Interview de Arno

Propos recueillis par IdolesMag.com le 02/11/2012.
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Arno © Danny Willems

Arno. Voici un artiste que nous apprécions depuis de nombreuses années. À la fois naïf et surréaliste, Arno a à son actif une œuvre d’une richesse exemplaire, pour le moins singulière et authentique. Son dernier album, « Future vintage », regorge une nouvelle fois de véritables petites pépites. C’est donc avec un très grand plaisir que nous avons été à la rencontre d’Arno afin qu’il nous parle de cet opus sorti en septembre dernier dans lequel il est beaucoup question de notre époque, un peu endormie, et de notre société de consommation. Au cours de notre entretien, Arno nous confiera qu’il est un artiste curieux et voyeur. Il nous fera part également de sa peur de la montée du nationalisme en Europe, et notamment dans son propre pays. Rencontre avec un artiste sincère et profondément humain. Il sera notamment le 22 avril 2013 sur la scène de l’Olympia et en tournée dans toute la France, la Belgique et la Suisse.

IdolesMag : Tu t’es remis très rapidement à l’écriture après la précédente tournée. Généralement, après la sortie d’un album et une tournée… on prend quelques jours de repos… D’où venait cette urgence ?

Arno : Quand on parle de repos… Quand je fais des tournées, je suis en vacances, et c’est ça pour moi, le repos. Quand je ne fais rien, et c’est peut-être dû à l’âge, je m’ennuie. Après une tournée, je tombe un peu comme dans un trou. On peut considérer ça comme une dépression. La musique est une thérapie depuis très longtemps. Et maintenant que mes enfants sont grands… ils sont d’ailleurs plus grands que moi ! (rires)… ils n’habitent plus à la maison, et donc, maintenant, je suis seul. Et quand je ne suis pas en tournée, je traîne dans les bars et dans la rue. La tournée, c’est vraiment une thérapie. Je fais des disques pour faire des concerts. Je fais ça depuis très Arno, Future Vintagelongtemps et ce n’est pas prêt de changer parce que je n’ai pas de hobby. Je ne fais pas de sport. Le sport, pour moi, ce sont les concerts. Tu vois le bazar ? C’est ma vie. Je fais ça depuis très très longtemps et je ne peux plus changer. Je voyage… et je suis payé pour voyager ! (rires) Je suis dans les hôtels et les poulets rôtis vont dans ma bouche sans rien faire. Et en plus, je ne dois pas faire mon ménage ! Ce sont les autres qui font mon ménage !! Tu vois le bazar ? Je vois le monde et comme j’ai toujours dis, je suis tombé le cul dans le beurre. Mais il y a un autre truc… C’est que ces deux dernières années, je trouve que le monde est en train de changer. Je ne vais pas te le redire, mais j’ai vraiment le cul dans le beurre. On a vécu dans le beurre pendant des années, depuis les années 50 à aujourd’hui. Je parle en Europe, bien entendu. Je suis Européen. Maintenant, en Europe, on est dans la merde. En Grèce, en Espagne, en Italie… Et ça peut venir ici chez nous aussi. J’ai l’impression que les années 30 reviennent. Dans quelques pays en Europe, le populisme et le nationalisme reviennent en force. Et qu’est-ce qu’il a dit Mitterrand ? Que le populisme et le nationalisme, c’était la guerre. La gauche d’aujourd’hui est à droite et la droite d’aujourd’hui est à l’extrême droite. Comme je suis un voyeur, ça m’inspire pour faire des chansons.

Justement, qu’est-ce qui t’inspire ?

Mon inspiration, c’est l’être humain. Comme je suis voyeur, on vit dans une période très créative, je trouve. Mais les années 30 ont été elles aussi une période très créative pour les artistes. Je trouve qu’on est dans le même bazar. Pour les jeunes, c’est très difficile, je pense. Pour les autres aussi parce qu’on a tout, mais dans le fond, on n’a rien ! (rires) Tu vas dans un supermarché, tu dois choisir entre 25 pots de yaourts, light, extra-light, avec des cerises, sans cerise… On a tout, mais on n’a rien. On a cinquante mille chaînes de télé, mais on doit choisir toujours… Donc, c’est une période très riche, je trouve. Et je m’amuse et je trouve ça très intéressant, cette période de crise. L’Euro, peut-être que dans quelques mois il n’existera plus. (rires) Quel bazar !

Es-tu tout de même optimiste pour le futur ?

Un pessimiste, c’est un optimiste avec beaucoup d’expérience. Honnêtement, on s’amuse !! (éclats de rires)

Arno © Danny Willems

Ce sont donc les gens qui t’inspirent. Mais écris-tu un peu tout le temps ou plutôt par périodes ?

J’ai toujours une phrase dans ma tête, j’écris toujours oui. Je suis vraiment un voyeur. Je suis comme un touriste qui voit le bazar. Et ce sont les êtres humains qui me donnent l’inspiration. Par exemple, il y a des chansons, comme « Dis pas ça à ma femme » qui sont des histoires vraies. C’était au mois de décembre, j’étais sur une terrasse à Bruxelles pas loin de chez moi. Il y avait deux femmes à côté de moi. J’étais en train de boire mon thé en lisant mes journaux. Les deux femmes devaient avoir quarante ou cinquante ans, je ne sais pas bien. Elles avaient des lèvres avec du silicone, un peu comme deux merguez… Elles étaient en train de parler de leurs amants, et de plein de trucs comme ça. Donc, moi, j’ai écouté leur conversation… parce que je suis très curieux ! Et j’ai beaucoup ri aussi d’ailleurs. Les maris des deux femmes étaient copains, et elles, elles parlaient de leurs amants. Et quand elles sont parties, une des deux femmes a dit à l’autre, « Dis, ne dis pas ça à ton mec, hein ? Parce qu’il parle de trop ! » (rires) Et donc, j’ai changé le bazar et c’est devenu, « Dis pas ça à ma femme ».

Dans tes chansons, tu dépeints un peu ce qui se passe autour de toi.

Exactement. « Ça plane pour nous, y a trop de tout », j’ai écrit ça en sortant d’un supermarché. Je faisais mes courses et j’étais passé dans le rayon avec tous ces yaourts de toutes les couleurs… Enfin, bref, je sors du supermarché et je vois la vitrine d’un magasin pour les femmes avec des sex toys, des vibrateurs et tous les trucs de lingerie, un sex shop pour les femmes en fait. Et dans l’étalage, en soldes, il y avait un vibrateur en plastique avec des piles écologiques !! (éclats de rire) 50% en bois ! J’ai trouvé ça génial. Et j’ai écrit une chanson là-dessus. Ça, ça m’inspire, tu vois… Donc, dans mon album, ce sont tous des vrais trucs. On a tout devant les yeux. L’être humain peut être cruel. Il fait des enfants. Il pleure. Il est con. Il fait des guerres. Il fait des dépressions. Et ça m’inspire tout ça… Dans le fond, je suis un vrai salaud ! (rires)

Souvent dans les interviews, tu dis que le rock est devenu une musique conservatrice. Pour quelle raison, selon toi ?

Écoute, moi je trouve aujourd’hui que le conservatisme a une érection. Le rock’n’roll, au début, c’était une révolte contre le système et contre l’establishment. Tout ça, c’est parti. Ça n’existe plus. Et c’est pour ça aussi qu’on vit dans une période où les gens sont endormis. Et il y a un autre truc, on ne trouve plus la solidarité. Ça, c’est parti. Donc, ça n’existe plus. Par exemple, dans le temps quand je fumais des joints, je ne l’ai jamais fait tout seul. On partageait les joints, ce n’est plus comme ça. Je parle de détails, mais le partage n’existe plus. Maintenant,  on fume les joints tout seul. Il n’y a plus de solidarité. Fumer des joints, c’est comme partager un truc ensemble. Tu vois le bazar ? Et ça n’existe plus, je trouve. J’ai vécu dans les communes dans le temps, on partageait un appartement à trois ou quatre. Et le frigo était pour tout le monde. Maintenant, ça n’existe plus, chacun a son truc dans le frigo. Pascal et Patrick ont tous leur bazar dans le frigo. Et tout est conforme comme ça. On voit ça à la radio aussi. Il y a des radios pour ça, pour ça et pour ça. Dans le temps, dans les radios, on jouait de tout. Le rock, la variété… tout était mélangé. Aujourd’hui, tout est conformiste.

Tout doit rentrer dans une petite case aujourd’hui…

Oui… C’est un signe de notre temps. Et pourquoi ? Je ne sais pas. Franchement, il y a plus de rock’n’roll dans un salon de coiffure que dans les groupes de rock aujourd’hui. (rires) Où est la révolte ? Et aujourd’hui, on a besoin d’une révolte, je trouve. Tout est devenu trop sage. Mais je ne dis pas qu’il faut faire la révolution pour la révolution. Je ne dis pas ça. Mais nous sommes dans une période très dangereuse. Le conservatisme est très dangereux. Achtung !

Arno © Danny Willems

Comme tu le disais tout à l’heure, l’ombre des années 30 plane sur nous.

Tu sais, je vais te parler d’un pays qui n’est pas bien loin d’ici… (rires) Avec le Thalys, c’est à 1 heure et 17 minutes de Paris… C’est la Belgique. En Flandres, il y a un nationalisme qui est très dangereux. Le mec, il a pris des trucs d’Hitler. Il a lu tous les trucs de Göring. Et c’est très dangereux. Ce mec, il a plus de 45% des votes. C’est un petit dictateur... il n’accepte pas la critique. Franchement, j’ai peur !

Tu figures sur l’album de Zebra et du Bagad Karaez avec « Vive ma liberté ». Qu’est-ce qui t’a plu dans le projet ?

Il a demandé ça à moi… C’est une chanson que j’ai écrite il y a quelques années. Il a demandé que je rechante avec lui et j’ai dit « pourquoi pas ? ».

Le duo est assez chouette.

Dans le temps, il avait fait un remix d’une chanson de moi avec les White Stripes, « Putain Putain ». [Arno commence à chanter…] Et donc, là, il a fait une reprise de « Vive ma liberté » et il m’a demandé de venir la chanter avec lui. J’ai trouvé ça très chouette.

Arno © Danny Willems

Tu m’as dit en début d’interview que tu écrivais des chansons pour aller sur scène, les graver sur un disque est-ce tout de même pour toi une façon de laisser une trace pour le futur ?

Une trace, oui… Pour mon public, oui, pas pour moi. C’est très bizarre, parce que moi, je n’écoute jamais mes disques. Mais c’est un truc parce que je pense sérieusement que peut-être j’ai peur, parce que je suis très impulsif. Je fais des trucs très vite. Et de temps en temps, je paie les factures de ça. Mais, donc, c’est très bizarre parce que l’autre jour, j’étais dans une voiture et j‘écoutais la radio et j’ai dit « tiens, c’est moi ! » (rires). C’était des chansons des années 80. Et je me souviens encore qu’après que le disque soit sorti, deux mois après, je n’aimais plus cette chanson. C’était donc dans le temps. Et maintenant, j’ai réécouté ça vingt ans après, et j’ai trouvé cette chanson assez bien. Quand je sors une chanson, j’ai toujours peur après. Avant d’écouter ce qu’on a fait, il se passe trois mois ou un an. Donc, c’est pour cette raison aussi que je ne me regarde jamais à la télé. Je n’aime pas me regarder moi-même. Et aussi, comme je l’ai dit, les chansons que j’ai gravées sur disque, je les chante sur scène aussi. J’ai de la chance d’être musicien. Par exemple, un écrivain qui a écrit un bouquin ou un mec qui a fait des films, il ne peut plus les changer. Une fois que l’écrivain a publié son ouvrage, il ne peut plus le modifier. C’est la même chose pour le mec qui a fait un film. Une fois qu’il est projeté dans la salle, c’est fini. Mais nous, les chanteurs, sur scène, on peut changer nos chansons. On n’est pas coincés sur un bazar. Et c’est pour ça que j’ai de la chance. Quand je ne suis pas content, je peux changer les chansons.

Propos recueillis par IdolesMag le 2 novembre 2012.

-> Site officiel : http://www.arno.be/









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