Interview de Les Grandes Bouches

Propos recueillis par IdolesMag.com le 06/02/2012.
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Les Grandes Bouches © Shen2

Les Grandes Bouches ont sorti en fin d’année leur nouvel album, « Le Bal Républicain », un album composé de chants de lutte, sur fond de musique de bal (polka, fox trot, charleston, etc…) Nous avons rencontré Philippe Dutheil afin qu’il nous parle de la genèse de ce nouvel album et du travail d’harmonie vocale qui est fait au sein des Grandes Bouches. Il évoquera également le label qu’ils ont créé, « Chants d’Action », sa vision du métier et nous expliquera pourquoi il ne comprend pas les artistes qui, en tant de crise comme nous la vivons, chantent autre chose que des chansons engagées.

IdolesMag : Peux-tu me dire dans les grandes lignes dans quelles circonstances les Grandes Bouches se sont formées ?

Philippe Dutheil des Grandes Bouches : C’est assez simple. On est issus d’un collectif toulousain qu’on avait formé avec des gars de Zebda et qui s’appelait « Motivé-e-s ». On a fait un disque qui a eu un certain retentissement dans les manifestations et autres. Et puis, il y en avait toujours trois à la fin des concerts qui prenaient plaisir à chanter et faire des harmonies dans les loges, etc… Quand on a plus ou moins arrêté « Motivé-e-s »… enfin, il n’y a jamais eu d’arrêt puisqu’il s’agissait d’un collectif… on s’est dit que ce plaisir qu’on avait à chanter ensemble, on allait le continuer au sein d’un groupe qui s’est appelé « Les Grandes Bouches ». La réalité des « Grandes Bouches », c’est avant tout un trio vocal. C’est la base de notre travail, le mélange des voix et les harmonies vocales. Et ce n’est pas parce que tu vas prendre trois chanteurs qui chantent, entre guillemets, « très bien », ou qui vont avoir trois belles voix, que ça va marcher obligatoirement. Le trio vocal, c’est une magie. Ce sont trois voix qui marchent bien ensemble. Ce n’est pas tout à fait pareil que trois chanteurs mis côte à côte. On a tout de suite senti ce plaisir quand on mélangeait nos voix. On a décidé d’en faire un groupe. Et là, on a mis le doigt dans un engrenage qu’on ne connaissait pas parce que en fait, c’est un sacré boulot que de travailler l’harmonie vocale et le trio vocal. C’est un métier quasi d’artisan, qui t’oblige à travailler constamment.

Tout ce qui est vocal, vous le travaillez au quotidien.

Ah oui. C’est vraiment le truc. Un chanteur peut vivre sa vie et chanter occasionnellement. Nous, non. On est obligés de chanter ensemble constamment pour se mettre au point. C’est l’ensemble qui chante ensemble comme l’a dit joliment Ernest Pignon Ernest dans un texte qu’il nous a offert. On a la nécessité technique de bosser les harmonies, il faut les créer, il faut les trouver, il faut les apprendre. Puis après, il faut les chanter ensemble. C’est-à-dire qu’au niveau de l’interprétation, il faut qu’elle soit commune. Quand je chante en solo, je peux me dire « tiens, je vais chanter un peu derrière ou un peu devant à ce moment-là, je vais changer tel mot », ou des choses comme ça. Ça, en trio vocal, ce n’est pas possible. Parce que d’un seul coup les autres te regardent et te demandent ce que tu fais. Ce n’est pas prévu. Il y a un travail de groupe qui est obligatoire. Et ça, c’est du travail au quotidien.

Les Grandes Bouches, Le Bal RépublicainPrésente-moi un peu les autres membres du groupe.

Il y a Anne-Laure qui s’occupe de tout ce qui est rythmique et percussions et Rémi, qui est le guitariste, qui s’occupe des cordes et de la musique globalement. C’est un excellent guitariste qui est un peu le fond de jeu musical des Grandes Bouches parce que sur certains spectacles, on est juste guitare-trois voix. C’est donc lui qui s’occupe de toute la musique.

Tu écris les textes.

Oui, j’en commets une bonne partie… Quand on ne nous les offre pas ! Il y a des gens comme Magyd Cherfi [Zebda] qui nous ont offert de pures perles.

Discutes-tu avec les autres membres du groupe pendant la phase d’écriture ou bien amènes-tu tes textes quand ils sont terminés ? Y a-t-il aussi un travail collectif au niveau des textes ?

Non, très honnêtement, non. L’écriture est un vrai travail solo. L’écriture à quatre mains, voire à six mains, je ne saurais comment procéder. Autant pour la production musicale et les arrangements, c’est une évidence, autant pour l’écriture des mots et du sens, c’est vraiment un travail qui m’est très personnel et que je propose aux autres. À force, je sais très bien dans quel cadre et quel genre de textes je peux écrire. Donc, généralement, les textes sont acceptés, ils passent l’examen.

Bosses-tu sur les textes après avoir travaillé une mélodie avec le groupe, ou inversement ?

La règle, c’est qu’il n’y a pas de règle. Ça vient comme ça peut. Une fois de plus, je te le répète, notre métier s’apparente à un travail d’artisan. On fait comme on peut. Notre truc, c’est qu’on est facteurs de chansons. C’est-à-dire qu’on est fabricants de chansons. Parfois, c’est un mot ou une phrase qui te prend la tête pendant des jours. Des fois, c ‘est une petite mélodie. D’autres fois, ce sont des choses pas du tout comme ça, c’est un texte qui vient directement. Sur certaines chansons des Grandes Bouches, on a fait quatre à cinq versions différentes du morceau. Une folk, une reggae… parce qu’on croit que c’est une bonne idée, et puis en la réécoutant deux jours plus tard, on se dit que ça ne vaut rien. C’est vraiment un métier artisanal, il n’y a pas de règle, simplement un savoir-faire qui arrive au bout d’un moment. Au même titre qu’un menuisier, d’ailleurs. Il y a ce même type de rapport quotidien avec  une matière. Nous, notre matière, ce sont les notes et les mots et on fait avec. Et on se débrouille au mieux.

Quand est venue l’idée du « Bal Républicain » ?

Comme on vient du collectif « Motivé-e-s », les Grandes Bouches ont toujours eu un propos humaniste. Mais là, c’est vrai qu’on a eu envie d’appuyer un peu plus notre propos en soutenant une usine qui s’appelle « La Molex », qui a donné un des premiers morceaux de l’album. Et c’est vrai que, puisque c’est moi qui écris la majorité des textes, j’ai eu envie de revenir à des chants de lutte. Les chants de lutte évoquent toujours de manière très précise ce qu’il se passe, et de manière journalistique. Quand tu regardes Mandrin, ce n’est pas pour rien que sur l’album on a repris « La complainte de Mandrin », c’est parce que, si tu veux avoir une image assez simple et assez précise de la fin du règne de Louis XV, lis « La complainte de Mandrin ». Là, tu as un petit article de journal sur la fin du règne de Louis XV. Les chants de luttes ont toujours été quelque chose d’assez journalistique. Ils disent le monde tel qu’on le voit, et c’est la fierté des artistes que de le faire. En tant qu’artiste, c’est une fierté de se lancer et de dire le monde tel qu’on le voit en ouvrant notre fenêtre ! Il me semble que la variété française depuis quelques années se complait dans une autocensure et une superficialité qui moi, personnellement, me saoule. Je trouve assez lamentable que des artistes ne prennent pas parti par rapport au monde tel qu’on est en train de le vivre. Nous sommes en train de vivre une période historique. Dans 50 ans, on parlera encore de la crise 2007-2010. Comme on parle de la crise de 29. N’avoir à dire que des choses sur son nombril en cette période me parait un peu court.

Les Grandes Bouches © Shen2

Ne penses-tu pas que si tous les artistes avaient des propos engagés et ne chantaient que des chansons sur la crise, ça plomberait un peu l’ambiance aussi ? Les gens ont besoin aussi de s’évader grâce à des chansons, non ?

Ouais… [Philippe n’est pas convaincu] mais je ne sais pas comment te le dire, tout ça, c’est une histoire de période. Nous, on avait fait une chanson sur un de nos premiers albums qui disait « dès que reviendront les beaux jours, on vous chantera des chansons d’amour ». Ça veut dire que quand ça ira mieux, moi aussi je m’y mettrai… Attention, j’adore les chansons d’amour, j’en suis client et j’aimerais en faire, mais la période ne s’y prête pas. Le monde tel qu’on est en train de nous le donner ne nous convient pas. Pour aller plus loin dans l’analyse et dépasser le côté purement journalistique, il y a des penseurs comme Chomsky qui a défini les dix règles pour dominer un peuple. Or, une de ces règles, c’est faire croire que la médiocrité est une valeur cardinale. Aujourd’hui, on fait croire aux gens qu’être médiocre et superficiel, c’est génial. Et là, quand tu lis ça, tu as tout le programme de certaines chaînes de télévision et d’une certaine variété qui, globalement, va te faire croire que si à 50 ans, tu n’as pas de Rolex, tu es un naze. C’est toute cette manière de concevoir et penser le monde qui est, je pense très dangereuse. Nous on préfère dire notre désaccord. Au moins, nous on l’a dit. Après, les autres se positionnent comme ils veulent par rapport à ça. D’un côté, on ne peut pas trouver que l’état du monde est catastrophique et en tant qu’artiste ne pas en parler. Moi, j’ai une chance incroyable. Il y a des tas de gens qui n’ont que leur rage et on ne les écoute jamais. Moi, je monte sur scène et il y a 200, 500 ou 1000 personnes qui m’écoutent. Donc, tu t’imagines, je te dis des choses et tu vas les retranscrire sur internet. Tu te rends compte du poids ? Alors, derrière la légèreté de notre musique, parce qu’il faut en parler aussi, il faut qu’il y ait un peu de sens, sinon, c’est la honte. La honte vis-à-vis des gens à qui on dénie le droit de parler. Je me sentirais mal de ne pas mettre au moins un peu de sens dans mes paroles. En particulier dans cet album-là, où on a été vers quelque chose de réellement engagé.

Dans l’album on retrouve un fox trot, une marche, une polka, un charleston,… était-ce une idée de départ de mélanger tous ces styles ?

C’est l’idée-même. C’est le bal. Alors bien évidemment, ce n’est pas de la baloche, c’est un vrai bal. Le titre, « Le Bal Républicain », dit tout. Parce que dans le côté bal, il y a également le côté « on n’est pas là pour vous saouler ». On n’est pas là pour être pompeux et pour faire chier avec des accords Mi majeur ou La mineur comme les chansons engagées l’ont été pendant longtemps, mal jouées, mal interprétées, sans swing, … Non. Moi, je suis un musicien. J’adore faire des chansons qui swinguent et qui donnent la pêche. J’espère qu’on y est arrivé. J’espère que quand on écoute le disque, on n’en ressort pas dépité. Et vraiment les retours qu’on en a, et du disque et des concerts, ce sont les gens qui trouvent qu’on devrait être remboursés par la sécu. On répond vraiment à notre propos si on en arrive là. Et le disque va dans ce sens-là. Ce disque peut mettre un peu les boules, mais il ne fout pas le blues. La musique est là pour mettre le feu.

Heureusement…

Nous, on le sait bien en tant qu’artisan de chansons : il ne faut jamais surjouer le texte. Un texte qui plombe, il ne faut surtout pas mettre une musique qui plombe dessus. Le texte se suffit à lui-même. Le texte « La Molex » est une tarentelle. C’est-à-dire une des chansons les plus joyeuses de l’album. on parle de 208 personnes et familles qui ont été mises sur le carreau. C’est de ça dont on parle. Ce sont des gens qui se retrouvent sans boulot et en galère. On ne va pas ajouter à ça une musique triste. Non. On a mis une tarentelle super joyeuse parce qu’en même temps, ces gens-là sont encore en lutte et en veulent. Je trouve que c’est très beau cette image : dire qu’il n’y a rien de négatif, rien de perdu, c’est une lutte. Ce sont des gens qui sont debout et vivants.

Les Grandes Bouches © Shen2

Vous avez créé votre propre label, « Chants d’action », où vous gérez le côté artistique et commercial.

Oh…  c’est un label très peu commercial en fait. C’est surtout un label qui aide. On a mutualisé des savoirs que nous avions. On fait des disques depuis très longtemps. Et en fait, on aide les gens avec qui on travaille, à fabriquer des disques dans les meilleures conditions et au meilleur prix. C’est vraiment pas commercial et c’est surtout, là aussi, engagé. Là on parle de notre métier, la mort du disque et des maisons de disques, je dis « tant mieux ! » Les maisons de disques rackettent les artistes depuis des années. C’est du vol. Et quelque part, que ces gens-là s’effondrent aujourd’hui, c’est logique. Un jeune artiste touche 7 à 8% du prix hors taxe de vente du disque. Aujourd’hui, avec tous les moyens numériques mis à notre disposition, le studio coûte beaucoup moins cher. Mais par contre, l’industrie du disque est restée dans cette vieille manière de tenir les artistes.  On est toujours un peu à l’époque des baladins où les Seigneurs lançaient quelques os à ronger… C’est fou. Alors, on ne peut pas faire un album comme « Le Bal Républicain » où on dit du mal de la finance mondiale, du mal des gens qui foutent les Molex dehors… et en même temps ne pas voir que devant notre porte, dans notre propre métier, c’est exactement les mêmes ressorts qui sont employés. Donc, c’était en même temps justifié et une obligation, que de créer notre label « Chants d’Action ». Ce label n’a aucune envie de devenir un label qui va gagner de l’argent. Ce n’est pas le but. C’est juste montrer aux gens avec qui on travaille et aux gens qui veulent bien voir ce label, qu’on peut faire de très bons disques dans des conditions fantastiques avec peu de moyens. On est très fiers que notre « Bal Républicain », qui est en écoute actuellement à France Inter, tienne dragée haute aux productions des grosses maisons de disques. Les programmateurs trouvent que ça sonne super bien. Alors que c’est fait à Toulouse, que c’est fait dans des conditions modestes mais pas médiocres. Et ça, c’est intéressant. C’est une avancée intéressante dans notre métier. C’est une proposition nouvelle : non, on n’a pas obligatoirement besoin des maisons de disques. Nous, nos disques se vendent très bien. On fait la musique qu’on veut, avec les invités qu’on veut, dans de très bonnes conditions. C’est le bonheur.

Quand vous créez vos chansons, pensez-vous directement scène ?

Oui. Parce que nous sommes un groupe de scène avant toute chose. On a des copains qui sont vraiment des fabricants de chansons de studio qui ont un talent fou. Je pense à Art Mengo ou des gens comme ça. Nous, on vit par la scène. La chanson, on l’imagine très rapidement avec des gens devant.

Les Grandes Bouches - DR

Pour parler de choses peut-être un peu plus légères… Avais-tu des idoles quand tu étais ado ?

Oh oui !

Qui était-ce ?

Mes premières idoles sont des disques que nous avions chourés au grand-frère d’un copain. Lui était fan de musique noire américaine. J’avais 7/8 ans et j’écoutais Otis Redding et Ike & Tina Turner. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de disques. On n’avait pas le choix qu’on peut avoir maintenant sur internet. Nous n’avions que ces deux disques. J’ai été élevé à ça. Pendant très longtemps, j’ai cru que la musique se résumait à ça. Il aura fallu attendre les années post-punk pour se rendre compte qu’il y avait d’autres choses. J’ai vraiment été élevé à la musique noire américaine. Ma première idole, ça a été Otis Redding. C’est la première fois où j’ai pris une beigne en écoutant sa voix. Quelle voix ! Je voulais faire Otis Redding plus tard !

C’est lui qui t’a donné envie de chanter.

Tout à fait. Et quelqu’un d’autre, au même âge. Et là, c’est parce que je l’écoutais à la radio. C’est Nougaro. Grâce à lui, je me suis aperçu de ce qu’était le swing. Ce que je trouvais gai, c’étaient les musiques qui swinguaient. Ça me mettait heureux. Nougaro et Otis Redding, il n’y a pas pour moi antinomie. Il y a une base commune à ces deux grands-pères que je me suis fabriqués, c’est le swing, le swing vocal. Et comme par hasard, quelques années après, je suis dans un groupe où on chante beaucoup et où on s’intéresse vraiment aux harmonies jazz et swing. Donc, tu vois, ta question peut paraître un peu légère et pourtant, je m’aperçois que ça renvoie à des choses très profondes qui expliquent ce que je suis en train de faire aujourd’hui.

Propos recueillis par IdolesMag le 6 février 2012.









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