Interview de Benjamin Paulin  

Propos recueillis par IdolesMag.com le 23/05/2012.
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Benjamin Paulin - DR

Son précédent album, « L’homme moderne », sorti fin 2010 nous avait bien plu, Benjamin Paulin revient aujourd’hui avec un nouvel opus, sobrement intitulé « Deux », un opus dans lequel l’artiste se met nettement plus à nu et laisse de côté le cynisme dans l’écriture. Au cours de notre entretien, Benjamin nous expliquera qu’il s’est rapidement senti un peu à l’étroit dans le personnage qu’il s’était créé, très certainement pour se protéger. Aujourd’hui, dans une recherche de sincérité, il va vers une écriture clairement plus personnelle. Ses « Variations de noir » sont extrêmement séduisantes, les autres titres de l’album le sont tout autant. Rencontre avec un artiste en quête de vérité, et donc, de liberté.

IdolesMag : « L’homme moderne » est sorti en octobre 2010. Pourquoi être revenu aussi rapidement avec un nouvel album ?

Benjamin Paulin : Le premier, il faut savoir qu’il était fini un an avant sa sortie. Et donc, j’ai eu énormément de temps pour travailler sur ce nouvel album qui sort effectivement un peu plus d’un an après. L’historique complet de « L’Homme Moderne » est celui-ci. Quand le disque est sorti, j’ai eu l’impression que le label ne le suivait pas assez. J’en ai fait part à Valéry Zeitoun qui en était le patron à l’époque. Après m’avoir vu chez Ruquier et dans deux ou trois autres émissions, il m’a dit qu’il était étonné que ça plaise, en fait… je ne sais pas à quoi il s’attendait exactement. Il m’a donc proposé soit de le refaire, en enregistrant quelques nouveaux titres et en rééditant le disque, soit de partir sur un nouveau. Et j’ai décidé de partir tout de suite sur un nouveau, comme j’avais du matériel.

Il y a un changement radical entre les deux albums. Vous vous livrez plus dans celui-ci et dans le propos, il est nettement moins cynique, voire pas du tout.

C’est vrai.

L’avez-vous voulu dès le départ ?

Tout à fait. C’est vraiment un dogme que je me suis mis. Je sais que j’ai des facilités à me cacher derrière un certain cynisme, une certaine nonchalance et des textes. Et j’avais vraiment envie sur ce disque de faire quelque chose de plus personnel, de plus vrai et de plus sincère… De laisser tomber un peu ce masque et ce costume, tout cet univers qui me protégeait sur le premier album. Je voulais sortir un peu de ma zone de confort parce que je pense que c’était plus sincère de faire ça. Je suis dans une espèce de laboratoire en recherche de vérité depuis le début, donc là, j’ai fait un pas de plus dans cette direction. Et je pense que j’en ferai d’autres.

Benjamin Paulin, DeuxPourquoi l’avez-vous baptisé « Deux ». C’est votre deuxième album signé sous votre vrai nom, mais je suppose qu’il y a une autre signification…

Tout à fait. C’est un album sur lequel j’ai beaucoup réfléchi avant de passer à la composition. J’avais des morceaux de textes et des idées assez globales. J’avais vraiment envie de réfléchir comme un concept global ce disque. Je l’ai donc écrit comme un synopsis, une petite histoire, avec différents personnages et différents lieux, dans laquelle ces personnages se débattent, vivent, meurent, aiment… Un peu comme une sorte de film que je me suis fait… J’avais envie de partir sur ça. Chaque morceau est conçu comme une saynète de cette histoire. Mais je n’ai pas voulu rentrer dans la narration pure, j’avais le souci que le disque soit écoutable comme un disque, sans qu’on soit prisonnier d’une narration trop présente. J’ai donc choisi d’écrire cette histoire à côté, qui sera vraisemblablement dans le feuillet du disque. Et donc… je me rends compte que je n’ai pas du tout répondu à votre question… (rires) Le titre évoque une histoire de dualité. J’avais été un peu dérangé sur le premier album de l’imagerie qui l’entourait. J’avais fait cette séance photo pour la pochette en costume. Le label trouvait ça très cool que je porte cette imagerie sur scène. Ils avaient un peu insisté sur ça. Et je l’ai fait avec plaisir. Mais au bout d’un moment, j’ai eu l’impression de faire du stand up, de faire un one-man-show et d’être dans une espèce de personnage. Et ça m’enlevait toute possibilité de spontanéité. En plus les textes étaient extrêmement cyniques, ce qui était évidemment une protection pour moi. Et donc, cet album raconte un peu la difficulté d’être à la fois l’auteur et l’interprète de soi, auteur. Il parle de la liberté qu’il faut trouver pour écrire ses chansons et ensuite comment les assumer en public, sans les falsifier et sans prendre une pose ou une posture. C’était ça mon questionnement. Et je suis parti là-dessus pour ce deuxième disque.

Vous me parliez de saynètes et de synopsis tout à l’heure. Une de vos nouvelles va bientôt être publiée. Seriez-vous tenté par l’écriture d’un scénario pour le cinéma ?

J’ai écrit un scénario, qui a été acheté, mais qui n’a jamais malheureusement vu le jour. Et c’est vraiment quelque chose qui me plait énormément. J’avoue que c’est un travail tellement long que ça m’a un peu découragé de voir qu’il n’y ait pas eu d’aboutissement réel, bien qu’il ait intéressé les producteurs. Du coup, ça m’a un peu refroidi. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse plus, c’est d’écrire des nouvelles, d’essayer de me rapprocher de plus en plus d’une forme littéraire, même si j’aime beaucoup et que je continuerai toujours à écrire des chansons parce que c’est un média qui me plait énormément et que j’aime pouvoir animer le verbe. Mais je suis effectivement tenté de plus en plus de faire les choses tout seul, de ne plus dépendre d’autres gens. Après, ce sont des problèmes de budget ou autre, ce sont des complications, donc, le format papier m’intéresse énormément. Et j’aimerais m’y atteler réellement parce que ça offre, certes une contrainte, mais aussi et surtout une énorme liberté dans les mouvements.

Avez-vous besoin d’écrire tous les jours ? Ou bien, est-ce par phases.

C’est vraiment par phases. Je note fréquemment des phrases. Souvent aussi, je ne note rien du tout évidemment. Et parfois, je sens que c’est le moment, je ressens une urgence d’écrire. Et là, je ressors mes cahiers, mes phrases et mes fichiers et je laisse venir les choses en me servant du matériel que j’ai stocké. Je crée un peu le liant entre les phrases et les histoires. Je fédère un peu les choses et finalement des textes apparaissent parfois un peu comme par magie. Parfois d’une manière très calculée. Mais en général, je me retrouve avec des chansons qui naissent sans trop les réfléchir en amont. J’aime me laisser surprendre pas l’instant.

Vous êtes plutôt papier/crayon ou ordinateur ?

Malheureusement plutôt ordinateur…

Pourquoi « malheureusement » ?

Parce que je le regrette un peu. En fait, je n’écris plus jamais avec un papier et un crayon. Et c’est un tort, je pense que je devrais m’y remettre parce que ce n’est pas la même chose. Les mots n’ont pas le même poids quand ils sont sur un ordinateur ou quand ils sont écrits sur un papier. Mais par soucis de confort et de rapidité, on cède souvent aux sirènes de la modernité…

Avez-vous commencé à écrire jeune ?

Oui. On va dire que j’ai commencé vers 12/13 ans. Mais on ne peut pas forcément appeler ça de l’écriture. Je m’y suis mis vraiment vers 16/17 ans. C’était sous la forme rap.

Est-ce que ça vous servait d’échappatoire ?

Je ne sais pas trop… Je crois que je ne voyais pas d’autre solution pour moi pour entrer en contact avec le monde. J’ai toujours eu beaucoup de mal à rentrer dans des clans et des groupes. Je me suis toujours senti extérieur. Du coup, l’écriture, c’est le moyen que j’ai trouvé pour m’exprimer, pour exister et pour pouvoir dire quelque chose. C’était mon média, en fait… Ça me permettait de concentrer mon énergie sur quelque chose plutôt que d’être suspendu dans le vide…

Aujourd’hui, écrivez-vous beaucoup ? Laissez-vous beaucoup de chansons de côté ?

Pas vraiment. Généralement, quand je vais jusqu’au bout d’une chanson, je l’utilise. J’écris aussi pour d’autres, et principalement en ce moment pour un jeune garçon qui s’appelle Simon Autain. C’est un compositeur très talentueux. Il est aussi auteur, il écrit d’ailleurs très bien. Il a fait appel à moi pour que je lui écrive six ou sept chansons pour son album qu’il est en train de faire. Et puis, j’ai écrit aussi pour d’autres plus connus, mais je ne peux pas trop le dire parce que tant que ce n’est pas sorti, on ne peut jamais vraiment savoir. J’essaye de me discipliner pour l’écriture parce que j’ai aussi une grande facilité à ne pas le faire et attendre l’urgence pour le faire. J’essaye de prendre un peu le dessus sur moi et m’obliger à avoir une certaine discipline là-dedans.

On a pas mal parlé des mots, on va un peu parler musique maintenant. Vous avez fait appel à Frédéric Lo pour la réalisation du disque. Pourquoi lui ?

En fait, c’était une proposition de Valéry Zeitoun, aussi étrange que cela puisse paraître. Quand j’ai rencontré Frédéric, on s’est tout de suite extrêmement bien entendu. Je ne connaissais pas vraiment son travail, il ne connaissait pas vraiment le mien non plus. On s’est retrouvés là et humainement, on s’est vraiment bien entendu. J’ai aimé son côté à la fois acharné et obstiné et à la fois très délicat, très attentionné, très doux. En même temps, il est très volontaire et il a cette capacité à s’émouvoir malgré ses quarante ans passés. Il est resté comme un adolescent qui vient de monter son groupe de rock et qui vient de trouver un son. Il essaye plein de trucs et il se réjouit de la moindre bonne idée. Il n’est pas du tout blasé, ce qui est très rare finalement dans ce métier. Quand on travaille avec des gens qui ont l’habitude de bosser, c’est très rare de trouver des gens qui gardent cette capacité à l’émerveillement. C’est franchement un vrai plaisir. On a d’abord fait un ou deux morceaux ensemble. Et finalement le premier morceau qu’on a fait pour le disque, on ne l’a pas gardé parce qu’il ne me plaisait pas. La réalisation et le titre ne me plaisaient pas. Mais malgré ça, j’ai voulu travailler avec lui parce que j’ai vraiment aimé son son, son humanité et son énergie.

Pouvez-vous un peu me parler de l’équipe de musiciens que vous avez réunis autour de vous pour ce projet ?

Quasiment tous les musiciens, je les ai rencontrés pour ce projet-ci. Ce sont des artistes que je suivais depuis longtemps pour la plupart. Mais c’est aussi un choix qu’on a fait ensemble avec Frédéric. Il m’a fait des propositions, et il se trouve qu’elles étaient toutes parfaites ! On a beaucoup discuté en fait sur ce disque. On était quasiment d’un commun accord presque tout le temps à part une ou deux fois. C’était vraiment assez rare qu’il y ait des problèmes. Moi, j’ai amené des compositions assez simples à Frédéric. Et ensuite, je lui ai laissé un peu les mains libres pour la réalisation. J’étais là en permanence, j’ai suivi toutes les étapes, je n’ai pas manqué une journée. Souvent, on laisse le réalisateur travailler tout seul et puis l’artiste passe une fois ou deux par semaine pour dire j’aime ou j’aime pas. J’ai fait le choix d’être là en permanence pour pouvoir vraiment suivre l’évolution de mon disque. Et pouvoir directement parler avec lui si j’avais des doutes sur des sons ou des choix d’arrangement. Mais il se trouve que tout s’est vraiment bien passé à ce niveau-là. Les musiciens étaient tous assez incroyables. J’ai fait venir Fink avec qui j’avais commencé à travailler sur une chanson, « Attendons les secours ». J’avais vraiment envie que ce soit lui qui viennent jouer sur le morceau. Il a un son de guitare bien particulier et j’avais vraiment envie que ce soit lui qui le joue. Donc, Fink, je le connaissais un peu et j’étais vraiment content de bosser avec lui. Herbie Flowers est venu également. C’était vraiment émouvant aussi. On a passé deux jours incroyables avec lui à Ferber. Pour moi, c’est vraiment l’invité prestigieux du disque. D’avoir eu la chance de passer un peu de temps avec Herbie Flowers, on a un peu l’impression d’avoir payé un tribute au Rock’n’Roll. Il a joué sur mes disques favoris, de T.Rex à Tranformer et Melody Nelson. Il a une signature incroyable. Il y a Eric Legnini qui est un musicien incroyable aussi, Nicolas Fiszman qui est venu jouer des guitares et qui nous a proposé des arrangements de guitare vraiment terribles. Évidemment, Frédéric Lo a joué quasiment tous les synthés et a fait des programmations. Denis Benarrosh était parfait à la batterie. Tous les musiciens, à chaque étape, ont vraiment comblé toutes mes attentes. Il y a Laurent Vernerey qui est venu rejouer certaines basses qui n’allaient pas. Il avait déjà travaillé avec moi sur le premier album que Régis Céccarelli avait réalisé. C’était vraiment très très agréable. J’étais très proche aussi de Guillaume Depagne, mon directeur artistique qui a beaucoup œuvré pour que ce disque se fasse en toute liberté et avec cette radicalité, et finalement sans jamais faire de concession sur rien du tout. C’est sans doute la force et la faiblesse de ce disque, c’est de n’avoir fait aucune concession à aucun moment, ni dans l’écriture, ni dans l’arrangement, ni dans la réalisation… sur aucun point, en fait.

Vous avez donc passé énormément de temps aux côtés de Frédéric Lo en studio. Est-ce une ambiance qui vous plait, le studio ?

Ça me plait d’être là, et d’apprendre aussi des choses parce que je ne suis pas réalisateur ni arrangeur. Mais je compte bien le faire un jour. Donc, ça me plait énormément de voir des maîtres travailler et d’observer leur façon de faire, leurs réflexions, l’intelligence qui peut être faite dans les choix sonores. C’était très intéressant et très instructif. Et puis surtout, ça me plait !

Benjamin Paulin - DR

Qui a eu l’idée de filmer la réaction de trois actrices découvrant la chanson « Variations de noir » pour le clip? (Zoé Félix, Rossy de Palma et Hafsia Herzi)

En fait, au tout début, c’est une idée de Guillaume Depagne avec qui on échange énormément. On était sur cette idée qui nous plaisait beaucoup parce qu’il y avait l’idée d’une interprétation différente de chaque actrice, en trois volets. Et puis à la fin, avoir le clip officiel avec tout le monde à l’intérieur. C’était quelque chose qui me semblait assez radical aussi, qui me plaisait bien. C’était assez osé. Ça en a choqué plus d’un. Enfin, choqué… ça en a dérouté plus d’un va-t-on dire. Mais je l’assume parfaitement. Je suis très content qu’on l’ait fait. Pas mal de gens ont dit que ça ressemblait au clip des années 80 de je ne sais plus qui ou au clip d’REM… ou comme « La Flûte Enchantée » de Bergman où on regarde des gens écouter. C’est ça qui me plait dans l’idée du clip, c’était la notion de regarder des gens écouter. Et donc, en fait, on en a parlé avec un ami, Fernand Berenguer, qui a réalisé le clip. J’étais content d’enfin pouvoir travailler avec lui puisque c’est un garçon que je connais depuis un moment. Il avait un contact amical avec beaucoup d’actrices. On en a parlé ensemble. Je lui ai fait part de mes envies, et il se trouve que Rossy de Palma a tout de suite accepté. Je ne le savais pas, mais elle avait acheté mon précédent disque, elle l’aimait beaucoup. Elle est donc venue immédiatement, et j’en étais très content. Hafsia Herzi, je ne la connaissais pas du tout, mais elle a été séduite par la chanson, donc elle a été d’accord pour venir. J’aime beaucoup cette actrice. Et, enfin, Zoé Félix a été sensible aussi au précédent disque. Et comme elle a bien aimé la chanson, elle est venue aussi. Ça s’est fait très facilement, très simplement dans une ambiance très agréable.

Très honnêtement, ont-elles découvert la chanson lors de la première prise, ou bien avaient-elles pu l’écouter avant ?

En fait, elles avaient pu l’écouter un peu avant. Au début, on ne voulait pas, mais ça aurait été, je pense, un peu trop dur et trop déroutant pour elles !

Plus généralement, êtes-vous sensible au travail de l’image ? Que ce soit au niveau des clips, des pochettes, du look aussi…

Bien sûr. C‘est quelque chose qui m’intéresse énormément, mais c’est quelque chose qui me fait peur aussi. Sur ce disque-là, j’ai voulu justement aller vers quelque chose de plus sobre et moins marqué parce qu’en fait on ne se rend jamais assez compte à quel point les choix d’images peuvent complètement faire basculer l’avis d’un public. C’est-à-dire que le même disque peut devenir un bon ou un mauvais disque en fonction de l’image qu’on en donne. C’est très déroutant. Donc, j’essaye d’être le plus sobre et le plus relié à ma musique.

L’album va-t-il sortir en édition physique ?

Oui, bien sûr.

Était-ce important à vos yeux ?

Non, pas du tout. Je pense qu’aujourd’hui c’est important pour la presse, pour les tourneurs, pour les festivals, pour des choses comme ça. Mais je n’ai pas l’impression qu’aujourd’hui ce soit quelque chose d’indispensable pour le public, puisque les ventes sont quand même dramatiques dans la majeure partie des cas. Et surtout pour des artistes en développement comme moi. Donc, je ne pense pas que ce soit le nerf de la guerre. Après, je suis content d’avoir mon disque en physique. c’est peut-être un des derniers… (rires) Enfin, je ne dis pas un des derniers de moi, mais un des derniers disques à sortir. J’ai cru comprendre que très bientôt, ça ne se ferait même plus du tout… Donc, finalement, moi, je suis content d’avoir l’objet. Mais le nerf de la guerre, ce ne sont pas les ventes, le nerf de la guerre, c’est l’existence d’un projet artistique, de pouvoir le défendre sur scène et pouvoir le partager et en parler comme je suis en train de le faire en ce moment avec vous.

Ne pensez-vous pas tout de même qu’un objet physique aide à concrétiser un projet artistique ? Parce que dans le fond, un mp3, on ne sait pas à quoi ça ressemble, ça n’existe pas.

C’est vrai. Mais est-ce que le support CD classique en boîtier cristal n’est pas déjà trop identifié comme un produit de grande consommation, de consommation de masse ? Finalement, ça annihile le potentiel artistique. Dans ce cas-là, j’aurais envie de sortir l’album directement en vinyle, en édition collector ou un peu différente, dans un livre ou que sais-je ? Mais tout de suite, ça devient un budget différent, qui est compliqué à mettre en place pour un projet en développement. Ce genre de projet ne correspond pas forcément avec une sortie en major. C’est donc une question que peut se poser AZ ou que je peux me poser moi. Le développement peut-il encore se faire en major ? Est-ce possible ? Est-ce intéressant pour eux ? Et pour moi ? Ce n’est pas vraiment des questions à l’ordre du jour… Eux, leur but, ce n’est pas de vendre huit disques ou même trois cent disques en édition limitée. Aujourd’hui, c’est quand même dix mille ou quinze mille qui sont espérés. Donc, moi, évidemment, je serais toujours pour avoir une très belle édition limitée, avec quelque chose de très qualitatif et très beau. Mais ce n’est pas très réaliste, en tout cas dans mon cas de figure aujourd’hui à l’instant T. Mais évidemment, c’est quelque chose que j’aimerais.

Avant d’évoquer la scène, j’aurais aimé savoir qui on écoutait chez vous quand vous étiez gamin.

On écoutait beaucoup Beethoven, Jean-Sébastien Bach, du jazz aussi, de l’Opéra. Mais je n’ai jamais entendu de variété ou de chanson de rock, ni même de rien du tout…

Comment vous êtes-vous dirigé vers le rap ? [Benjamin Paulin a fait partie du groupe de rap Puzzle]

Je n’ai pas cherché à l’intellectualiser vraiment. Mais je crois que c’est venu à moi un soir où je regardais la télé. Mes parents avaient un dîner, et j’étais tout seul devant la télé. Je devais avoir 10 ans et demi ou onze ans. Je ne sais pas exactement. Je regardais « Ciel mon mardi ! » de Christophe Dechavanne et il avait invité dans son émission des mecs de I Am, il y avait MC  Solaar aussi et quelques représentants des prémices du hip-hop parisien. L’énergie m’a plu. Et j’ai commencé immédiatement à écrire. Ça m’a heurté. C’est-à-dire que j’avais envie de musicalité et de rythme, mais aussi de textes fleuve. Je n’avais pas envie de refrain, de jolis mots, de choses enjolivées ou trop évidentes. J’avais envie de quelque chose de rude et de violent, ou plutôt frontal, dirons-nous. C’était l’adolescence. Et c’est ce dont j’avais envie. C’est un peu une révolte. C’est vraiment l’énergie qui m’a plu dans le rap, et la possibilité de mettre autant de mots, de dire autant de choses et de se faire entendre.

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Et qu’est-ce qui vous a poussé quelques années plus tard à aller vers la chanson, et donc, vers de plus jolis mots ?

C’était à l’approche de la trentaine. J’ai tout d’un coup eu une vision un peu glacée du rap. J’ai pris du recul, je n’en avais jamais pris auparavant. Tout d’un coup, j’ai eu l’impression d’être dans une mauvaise parodie où tout d’un coup le rap, comme le rock ou tous ces mouvements un peu « jeune adolescent », me semblait être un peu de la musique de jeunes et condamné à le rester par essence-même puisque dégagé de la révolte et l’utopie post-adolescente un peu bébête, il ne pouvait pas exister. Donc, approchant de la trentaine et ne sentant plus cette révolte de la même manière, je ne trouvais pas honnête de continuer à balancer des choses alors que ça me semblait désuet de le faire sous cette forme. Le rap me paraissait parodique. Quand je regarde le rap, j’ai toujours un peu l’impression de voir ce qui se fait aux États-Unis, mais en moins bien. Un peu comme le rock, on fait la même chose qu’en Angleterre, mais en moins bien. Donc, quelque part, ce recul m’a fait me rendre compte que ce n’était pas mon média. Je me suis rendu compte que Gainsbourg était bien plus proche de ce que je voulais faire. Et quand je dis Gainsbourg, je pense aussi à Brel, Brassens, Ferré, Nougaro… Tous ces gens qui ont utilisé la langue française qui n’ont pas été dans du sous-quelque chose. J’avais plus envie de me rapprocher de ça, sans faire quelque chose de vieillot ou de trop clin d’œil. J’avais envie de faire quelque chose qui me semblait proche de ma culture française et de nos qualités. Nous sommes plus littéraires que les Anglo-Saxons. Je voulais plus aller vers ce qui fait notre force que de souligner dix fois ce qui fait nos faiblesses. J’avais envie de ne pas me sentir dans une espèce de parodie de ce qui se fait outre-Atlantique ou outre-Manche.

Aujourd’hui avez-vous fait une croix sur le rap ?

En fait, non. J’en avais fait une sur le précédent disque, et finalement je me rends compte aujourd’hui que cette croix n’est pas si indélébile que ça. Aujourd’hui, je n’aurais aucun problème à me mettre à rapper. Autant j’avais envie de la cacher un peu comme de la poussière sous le tapis sur le précédent album, comme une petite honte, comme un ancien acteur porno qui aurait honte de son début de carrière, autant maintenant ce n’est plus le cas. J’avais honte de ça parce que ça ne me plaisait plus, mais aujourd’hui, je le vois plus comme une force. J’ai envie de l’assumer et ne pas le regretter. Donc, aujourd’hui, ça ne me poserait plus de problème d’y retourner, puisque j’ai réussi à en sortir vraiment. Alors que sur le premier disque, j’étais encore un peu le cul entre deux chaises musicalement.

Avant de vous quitter, j’aimerais qu’on évoque un peu la scène. J’imagine que cet album va vivre sur scène…

Je l’espère…

Est-ce un pur moment de plaisir ou est-ce un peu douloureux ?

C’est très douloureux avant de monter sur scène. Après, une fois que le premier morceau est lancé, ça devient quelque chose de libérateur et de très agréable. Quand ça se passe bien en tout cas… C’est un instant de grâce, c’est vraiment superbe quand ça se passe bien. Et donc, c’est un moment qui est complètement planant, qui est rempli d’une certaine énergie. Quand je sors de scène, je mets un long moment avant de retomber. On est comme sur un nuage, on a envie que ça ne s’arrête jamais. Aujourd’hui, je prends énormément de plaisir sur scène, et de plus en plus. J’arrive de plus en plus à me libérer et à donner quelque chose. Ce qu’il y a de très dur, c’est quand la peur vous bloque et vous contracte. Du coup, on a beaucoup de mal à partager et à s’abandonner. Pour donner, il faut s’abandonner. Et c’est quelque chose qui est très difficile. C’est quelque chose que j’essaye d’atteindre et que j’atteins de plus en plus. Évidemment, c’est très perfectible et ça va continuer à avancer. J’en suis content.

« Deux » sort à peine, mais êtes-vous déjà reparti sur un nouvel album ?

Non, pas encore. Pour l’instant, j’ai décidé de me concentrer plus sur l’écriture pour d’autres. J’ai déjà l’idée pour mon prochain album. Je sais où je veux aller. Mais je suis susceptible de pouvoir changer d’avis ! J’ai une envie et une idée globale pour le prochain disque. Je pense que j’irai vers ça. J’ai commencé la réflexion, mais je n’ai pas commencé l’écriture. Je n’ai pas écrit la première phrase, mais l’idée est là. J’ai vraiment envie de plus me tourner un peu plus vers les autres et de moins disséquer mes propres sentiments et mes états d’âme. J’ai envie d’aller vers un enjeu plus global et de plus parler des autres…

Propos recueillis par IdolesMag le 23 mai 2012.

-> Site officiel : http://www.benjaminpaulin.com/








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