Arme de paix ».

Et tu l'as acheté ou téléchargé légalement ?

Je l'ai acheté, j'achète toujours mes albums...

Quel est le dernier concert auquel tu as assisté et qui t'a touché?

Laisse moi réfléchir... C'est Radiohead au Main Square Festival. Ce n'est pas du tout le dernier concert auquel j'ai assisté, mais ce concert m'a profondément touché.
J'assiste à beaucoup de concerts de gens que j'aime beaucoup comme Camille ou Tété. Ils font des concerts très aboutis, très qualitatifs. J'aime ces artistes qui ont une régularité dans leur travail, qui sont méticuleux et rigoureux, et qui, réellement, progressent et font avancer les choses. Je me dis que si on travaille, on y arrivera aussi...
Mais vraiment... Après le concert de Radiohead, je suis rentré chez moi et je me suis dit... « Soit tu l'as, soit tu l'as pas »... On a approché ce soir-là une forme de grâce que j'ai rarement vue autre part...

Quelle est la plus grosse sornette que tu aies entendue?

Oh la la... j'aime pas les questions comme çà... Tu veux quelque chose de comique ou de cynique?

Comme tu veux...

J'ai bien aimé l'idée des requins au Lac du Der. C'est mon père qui m'avait dit çà...
« On va se baigner, papa? »
« Non, il y a des requins! »
« Mais les gens y vont... »
« S'ils y vont, c'est qu'ils sont inconscients! »
Voilà!... Il avait juste envie de lire son journal... C'est une sornette, ce n'est pas un gros mensonge...

Préfères-tu qu'on te qualifie d'homme à la queue de pie ou d'homme à la queue de poisson?

J'ai spécifié dans l'album... « L'emploi de le première personne n'engage en aucun cas l'intimité du narrateur »... Nous en resterons sur cette idée de personnage atypique. Et l'homme à la queue de pie, çà me va très bien! (rires)
Tu sais, sur scène, depuis peu de temps, j'endosse une autre veste, qui n'est pas tout à fait queue de pie et qui a son  cachet elle aussi!
L'idée d'homme a la queue de pie me convient bien. L'homme à la queue de poisson rencontre bien, tu en conviendras, la sensibilité collective. C'est une chanson que les gens reprennent en choeur. Et il n'y a pas un concert où je ne la dédie pas à une personne dans la salle. C'est vraiment super... là, je l'ai dédiée à un ami récemment devant 1200 personnes... çà a bien fait parler, c'était bien rigolo!
Je règle mes comptes grâce à la « Queue de poisson », c'est fantastique! (rires)

Enfin, je vais te donner quelques mots, tu vas me dire ce qu'ils t'évoquent instinctivement...

Mémé : C'est tout un symbole, un pilier.

Cabaret : la bohème, une vie bohémienne

Hip Hop : une philosophie

Fripouille : çà me renvoie à ma soeur Pauline. Mes liens avec elle.

Mademoiselle chante le blues : On va le rendre poétiquement à Patricia Kaas. C'était un clin d'oeil tout à fait volontaire, bien évidemment.

Sornettes : mon enfance...

Coccinelle : Pauline, ma soeur. Çà me renvoie tout ce qui évoque la famille et le sens de la famille, çà dépasse les liens du sang, à mes yeux. C'est l'idée qu'on est tous d'une même belle et grande famille. Et qu'on peut se rencontrer et partager nos sensibilités autour d'une même émotion par le biais d'une oeuvre artistique. Coccinelle, çà m'évoque la famille, et c'est tout le sens de la vie.

Big Badaboum : c'est tout ce qui touche ma vision artistique des choses. Bouleversons un peu tout çà! Je le mettrais avec « Chamboule tout » (rires)

Propos recueillis par IdolesMag le 14 mai 2010.

-> Plus d'infos sur la "Boîte à Musiques" de Barcella

-> MySpace de Barcella : www.myspace.com/barcellafrance









+ d'interviews
Vidéos




Retrouvez-nous sur Facebook
Retrouvez-nous sur Twitter
Concours
 
Retour en haut