Interview de Bertrand Burgalat  

Propos recueillis par IdolesMag.com le 08/03/2012.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag et/ou Dehmar SARL.

Bertrand Burgalat - DR

Bertrand Burgalat est de retour avec un nouvel album, « Toutes directions », dans lequel il explore justement de nombreuses directions musicales. Nous avons donc été à la rencontre de cet orfèvre de la musique pour qu’il nous parle un peu de son processus créatif. Il nous expliquera pourquoi cet album a été enregistré dans les Pyrénées et pourquoi il a tant de mal à chanter ses propres textes, préférant s’entourer de nombreux auteurs. Il évoquera également son rapport à la scène et la difficulté qu’il rencontre pour imposer ses disques. Rencontre avec Bertrand Burgalat, artiste à la fois baroque et post-moderne, pour qui la création d’une chanson est un jeu…

IdolesMag : Qu’est-ce qui a été le point de départ de ce nouveau projet « Toutes Directions » ?

Bertrand Burgalat : À chaque fois, je commence à faire des chansons, parfois en pensant à moi, parfois en pensant à d’autres personnes… Au bout d’un moment, il y a une cohérence qui se fait et à ce moment-là, je me dis qu’il faut repartir sur un projet. Vous savez, je fais des choses qui généralement sont plutôt confidentielles. Donc après, la seule impulsion vient de mon désir de faire les choses. Je n’ai jamais rencontré de gens dans les magasins qui me disent « Quand est-ce que vous sortez un nouvel album ? » Donc, finalement, il faut que je me motive moi-même. Et la seule motivation, ça peut être le plaisir de faire des choses et d’avoir l’impression de ne pas les faire de la même façon. Ce n’est pas difficile de se motiver parce que c’est toujours un plaisir de faire de la musique. Il faut arriver à trouver une façon pour que ce soit une joie, que je n’aie pas l’impression de faire quelque chose que j’ai déjà fait.

Vous avez créé et enregistré ce disque en grande partie dans les Pyrénées.

Oui. Disons que je l’ai composé un peu partout, un peu comme ça venait. À part les cordes qu’on a enregistrées à Paris, tout le reste a été fait dans les Pyrénées.

Pourquoi les Pyrénées ?

Parce que j’ai installé tout mon matériel là-bas. C’est une région que je connais bien depuis l’enfance. J’ai installé toutes mes affaires là-bas en pensant m’y installer une bonne partie de l’année en ermite. Et ça ne se passe pas exactement comme prévu !... Finalement, j’ai plus de sérénité et de tranquillité quand je suis à Paris… (rires)

Bertrand Burgalat, Toutes DirectionsQuand on écoute vos productions, elles sont toujours hyper travaillées.

En fait, j’ai tendance à voir un morceau comme une grille de mots-croisés. C’est-à-dire qu’avant même qu’il soit écrit, pour moi, il existe. Je crois que le travail de studio vise à chercher une solution. C’est un peu comme un jeu. Pour moi, il y a un moment où le morceau est là, où les choses me paraissent justes. On ne peut pas dire qu’elles soient parfaites, parce que je ne suis pas perfectionniste. Mais il y a une idée de justesse. Ce que je fais, c’est un mélange d’improvisation, de choses assez spontanées, et après d’élagage. J’enlève beaucoup de choses. Tout ce qui, justement, ne correspond pas à ce que je pouvais avoir en tête. Et en même temps, en studio, pour que ça reste un peu fluide, il faut que ce soit comme un jeu. C’est-à-dire que je n’arrive pas en studio avec un truc en me disant « ça va être comme ça et pas autrement », même si inconsciemment, je vais essayer d’exprimer un sentiment ou une couleur. Ça reste assez ouvert. C’est là où le jeu est amusant. Il faut trouver la ligne médiane entre ce côté improvisé et un peu accidentel parfois, et ce qui est très écrit. Il faut faire attention à ne pas sombrer dans un truc trop narcissique, un peu complaisant. Et en même temps, il y a tout de même des choses qui sont très écrites. Ce qu’il y a de très écrit, ce sont les canevas déjà. Les accords et les mélodies, c’est assez précis. Les cordes aussi. Elles sont écrites sur partition, donc bien sûr, c’est prémédité. Mais après, sur un disque comme celui-ci, j’essaye de faire en sorte que les choses restent concises quand même. Parce que parfois, j’ai tendance à faire des… et c’est un plaisir… des espèces de mille feuilles dans lesquels on peut entendre des choses qui ne sont pas forcément au premier plan. J’aime beaucoup jouer avec ça, parce que j’aime moi-même être à nouveau surpris quand je réécoute un disque. Donc, ici, j’ai essayé de garder ça, et en même temps de le rendre assez direct. En tout cas plus direct que ce que j’ai l’habitude de faire parfois.

Avez-vous une idée précise d’où vous voulez aller quand vous entrez en studio ?

Oui, quand même. Mais ça dépend des morceaux. J’ai un peu changé de méthode cette fois-ci, mais essentiellement pour des raisons de matériel. Pour moi, il y a d’abord la composition. J’ai pu faire des morceaux qui étaient pratiquement composés en studio. Ce sont des morceaux un peu hypnotiques, un peu psychédéliques. Mais en général, quand il s’agit d’une chanson, le canevas, c’est la composition elle-même, au piano ou sur un autre instrument. C’est très écrit, c’est très précis. Avant, je ne faisais pas de maquette. C’est-à-dire que j’enregistrais en même temps que je créais le morceau. Avec peut-être parfois des approximations, parce que c’était le premier jet et qu’il devenait vraiment la version définitive. Maintenant, j’ai tendance à faire parfois un peu plus de maquettes, mais après, je reste très fluide. Il y a des choses qui viennent spontanément dans la première maquette par exemple sur la mélodie de voix. Quand j’improvise la ligne de voix, il y a des choses qu’on ne retrouve pas la deuxième fois, et donc, ça en général, je le garde. Et vraiment, là-dessus, je n’ai pas de méthode, même s’il m’arrive souvent de procéder de la même façon. J’aime bien de temps en temps changer un peu les règles. C’est une façon de ne pas tourner en rond, de ne pas refaire la même chose de la même façon. Quand je compose au piano, souvent j’aime bien jouer la partie écrite pour la main droite avec la main gauche et inversement, parce que ça m’oblige à ne pas être toujours dans les même automatismes, et qu’au bout d’un moment, on harmonise tout un peu de la même façon. Donc voilà, j’essaye un peu de changer légèrement les règles pour qu’à chaque fois, je n’ai pas l’impression de répéter quelque chose que j’aurais déjà fait. Et en même temps, je ne veux pas à chaque projet, à chaque disque, changer ce que j’essaye de faire et d’exprimer. Il faut être fidèle à soi-même tout de même.

J’ai lu dans votre bio que vous aviez joué la quasi-totalité des instruments.

Oui, presque tout. Je n’ai pas fait les batteries et les guitares rythmiques, mais le reste, j’essaye de tout jouer.

Bertrand Burgalat - DR

Est-ce une façon de rester seul maître de votre projet ?

C’est toujours une façon de contourner un peu les difficultés plutôt que de s’en plaindre. Les transformer d’une façon un peu plus positive. C’est-à-dire que j’ai été très souvent amené à jouer les choses par moi-même souvent par manque de moyens. Et finalement, ça peut donner parfois une certaine identité. C’est moins rigoureux que si ça avait été joué par quelqu’un de plus chevronné pour l’instrument en question. Mais il ne faut pas aller trop loin non plus dans l’approximation. Ça me permet aussi de chercher dans les couleurs. J’aime bien utiliser plusieurs instruments qui jouent la même chose pour essayer de créer une texture particulière. Si par exemple pour une mélodie je la joue à la fois au marimba et à la guitare, je ne vais pas appeler quelqu’un pour jouer au marimba et finalement me rendre compte que c’était mieux sans… (rires) Sur un disque comme celui-ci, ce serait impossible financièrement. Donc, je tâtonne, je cherche des choses. Ce qu’on aurait tendance à faire avec l’ordinateur, j’essaye de le faire directement avec des instruments parce que j’essaye de chercher mes couleurs comme ça. Et le fait de faire les choses par soi-même, en dehors de la pression financière, sur un plan créatif, ça donne moins d’angoisses, on peut plus essayer des choses sans avoir peur que ça n’aille pas. Ça permet un peu de chercher des arrangements…

Vous avez dit récemment « Le défi technique, aujourd’hui, n’est plus que la musique soit forte mais qu’elle respire ». Pouvez-vous un peu développer l’idée ?

Bien sûr ! Ce que je veux dire c’est que… Je trouve qu’on a tort avec le numérique d’essayer de calquer les méthodes de production et d’enregistrement qu’on pouvait avoir avec l’analogique. Chaque monde a ses qualités et ses défauts, et le numérique a aussi des qualités. Et sa principale qualité, c’est qu’il n’y a pas de souffle. Donc, avant, quand on enregistrait sur une bande, on était obsédé par le niveau sonore parce que plus on enregistrait fort, plus on couvrait le bruit de fond. Aujourd’hui on n’a plus ce problème, mais les gens restent obsédés par le niveau d’entrée. Donc, ils enregistrent en compressant énormément, ils mixent en recompressant, ils masterisent en compressant. Et bizarrement, plus on compresse, plus on écrase, et finalement moins la musique est forte et moins il y a de dynamique. Et donc, il faut arriver à faire quelque chose qui ait à la fois une certaine nervosité dans le son, mais sans tomber dans le piège de la compression. C’est un piège récent qui ne durera pas longtemps parce que quand les gens vont s’en rendre compte, ils vont un peu décompresser la musique. Et je trouve qu’on a cette chance formidable avec le numérique, c’est que justement on a une plage dynamique énorme. C’est-à-dire qu’entre les silences et les moments très forts, il y a une marge beaucoup plus importante qu’en analogique. Mais on ne l’utilise pas, au contraire, puisque comme les gens sont obsédés à ce que ça sonne bien. Et finalement, le son régresse. Ce n’est pas à cause de la technique elle-même, mais de l’utilisation qu’on en fait.

Bertrand Burgalat - DR

Comment travaillez-vous avec vos auteurs ?

Il y a des morceaux sur lesquels une ligne mélodique me vient directement. Et à ce moment-là, je demande à mes auteurs d’écrire quelque chose dessus. Mais il arrive aussi qu’un auteur m’envoie un texte et que je compose quelque chose tout de suite dessus. Et puis, il arrive aussi qu’on tâtonne et qu’il y ait énormément d’aller-retour soit sur le sens soit sur la musicalité du texte. Sur un disque comme celui-ci, il y a eu beaucoup d’aller-retour avec les auteurs. Par exemple « Voyage sans retour », ça a été fait à partir du texte, « Sentinelle mathématique », c’est l’inverse. C’est-à-dire que c’est un morceau sur lequel plein d’auteurs se sont cassé les dents. « Très grand tourisme », j’avais fait une mélodie, et l’ami qui avait écrit le texte m’avait dit qu’il l’avait fait sur la mélodie. Je me suis rendu compte après coup qu’il ne l’avait pas du tout prise en compte. Comme j’aimais beaucoup le texte, j’ai changé la mélodie pour ne pas toucher au texte. « Bardot’s Dance », ça a été fait à partir du texte. « La rose de sang », j’avais fait la mélodie avant le texte. « Réveil en voiture », on a fait à peu près les deux en même temps. « Dubaï my love », je l’ai fait à partir du texte. « Berceuse », j’ai fait la mélodie avant… Comme vous le voyez, ça alterne sur les morceaux. Ce n’est pas la même façon de travailler. Je pense que c’est plus mélodique quand je pars du texte. Remarquez je ne sais pas finalement… Parce qu’il y a des morceaux qui ont des mélodies bien précises et qui sont pas mal… C’est peut-être en tout cas plus concis quand je pars du texte. Par exemple sur « Sous les Colombes de Granit », je suis vraiment parti du texte, mais celui-ci était plus un brouillon de texte qui n’était pas très régulier. Et en même temps, c’était cette irrégularité dans le texte que je voulais garder finalement. C’était quelque chose de moins prévisible qu’un texte avec le même nombre de pieds.

Vous n’avez jamais été franchement à l’aise avec le fait de chanter vos propres textes. Pourquoi ?

Eh bien, sur cet album, il y avait des choses que j’avais envie de dire, mais chaque fois que j’essayais de les écrire moi-même, je trouvais ça impudique. Ou du moins, je pensais que ça aurait pu l’être. Alors que si quelqu’un écrit la même chose et que je ne suis qu’interprète, je n’ai absolument pas cette peur. Oui, si je chante mes propres textes, j’ai peur que ce soit impudique, que ce soit nombriliste… J’aimerais parler de phénomènes de société, mais je ne sais pas l’évoquer d’une façon qui ne soit pas lourde. C’est pour ça qu’un texte comme « Double Peine », je le trouve formidable. Mais je n’ai aucun regret de ne pas écrire. Ça me permet certainement de dire des choses paradoxalement plus personnelles. Et que les choses soient personnelles ou non, ça n’a d’intérêt que pour moi qu’il y ait des choses que je puisse revendiquer. En tant qu’auditeur, quand j’écoute « Ne me quitte pas », je ne me demande pas si Jacques Brel s’est fait ou non quitter par sa femme. C’est à partir du moment où on ne se pose pas cette question que c’est gagné de toute façon. Je ne sais pas pourquoi j’ai un blocage sur l’écriture. Mais c’est un blocage heureux car il me donne l’occasion de travailler avec des personnes que j’admire et que j’aime beaucoup. Je trouve ce travail à quatre mains très gratifiant. Il y a des gens qui font les choses eux-mêmes, et je trouve ça très bien. Mais dans mon cas, cette collaboration avec des auteurs m’est extrêmement agréable parce que j’ai la chance de travailler avec des gens pour qui j’ai beaucoup de respect et d’admiration. Un disque comme celui-ci, c’est aussi un hommage à mes auteurs. C’est une façon de montrer leur travail. Et le fait que tous ces textes d’auteurs différents cohabitent les uns avec les autres, c’est aussi une façon de mettre leur travail en valeur et de montrer la singularité de chacun.

Bertrand Burgalat - DR

Vous n’êtes jamais beaucoup monté sur scène… Quel est votre rapport à la scène ?

Mon rapport à la scène est… (rires) Vous savez, j’aime jouer. J’aime vraiment jouer, en revanche je n’ai pas très confiance en moi. Quand je chante une chanson, je me dis que je ne suis pas chanteur, je me demande pourquoi je chante. Si je suis devant un public, je ne suis pas à l’aise. Dès que j’arrive à la dernière strophe du morceau, je me dis que les gens doivent s’emmerder. Je ne vois pas très bien, alors je ne sais pas du tout comment réagit le public. J’ai peur de regarder les gens, donc en général, je vais bâcler la fin du morceau… Et en même temps, je trouve ça très agréable, de jouer. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui… il y a des gens qui font des concerts pour gagner de l’argent, et je trouve ça tout à fait respectable. Malheureusement, je ne suis pas dans cette catégorie-là parce que les concerts qu’on fait, on a du mal à les mettre sur pied. Et puis, vous savez, je ne suis pas un artiste en développement. Je pense que mon développement est terminé. Donc, je ne me vois pas dire « On va faire un concert à tel endroit parce qu’on va vendre 30 disques après ». On ne peut pas faire ça dans mon cas aujourd’hui. Il faut le faire vraiment par plaisir de jouer, de faire des rencontres. Et ça, c’est très agréable. Mais s’il n’y a pas la possibilité de préparer un peu la scène, c’est vrai que je suis un peu réticent. Donc, là, je réfléchis. Je ne suis pas du tout hostile à faire des concerts avec cet album, mais j’aimerais voir un peu comment, sans faire ma chochotte et ma diva, l’album va être reçu. Il faudrait que cet album suscite des réactions ou qu’on passe sur des radios sur lesquelles on ne passait pas avant, pour que ce soit marrant aussi pour le public, qu’on puisse faire des choses différentes de ce que j’ai déjà fait. Ne pas juste répéter trois jours puis partir en tournée. Même pour le public, ce serait bien, il faut le respecter. Sans ça, je ne suis pas quelqu’un de fermé. Je suis toujours un peu réticent là-dessus parce que j’ai 48 ans et je veux garder du goût et de l’appétit pour la musique. Et pour ça, il faut continuer à faire les choses avec plaisir. J’essaye d’éviter au maximum ce qui pourrait faire que je perde cette joie de faire de la musique. C’est pour ça que je passe toujours par des phases, non pas de découragement, mais peut-être… En même temps cette frustration, je pense qu’elle est intéressante parce qu’après, quand je me retrouve en studio, ça me fait plaisir. Vous savez, je ne passe pas ma vie en studio, la plupart du temps, je me bats pour que les disques sortent. Mais finalement c’est pas mal, parce que quand je rentre en studio, je retrouve le plaisir d’enregistrer et de faire des choses, un plaisir que je n’aurais peut-être pas si j’y étais tous les jours… Parce que pour un musicien, la tentation, c’est d’être en studio du matin au soir. Mais on a tellement de mal à sortir nos projets qu’on ne peut pas non plus sortir album sur album. J’ai des chansons pour le faire. Ce n’est pas le problème. Mais ça me pose plus un problème d’énergie, de trouver la force de faire les choses, et les moyens aussi, que de me dire que je n’ai pas d’idée.

Propos recueillis par IdolesMag le 8 mars 2012.








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