Interview de Midnight Run  

Propos recueillis par IdolesMag.com le 04/10/2012.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag et/ou Dehmar SARL.

Midnight Run - DR

Plutôt que de sortir un album ou un double album, Midnight Run a préféré sortir deux EPs, en véritable hommage au Hip Hop. Le premier EP, « The Midnight EP » est une ode au rap new-yorkais des années 90. Le second, « The Last EP », est quant à lui plus actuel et montre l’évolution d’un artiste qui s’est ouvert à de nouvelles formes musicales. Séduits par ce diptyque, nous avons été à la rencontre de Tashi, afin qu’il nous explique comment toute cette aventure a pris forme au fil des années. Rencontre avec un artiste extrêmement captivant et intéressant.

IdolesMag : Avant de parler plus précisément des deux EPs qui viennent de sortir, j’aimerais te demander d’où vient ton nom de scène, « Midnight Run » ?

Midnight Run : Il y a plusieurs raisons, la première c’est que je ne suis prolifique, en tout cas pour mes activités créatives, que la nuit. C’est à ce moment-là que tout se met à bouillonner. Et en particulier à partir de minuit. Minuit, ça a toujours été une heure importante pour moi parce que c’est à ce moment que j’ai toujours cette sorte de bascule, peut-être un peu psychologique, qui fait que je peux me mettre à faire des choses intéressantes. Et dans la musique, la plupart des morceaux que j’ai faits pour ces deux EPs et avant, je les ai toujours faits entre minuit et quatre ou cinq heures du matin. Donc, ça a été le point de départ. Et puis, comme tu le sais, j’ai beaucoup bossé avec les Sages Poètes de la Rue. Ils ont commencé à me coller cette étiquette de noctambule. Et quand il a fallu que je choisisse un nom de scène, ça collait à peu près à la période où le film « Midnight Run » avec Robert de Niro est sorti. C’est un film que j’ai beaucoup aimé. Alors, comme « midnight » était assez symbolique pour moi, et que « run », je l’associais à Run DMC qui est un des premiers groupes hip hop, après toute la période Sugarhill et Grandmaster Flash qui était une espèce d’évolution funk, j’ai choisi « Midnight Run ». Run DMC arrivait avec un son vraiment cru, plus rock d’ailleurs.  Donc voilà, « Midnight Run » c’est pour rendre hommage à Run DMC, à ce film que j’aime beaucoup et à mon univers nocturne.

Midnight Run, The Midnight EPPourquoi as-tu fait le choix de sortir deux EPs en même temps, et pas un album ? C’est assez peu commun, et avec la crise que traverse l’industrie du disque, c’est tout de même osé !

(rires) Je le sais. On m’a beaucoup dit que j’avais fait tout ce qu’il ne fallait pas faire. Les EPs sont réputés pour être des formats assez difficiles. On m’a aussi dit que j’aurais pu faire un double album. moi, clairement, je ne le fais pas par rapport à des choses qui seraient plus fluides ou pratiques. Je le fais vraiment par conviction personnelle et dans une pure démarche artistique un peu puriste. Donc, le EP est un format très important dans l’univers du rap, surtout dans la période qui m’a, moi, structuré, c’est-à-dire le début des années 90. C’est une époque où des groupes ont émergé grâce à des EPs. Ils ont commencé avec un EP qui les a révélés et qui a été très très fort. C’est donc un format que j’ai toujours rêvé, parce que finalement, c’est un condensé de quelques titres qui sont toujours très pointus. Ça fait un petit format très concentré. J’aime donc beaucoup ce format.

Et puis, tu explores deux univers différents sur chaque EP.

Oui. Ils sont très distincts. Le premier EP, « The Midnight EP » contient tous des instrumentaux que j’ai faits entre 1994 et 1997. Ce sont donc des morceaux qui ont été composés à cette époque-là et qui ont été ressortis pour réécrire et réinterpréter des choses. Évidemment, tout a été réécrit et repensé, puisqu’il y a tout de même pas mal d’années qui se sont écoulées entretemps. J’ai changé, je me suis un peu transformé, j’ai vécu des choses qui me permettaient d’enrichir un peu mes textes. Donc, le « Midnight EP » est vraiment inscrit musicalement dans les années 90 et pour cause puisque la musique a été créée dans ces années-là. Alors que toutes les musiques du « Last EP » ont été composées entre 2004 et 2007.

Dès le départ, le concept d’explorer deux périodes du hip hop était très clair dans ta tête.

Oui. En fait, ça s’est dessiné avec le temps. J’ai repris des instrumentaux et j’ai commencé à faire des titres avec. À côté j’ai fait de nouveaux titres. Et pour moi, même si j’aurais très bien pu les marier sur un seul et même album, j’avais envie de les séparer d’une façon un peu plus claire. D’où l’idée de sortir deux projets qui seront dans les bacs côte à côte. Les gens pourront acheter l’un ou l’autre, ou même les deux ! Je trouvais intéressant de proposer cette alternative.

Y a-t-il eu un changement dans ton travail sur les instrus entre les années 90 et les années 2000 ?

Il y a eu un petit changement dans le sens où dans les années 90, je n’ai travaillé qu’avec le sampler. Tout était samplé jusqu’au son de base qu’ensuite je jouais sur le clavier. Je samplais des boucles, je les découpais beaucoup. Il y avait tout ce côté un petit peu de travail d’orfèvre que j’ai conservé sur le deuxième. Par contre, sur le deuxième, j’ai travaillé avec un très bon ami à moi, qui est mon DJ sur le projet, Charlie Sheen. Lui, est ingénieur du son et guitariste. Il a donc joué quelques lignes de basse sur certains titres. Donc, sur le deuxième EP, il y a et du sample et du jeu en live. C’est la seule variante entre les deux. Sur le deuxième également, il y a une ouverture à la pop, parce que j’étais forcément beaucoup plus intégriste d’un certain style de hip hop quand j’étais plus jeune. Depuis, j’ai écouté plein d’autres choses, et notamment de la pop, qui je trouve est également un genre très noble quand elle est bien faite. Donc, on entend un peu plus ça sur le deuxième. Et puis le fait qu’il y ait un peu plus d’instruments live et pas que du sampling, je crois que ça donne un son assez différent.

Les instrus, les crées-tu à la pelle ou bien les crées-tu avec parcimonie ?

Ni l’un ni l’autre. Je n’en fais pas à la pelle. Mais par contre, une instru réussie, et qui donc peut se retrouver sur un disque, est une instru qui a été vite composée. Généralement, si en deux heures ce n’est pas presque fini et qu’on n’a pas presque un résultat final, c’est qu’on n’y arrivera pas. Après évidemment, il faut rentrer dans le détail et peaufiner. Ça, ça vient de mon expérience, c’est comme ça que j’ai toujours travaillé. À chaque fois que j’ai galéré un peu, que je me suis mis la tête dans un truc parce que j’y croyais un peu, que j’essayais de le faire marcher et qu’au bout de trois heures ça ne marchait pas… il y a de grandes chances pour que ça ne marche pas du tout. La façon dont j’ai fait ces projets, c’est que ça partait souvent d’une boucle que je découpais de telle ou telle façon. Quand je trouvais ça sympa, je commençais à sampler et à poser les bases de l’instru. Après, très rapidement, ça se dessinait et dans la foulée, je me mettais à écrire le texte.

Donc le texte arrive très vite.

Oui. Une fois que la boucle est construite, immédiatement, je prends ma feuille et mon papier et deux heures après, le texte est là. En gros, un morceau écrit et composé prenait environ quatre heures. Et puis, ensuite on passait à l’enregistrement.

Un morceau se fait donc en une nuit, comme tu bosses de minuit à quatre/cinq heures du matin.

Oui. C’est à peu près ça ! (rires) C’est très concentré. Tout se fait comme ça de façon très fluide. Tu sais si ça ne vient pas tout de suite, tu le sens. C’est très grisant de construire un morceau. Quand c’est assez rapide et que le puzzle se met bien en place, c’est une gratification instantanée. Du coup, on écrit vite. J’aurais pu faire des maquettes et aller enregistrer après, mais non, j’ai tenu à garder l’espèce de fraîcheur de la première impulsion, malgré les imperfections de la première impulsion, du premier lâché. Tout a été fait en une ou deux prises maximum, et ça, ça me plait bien aussi.

Midnight Run, The Last EPQu’est-ce que l’anglais t’apporte par rapport au français ? Puisque tu es parfaitement bilingue.

Je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’allais rapper en français ou en anglais parce que je suis né en France dans une famille complètement anglo-saxonne. Donc, l’anglais, c’est ma langue maternelle. Je n’ai pas parlé un mot de français avant mes trois ans où on m’a lâché en maternelle. Finalement, j’ai très vite parlé en français puisqu’à cet âge-là, on apprend très vite. Mon père travaillait dans la bande dessinée aux États-Unis. Il faisait des allers retours en permanence. J’ai beaucoup été à New-York, j’ai passé beaucoup de temps là-bas. Et c’est là-bas que s’est faite ma rencontre avec le Hip Hop à son démarrage. J’ai eu un coup de foudre. Je me suis pris une grosse claque musicale. La seule de toute ma vie qui m’a marqué. Donc, j’ai découvert ensuite la façon dont les français s’étaient un peu approprié cette culture qui est quelque chose qui m’a plu par la suite. Mais au début, je n’arrivais pas trop à comprendre. J’avais l’impression que les Français avaient une vision un peu simpliste qui se faisait un peu revendicatrice et premier degré. Il manquait un peu la dérision, l’humour et les couches un peu plus profondes qu’il y avait dans les textes aux États-Unis au même moment. Donc, très naturellement, quand j’ai commencé à écrire des paroles, je les ai écrites en anglais. Je ne me suis même pas posé la question de savoir si je voulais rapper en français ou pas. Ça s’est fait tout naturellement en fait…

Et dans le futur, la porte est fermée ?

Je crois… Tu sais, j’aurais pu me forcer à écrire en français. Il y a d’ailleurs des vidéos qui trainent sur youtube avec des chansons que j’avais faites pour une mixtape de Logilo à l’époque. On pouvait entendre çà et là une phrase ou l’autre chantée en français. Ce qui était marrant, parce que ça plaisait beaucoup à mes amis et mon entourage musical, comme les Sages Po. Et puis, petit à petit, ça a disparu parce que je ne trouvais pas ça naturel et je ne le sentais plus. Donc, très sincèrement, je ne pense pas écrire un jour un texte en français. Même si il y a des groupes français que j’adore et que j’apprécie beaucoup. J’aurais l’impression d’enfiler un déguisement et de ne pas être moi-même. De sonner un peu faux en quelque sorte…

Quels thèmes abordes-tu dans ces deux EPs ?

Je suis quelqu’un d’assez calme en général et assez hyperactif créativement. Je fais énormément de choses. Mais je suis assez structuré et j’ai un côté un peu lisse et bon garçon dans la vie… (rires) le personnage de Midnight Run n’est pas un rôle de composition parce que c’est une facette de moi et c’est complètement moi. Mais il me permet de partir dans des excès d’égo qui lui sont propres. Mes textes sont donc très égo trip. Le rap qui me plaisait avait cette posture qui était très présente. Dans le rap, l’ego trip fait vraiment partie du système. Il y a beaucoup de défis avec soi-même et avec les autres en permanence. Donc, ça c’est assez présent dans mes lyrics. En gros, la joute verbale et le combat verbal de celui qui va arriver à trouver de nouvelles techniques de rythmique et qui va inventer de nouvelles façons de rapper, c’est une compétition permanente. Ça c’est assez présent. Sinon, j’ai une chanson qui est dédiée à mon grand garçon. Il y a trois textes qui parlent de ma famille. Après, il y a des choses un peu plus festives, des choses plus nostalgiques sur le rap et les valeurs du rap qui existaient et qui ne sont plus trop là. En gros, ce projet, dans sa globalité, étant donné que c’est une déclaration d’amour à un rap que j’aime et qui m’a nourri pendant des années, il parle beaucoup de rap. Ça s’entend aussi sur le dernier titre du « Last EP », un morceau qui s’appelle « Alphabetical ». C’est une liste exhaustive de tous les groupes qui ont compté. Il y en a de très obscurs et d’autres très connus. Voilà, c’est vraiment un hommage que j’ai voulu faire à cette culture et cette musique qui m’a nourri.

As-tu commencé à écrire très jeune ou bien as-tu attendu une certaine maturité ?

J’ai commencé en ne faisant que des instrus. Mais assez rapidement quand on entend tourner des boucles, on a envie de poser des lyrics dessus. Tous les producteurs ne passent pas par l’écriture, mais bon… La musicalité du Hip Hop, elle passe par l’instru mais aussi beaucoup par le vocal. C’est donc assez naturellement que j’ai commencé à chanter dans ma tête. Du coup, j’ai pris un stylo, ça m’est venu assez rapidement, au bout d’un an, j’ai commencé à écrire. Dès que j’ai été assez à l’aise avec les machines, les textes sont venus assez rapidement. Après, évidemment, il faut surmonter la timidité, il faut surmonter beaucoup de choses pour se dire qu’à un moment donné on va se mettre derrière un micro et chanter. Parce que trouver sa voix, au sens vocal, trouver son timbre, trouver son placement, ce sont des choses qui sont assez compliquées et qui prennent quelques années. Mais quand on a envie de le faire, ça vient assez vite. Donc, oui j’ai commencé jeune. Ce devait être à l’époque des mixtapes dont je te parlais tout à l’heure, vers 1997, quelque chose comme ça… Ça remonte !! (rires) J’ai eu peur de réécouter, mais ouf, ça va, je n’ai pas trop à avoir honte !

Dédicace de Midnight Run pour IdolesMag

Quand on va rechercher des vieux morceaux comme tu l’as fait pour le « Midnight EP », fait-on de mauvaises découvertes ?

Non… C’était plutôt pas mal dans le fond. Je ne les avais pas entendus depuis dix ans. Et franchement, c’était une sorte de Madeleine de Proust, mais j’ai été assez ému. J’ai trouvé que c’était pas mauvais dans le fond. C’est d’ailleurs ça qui m’a donné envie de repartir sur une nouvelle série. Non, non, c’était assez chouette, je n’ai pas eu trop de mauvaises surprises… (rires) Oh, il y a des choses, et notamment dans les rythmiques qui avaient un peu mal vieilli. Quand on est producteur Hip Hop, on fait très attention à ce qui a déjà été utilisé, à travailler d’une certaine manière. Donc, évidement, le beat va souvent dater un morceau. Mais ceux que j’ai utilisés me semblent tenir la route encore. Je suis assez content de ne pas avoir dû les refaire…

Certains titres sont très cinématographiques. Est-ce que ça te plairait de travailler sur la bande originale d’un film ?

Ça ne me déplairait pas. Pour être très honnête, j’ai une activité professionnelle qui utilise aussi le muscle artistique. Et ça me plait beaucoup de travailler dans un cadre avec des contraintes. Je l’ai fait. Pas pour de la fiction, mais de la pub et des choses comme ça. C’est un projet artistique qui me plait beaucoup, mais mon projet musical « Midnight Run », c’est quelque chose qui, par définition et par essence, doit s’affranchir de toute considération commerciale et des contraintes. Donc, oui. Mais je porterais alors une autre casquette. Ce serait une autre partie de moi qui travaillerait. « Midnight Run » est un projet trop libre pour travailler avec des contraintes.

Ce serait pour un projet à part.

Oui. Tu sais, j’ai fait de la musique dans d’autres domaines que le rap et ça me plait. C’est vraiment chouette aussi, mais ce n’est pas « Midnight Run », c’est autre chose.

Des scènes sont-elles prévues ?

La première vraie date que je vais avoir, c’est le 3 novembre à la Bellevilloise à Paris. Là pour le coup, ce sera un set de 45 minutes à peu près. Ce sera un vrai concert.

Que représente la scène pour toi ?

La scène, c’est quelque chose que je prépare depuis qu’on sait qu’on va sortir les deux EPs. Je répète pas mal en ce moment. Ça me plait beaucoup. Je ne pensais pas que ça me plairait. Je savais qu’il faudrait que j’aille défendre mon projet sur scène, ça ne me gênait pas particulièrement, mais je n’en avais pas forcément super envie. Là, je me suis déjà un peu frotté au public, j’ai fait quelques petits showcases et tout ça. C’est un peu difficile parce qu’on ne me connait pas encore beaucoup. Le public parisien de 19h30 n’est pas encore très chaud. Donc, pour aller les chercher, il faut être un peu musclé. Et moi, ça me plait. C’est un défi qui me plait beaucoup. Et j’avoue que j’en suis le premier surpris. Je ne pensais pas prendre autant de plaisir à aller rencontrer le public. Et j’en suis très content.

Pour terminer cette interview, et pour reprendre le titre d’un de tes morceaux, es-tu plutôt Bruce Willis ou Wesley Snipes ?

Je suis plutôt Bruce Willis… (rires)

Et pourquoi ?

Il y a des figures comme ça, des gens auxquels j’ai envie de m’identifier. Bruce Willis, c’est un de mes héros. Je l’ai connu dans une série qui s’appelait « Moonlighting » [« Clair de Lune »]. J’étais déjà super fan à l’époque parce que je le trouvais incroyablement beau. Et voilà, c’est un mec à qui j’ai envie de ressembler. Je suis un enfant de Star Wars, j’ai été un grand fan d’Harrison Ford aussi. Mais il est devenu un peu trop sérieux. Bruce Willis, c’est un peu le modèle que j’ai voulu avoir en tant que rappeur. J’en ai donc fait une chanson, on s’est bien marrés à faire ça.

Propos recueillis par IdolesMag le 4 octobre 2012.

-> Facebook : http://www.facebook.com/MidnightRunHipHop








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