Après avoir officié au sein des « Veilleurs de Nuits », Daguerre a fait un joli bout de chemin en solo. Il nous livre aujourd’hui son troisième album solo, « Mandragore », produit par Cali. Cet album, particulièrement vivant et intense nous a beaucoup plu, nous avons donc été à la rencontre d’Olivier afin qu’il nous explique ce qui a été le moteur de ce nouveau disque et pourquoi, après des années passées en duo sur scène avec Michel Moussel, il a décidé de revenir à une formation à quatre. Olivier évoquera également son clip « Pour Deux », très féérique et poétique, ainsi que son amitié avec Francis Cabrel, qui le rejoint pour un titre sur cet album, sur un texte de Théophile Gautier. Rencontre avec un artiste authentique qui soutient son propos par de véritables mélodies. Daguerre sera le 9 et 10 octobre au Zèbre de Belleville (Paris 11ème) les 9 et 10 octobre prochains et en tournée. IdolesMag : Pourquoi avoir fait le choix de sortir un EP avant l’été et l’album à la rentrée ? Olivier Daguerre : En toute honnêteté, ce n’est pas moi qui ai fait ce choix-là. C’est le label qui a voulu travailler sur un single avant la sortie de l’album. Tout ce qui est EP, ce n’est trop mon truc, moi, je travaille plutôt à l’ancienne. Je suis plutôt pour sortir un album et ne pas le déstructurer, même si c’est vrai que la consommation de musique actuelle veut qu’on sorte des EP. Beaucoup d’artistes en développement sortent des EP, mais bon…
Disons que c’est assez classique, j’ai commencé à écrire des petits bouts de phrases pendant la tournée du précédent album. Chaque fois que j’avais un jour de repos ou quand je rentrais pour une longue période, j’écrivais. Donc, l’écriture s’est faite dans la longueur, à peu près sur un an ou deux ans. On écrit très souvent selon la richesse des rencontres que l’on fait. Plus on fait de belles rencontres, plus on a de choses à dire. Donc là, c’était une période où j’ai pas mal bougé et où j’ai vécu des choses un peu insolites ou en tout cas qui sortaient un peu de l’ordinaire. C’est souvent ce qui motive l’écriture d’un album. Tu pars plutôt des textes ? Oh, il n’y a pas vraiment de règle. Dès qu’il y a une phrase, une musique arrive quasiment en même temps. J’écris rapidement la musique, mais le texte, c’est généralement plus laborieux. (rires) Écris-tu beaucoup de chansons ? Je n’écris pas beaucoup comme le font certains autres. C’est peut-être un tort. Certains écrivent un peu tous les jours comme un entrainement. Moi, je ne fonctionne pas du tout comme ça, je peux passer sept mois sans rien écrire du tout. Donc, j’en écris vraiment qu’en fonction du ressenti. S’il ne se passe rien, je n’écris rien. Il y a quelque chose d’instantané dans ton écriture. Oui, c’est ça, complètement. Disons que je ne me force pas. Je ne me dis pas qu’il faut absolument que j’écrive un truc aujourd’hui. Je ne force jamais le trait.
Tu ne t’es donc pas mis de pression en te disant que l’album devait être prêt à telle ou telle date. Non, pas du tout. Et puis du fait que j’en sois où j’en suis aujourd’hui… (rires) Je suis en indé totalement, donc, je n’ai de pression qui vient de nulle part. Je n’ai jamais eu de pression de la part de la maison de disques, du label ou même de mon entourage, donc, je peux me permettre de faire les choses quand j’en ai envie. De toutes façons, je ne saurais pas faire autrement. Pour défendre mes mots ou ma chanson à un moment donné, il faut que je l’aie écrite avec une sensibilité absolue. Je fonctionne comme ça. D’autres arrivent à écrire tous les jours, ils sont presque comme des sportifs de haut niveau. Moi, ce n’est pas le cas. L’exercice n’est pas le même…
Écris-tu depuis longtemps ? Oui. Comme beaucoup, j’ai commencé à l’adolescence. Était-ce déjà des chansons, ou bien des petits textes ou des poèmes ? C’était déjà des chansons. Des chansons naïves, mais de vraies chansons tout de même, sous le vrai format chanson. Je n’ai pas écrit de poème ni rien de tout ça. Dès l’âge de 10 ans à peu près j’ai écrit des chansons. Ça correspondait aux interrogations d’un pré-adolescent. Après, j’ai eu une écriture adolescente avec des textes très spontanés et très fournis, parce que j’écrivais beaucoup. À chaque fois, c’était un peu comme des révoltes qui correspondaient à mon âge. Entre douze et trente ans, j’ai écrit beaucoup plus que maintenant. Passé la trentaine, j’ai eu un autre regard. C’est peut-être la maturité. Tu as toujours les mêmes révoltes, mais tu les exprimes différemment. Et tu as aussi une autre exigence sur les mots.
Oui, ça doit dater du collège. Mais je ne me sens pas du tout musicien, pas du tout guitariste. J’ai appris la guitare en découpant des images dans des magazines pour apprendre la position des doigts sur les cordes d’une guitare. Je devais avoir douze ou treize ans, et je me suis fait un cahier avec toutes ces images. S’il y avait six positions de doigts différentes, pour moi, il y avait six accords. Mais je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas si je faisais un Mi ou un Do. Alors, sous l’image, j’écrivais Mi ou Do. Je n’avais pas encore compris que les tablatures existaient. Après, j’ai découvert tout ça et j’ai commencé à jouer. C’était assez laborieux, mais j’adorais ça. J’ai joué de la guitare de façon très percussive, un peu comme un batteur.
C’est génial d’avoir appris à jouer par toi-même, sans être passé par des cours de guitares pas toujours amusants… Ah oui, ça c’est sûr ! Je suis passé au travers des cours, ça c’est sûr et dès que j’ai connu trois accords, je suis monté sur scène. Après, j’ai vraiment appris au contact des autres et sur scène. Au début des années 90, j’avais 18/19 ans et le contexte faisait que les groupes montaient très vite sur scène avec une énergie folle et sans savoir vraiment jouer. Et ça le faisait. Maintenant, les gamins ont un niveau musical incroyable. Ils arrivent sur scène, et techniquement, ils sont au top. Ils n’ont peut-être pas la fougue que nous avions, mais niveau technique, ils sont au top.
C’est mon côté animal et physique. Pour moi, il faut que les chansons soient simples, mais physiques, il faut qu’on ressente quelque chose. Déjà moi, il faut que je ressente quelque chose physiquement dans le ventre quand je la chante, sans me poser des questions. Après, il y a la façon de l’envoyer aux autres quand on est sur scène. C’est pour ça que j’insiste là-dessus. Parce que même pour les albums studio, j’ai le même raisonnement. Il faut vraiment que ça me parle et que ça parle aux gens. C’est un peu la sincérité absolue. J’aime l’idée qu’on peut mourir à la fin de chaque titre. Après, quand on a envoyé le titre, les gens se servent, ils prennent ce qu’ils veulent, mais sur scène, je veux vraiment qu’ils ressentent la chanson dans leur ventre presque avant de l’avoir dans les oreilles. C’est ça qui est intéressant avec le format chanson. En trois minutes, tu peux envoyer une émotion en forme de coup de poing qui se libère. Les mots et la musique forment un tout à ce moment-là. Enfin, je le conçois comme ça. Te sens-tu dans ton élément en studio ? Personnellement, j’adore ça. Bien évidemment l’élément premier, ça reste la scène. Mais les deux sont tellement différents. Et puis, j’ai tellement à apprendre musicalement au contact des autres en studio. Sur chaque album, j’apprends plein de trucs. C’est en studio que je progresse et la marge est encore grande. Donc, j’adore cette étape-là. Généralement, elle est assez courte. Cet album-là, par exemple, il y a eu dix jours de studio. Point final.
Il a donc presque été enregistré dans les conditions du live. Oui, c’est à peu près ça. On a fait deux titres par jours, et hop. On le jouait plusieurs fois en live, même la rythmique et le chant étaient en live. Il faut dire que j’ai eu la grande chance d’avoir de très bons musiciens qui travaillent vite et tout ce qu’on appelle la pré-prod, je l’avais tout de même bien préparée. Avec les réalisateurs, Cali et Geoffrey Burton, six mois avant, régulièrement on en parlait. On savait déjà ce qu’on allait faire avant de rentrer en studio. Du coup, c’est allé assez vite. Et cet état d’urgence me correspond bien. Je suis vraiment content du résultat de l’album. C’est une des premières fois… Parce qu’avant, je passais un ou deux mois en studio, et ça, ce n’était pas fait pour moi, par rapport à la façon dont j’appréhendais la musique. Sur un jet, dans l’urgence, comme ça a été le cas cette fois-ci, je l’ai beaucoup mieux vécu que sur mes précédents albums studio.
Oui, je comprends ce que tu veux dire. Il n’est pas aseptisé. Ce n’est pas facile à retranscrire sur un disque l’énergie et l’émotion qu’on a sur scène. L’idée était au moins de souligner cette énergie sur un album, et ça, je n’avais jamais réussi à le faire avant aujourd’hui. Peux-tu me toucher un mot de l’équipe de musiciens que tu as réunis autour de toi ? Bien sûr. La colonne vertébrale, c’est le bassiste, Michel Moussel. Lui, ça fait 20 ans qu’on joue ensemble, il jouait déjà dans le groupe que j’avais à Paris, « Les Veilleurs de nuit ». Je n’arrive pas à concevoir de choisir un autre bassiste. C’est viscéral, c’est une histoire d’amitié et artistique évidente. Ça me colle à la peau. Avant, on n’était que tous les deux sur scène. Il y avait d’autres musiciens en studio, mais sur scène, on défendait le projet à deux. Pour cet album, à la batterie, on a fait appel à Philippe Entressangle. Je le connaissais déjà, c’est Cali qui me l’avait présenté. Il avait déjà joué quelques titres sur mon album précédent et comme à chaque fois, c’est une histoire d’amitié. Même si le musicien est super bon, si ça ne passe pas, ça ne le fera pas ! Humainement, je préfère arrêter. Et là, avec Philippe, comme c’est un mec génial, à chaque fois, il se passe quelque chose. C’est toujours avant tout une belle rencontre humaine en toute simplicité avant toute autre chose. Il m’avait proposé
La formation que tu as sur scène aujourd’hui est vachement plus étoffée. C’est ça, on est passés d’une formule duo à une formule à quatre. Je pense qu’on était arrivé au bout de l’histoire de jouer à deux. Au départ, c’était une véritable volonté. Ce n’était pas une volonté économique. Certains nous ont dit « c’est super à deux, ça coûte beaucoup moins cher » ! C’est un peu vrai, mais ce n’était pas le cas. Au départ, quand on l’a fait, il y avait un peu plus de sous, donc, on aurait pu jouer à quatre ou à cinq. Mais j’ai voulu qu’on joue à deux. On l’a fait et on l’a vécu pendant sept ans. Aujourd’hui, on est allé au bout. Et avec ce nouvel album, « Mandragore », comme il y a des cordes et tout ça, il est tout de même un peu plus produit que les précédents, j’ai voulu repartir sur la route à plusieurs. Et même, je voulais revisiter les anciens titres qu’on jouait à deux sur scène. Je voulais que ce soit un peu plus orchestré, et même humainement, je voulais que ce soit un peu plus orchestré. Je voulais retrouver des sensations de groupe, de famille. Du coup, on part avec un combo à quatre sur scène.
À vrai dire, je ne connaissais que ses romans, et pas grand-chose d’ailleurs. Je ne savais même pas qu’il faisait de la poésie. Il m’arrive de temps en temps de lire des recueils de poésie, j’ai pas mal de livres comme ça à la maison, ça me détend. Et je suis tombé par hasard sur un poème de Théophile Gautier dans une encyclopédie de la poésie française du moyen-âge à nos jours, en cherchant à l’époque des romantiques. J’étais surpris qu’il y ait autant de poèmes de lui. Je pensais qu’il n’avait écrit que des romans. Et en tombant sur ce texte, « Carmen », rien qu’à sa structure, j’ai tout de suite vu une chanson. En le lisant, comme j’étais à la maison, j’ai pris ma guitare et je me suis mis à gratter. La musique a été faite en cinq minutes, pas plus. Et la mélodie aussi. Dix minutes après, je l’enregistrais sur mon portable. Et puis, je l’ai mise de côté. C’était vraiment comme si chaque phrase avait son identité musicale. J’adorais les mots. J’adorais l’histoire d’une femme un peu rebelle et romantique. Il peut y avoir une double lecture par rapport à la religion et aux Roms. C’était la pleine époque où on mettait les Roms dehors. Donc, voilà, j’ai eu un gros coup de cœur pour ce texte, il aurait pu être écrit par n’importe qui. C’était un coup de cœur complet. Et la musicalité des mots me plaisait, même si certains correspondent vraiment au langage du 19ème, je trouvais que chaque mot était superbe. Il y avait une véritable description physique dans le texte, le piment rouge, les fleurs écarlates, des choses comme ça. J’aimais bien la tension qu’il y avait dans le texte. Ce texte a une tension qui part d’un point A et qui monte. Et donc, je voulais le retranscrire dans la chanson de la même façon. C’est-à-dire que c’est une boucle avec une musique qui monte et qui s’ouvre à la fin.
Je venais de passer un an et demi avec Francis Cabrel sur le projet « L’enfant-porte », un conte pour enfant. On s’est vachement côtoyés pendant cette période. On se connaissait déjà puisqu’il avait produit un de mes disques. Et là, on a vraiment consolidé des liens d’amitié. Lui, il est hyper accessible. Il joue de la guitare sur scène en toute discrétion. On se voyait souvent, le soir on discutait pas mal et il me demandait souvent où j’en étais. Je lui ai parlé de cette chanson, parce que j’entendais vraiment une deuxième voix très haut perchée. Je l’avais entendu chanter très très haut, et moi, avec la voix que j’ai, je savais que c’était vraiment pas la peine ! Et donc, comme ça, par hasard, je lui ai demandé si ça le branchait de venir faire une petite voix discrètement parce que je ne voulais pas rentrer dans un duo putassier classique. Je voulais faire ça vraiment simplement et discrètement. Il m’a dit oui tout de suite sans même avoir écouté le titre avant. Deux jours après, je lui ai envoyé le morceau, il a vraiment adoré la chanson et on l’a enregistrée dans la foulée chez lui en deux jours. Ça a été très rapide. Il l’a même chantée un soir avec moi sur scène…
Pourquoi as-tu appelé ce nouvel album « Mandragore » ? « Mandragore », c’est un mot qui, depuis que je suis ado, m’intrigue. C’est un mot que je ne connaissais pas. Quand j’avais 14 ou 15 ans, j’avais découvert ce mot dans une chanson de Thiéfaine, « Les Dingues et les paumés ». Il parlait des fleurs de mandragore, j’adorais cette phrase, et j’avais cherché déjà ce qu’était une mandragore… et au moment où j’avais à peu près tous les textes à plat, un texte n’avait pas encore de titre. Je cherchais aussi un titre pour l’album. Je voulais donner à l’album le titre d’une des chansons, c’est la première fois que je le fais. Avant, je cherchais un titre différent. Donc, là, pour la première fois, je me suis dit que j’allais prendre un des titres de l’album qui serait bien représentatif de l’ensemble. Et suite à une lecture botanique, alors que je ne suis pas vraiment porté sur ça… enfin, je n’ai rien contre le jardinage, mais ce n’est pas trop mon truc !... il y avait un super beau livre sur les plantes et je l’ai feuilleté. Il y avait tout un chapitre sur la mandragore, avec des photos. J’ai vu cette racine incroyable, qui est en forme de corps humain, avec des bras et des jambes. C’est vraiment comme un corps humain qui est sous terre. Et cette très jolie fleur qui pousse au-dessus, je trouvais ça très mélancolique. J’ai commencé à lire un peu plus ce qui était dit sur cette mandragore, et là, ça m’a passionné ! L’utilisation de cette plante et les croyances autour d’elle depuis des siècles sont impressionnantes, de l’empire romain à nos jours. On pouvait la trouver en philtre, une sorte de médicament, pour soigner la mélancolie. Je pense que poliment ils appelaient ça la mélancolie, mais c’était purement la dépression… Après, elle a été utilisée au Moyen-Âge par les sorcières pour amener la folie. Elle a aussi été une plante maudite, si on l’approchait, on amenait la mort, etc… Et aussi, elle a servi de philtre d’amour à une certaine époque. Donc, je trouvais qu’il y avait tout ce côté romantique et mélancolique dans cette plante qui représentait pas mal l’album et l’état d’esprit de cette chanson. Donc voilà, c’est parti de là. Et puis, j’aimais bien le mot « mandragore », tout simplement, sa consonance…
C’est moi qui en ai eu l’idée, du moins de le réaliser comme ça. Et avec le réalisateur, on regardé pour voir ce qu’on pouvait faire puisque nous avions très peu de moyens. L’idée, c’était de retranscrire ce que je voulais faire, puisque je voulais vraiment ce huis-clos entre une fille et son père. Je voulais un plan fixe, un grand angle, on est parti de là. Ensuite, Pascal a mis ça magistralement en scène. L’idée était de faire vivre un plan fixe avec des tableaux différents. C’est quelque chose qui te plait cette imagerie qui accompagne les chansons. J’adore ça. Il y a vraiment des clips incroyables, dès qu’on entend le titre, une image te revient… Quand c’est réussi, je pense que c’est indissociable de la chanson. Le monde de l’image, c’est passionnant. Et je rencontre des personnes qui ont des idées incroyables. C’est toujours très enrichissant. Souvent les maisons de disques te mettent trois voilages et quelques fumées et toi, tu fais « lalala ». Je ne voulais surtout pas ça. Je voulais que ce soit artisanal et que ça nous ressemble. Je voulais que ce clip aille dans l’esprit de pourquoi on fait ce métier. C’était important. Propos recueillis par IdolesMag le 20 juin 2012. -> FaceBook : http://www.facebook.com/DaguerreOfficiel Tweet |
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