Interview de James Delleck
Propos recueillis par IdolesMag.com le 17/10/2011. © Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag et/ou Dehmar SARL.
Après un premier EP « Acouphène » en 2002 et un premier album « Le Cri du Papillon » en 2007, James Delleck revient avec « L’Impoli » qui sonne un peu moins rap et un peu plus pop sur certains morceaux. Au cours de cette interview, il reviendra sur la création de « L’Impoli », qui a mis un peu de temps à voir le jour, il s’expliquera aussi sur certaines chansons qui ont défrayé la chronique sur le net (« T’as pas d’papa » et « Dieu est un chanteur de pop »), alors qu’il n’a voulu choquer personne, mais juste traiter certains sujets avec un peu de cynisme… Rencontre avec un dandy décalé.
IdolesMag : Ton nouvel album « L’Impoli » vient de sortir, dans quel état d’esprit es-tu ?
James Delleck : Bien… soulagé, en fait ! Ça fait déjà un bon moment que j’attends qu’il sorte.
Tu l’as enregistré il y a deux ans.
Oui. Il y a eu des retards et des reports. Enfin, il sort, et ça soulage !
Pourquoi a-t-il mis autant de temps à sortir cet « Impoli » ?
Il y a deux choses. Premièrement la conception de l’album m’a pris plus de temps parce que je n’ai pas été dans le même état d’esprit que dans mes albums précédents. Dans la conception-même, étant donné que je suis principalement hip hop/électro, je travaille plutôt sur les rythmiques. Là, j’ai tout de même fait un sérieux travail sur les mélodies, les gimmicks. Donc, tout ceci m’a pris plus de temps parce que ce n’est pas naturel chez moi. Il a fallu que je me fasse un peu d’auto-flagellation pour arriver à me sortir de mes acquis. Donc, ceci a déjà pris un peu plus de temps. Deuxièmement, il y a eu un autre souci auquel je n’ai rien à voir et qui est complètement mécanique : le label s’est engorgé. Je me suis retrouvé avec plein de sorties différentes et il a fallu prendre son ticket pour attendre son tour.
Si on excepte cette période d’attente, qu’est-ce qui t’a donné le déclic pour la création ?
C’est arrivé à la fin de la tournée qui a suivi « Le Cri du Papillon » [son précédent album]. J’étais sur la tournée « Klub des 7 » en parallèle. Il faut savoir qu’en règle générale, je fais toujours deux choses à la fois : des albums collectifs et des albums solos. Vu le temps que mettent les choses à se mettre en place, c’est bien d’avoir deux projets en même temps. Et donc à la fin de la tournée du « Cri du Papillon », je me suis aperçu que le temps avait filé et que j’avais pris un énorme retard… Là, ça m’a fait un déclic « Ah d’accord, il est temps ! » Je me suis très clairement mis au travail, comme un bon petit soldat.
Es-tu un gros bosseur ?
Oui. En fait, je crois que je suis un gros bosseur. Je suis assez perfectionniste, pour ne pas dire maniaque. Et dans ce sens, tant que ça ne va pas pile poil dans la direction que je veux et avec le décalage que je veux, je ne lâche pas l’affaire. C’est assez compliqué. Donc, forcément, tout me prend pas mal de temps. Je ne sais pas combien de temps mettent les autres. En tout cas, ce que je sais c’est qu’il n’y a ni bonne ni mauvaise recette pour faire un bon morceau ou un mauvais. Il y a des morceaux très bons qui peuvent se faire très très vite et des morceaux très mauvais qui peuvent se faire très très vite aussi. Donc, je n’ai pas de technique.
Pourquoi as-tu appelé ton album « L’Impoli » ?
Oh… Je crois que c’est un peu un lieu commun de dire ça, mais le monde qui m’entoure ne me donne pas l’envie d’être poli. J’ai l’impression d’engager avec moi dans cette croisade beaucoup de gens qui vivent les mêmes choses au quotidien et qui ont le même sentiment. Dans un état général, j’espère sincèrement qu’on est à la fin d’un cycle. Je sais qu’on est encore en plein dedans, mais il est clair que le monde est de plus en plus violent, les administrations sont de plus en plus agressives. Et je crois que la société en règle générale (je ne vais pas dire le monde pour faire le poète maudit) est vraiment en agression totale avec le petit individu. Et il y a plusieurs façons de réagir à ça. Il y a ceux qui se taisent, se tairont et resteront comme ça. Ils subiront. Il y a les gens qui vont ouvrir leur gueule. Et il y a ceux qui vont péter un câble, qui vont tuer des gens et poser des bombes. Ils vont réagir de façon totalement disproportionnée avec la haine de ce qu’on leur a foutu sur le dos.

En parlant de réaction… Ta chanson « T’as pas d’papa » a soulevé la polémique sur le web !
Je vais te parler de « T’as pas d’papa », mais je pourrais aussi bien te parler de « Dieu est un chanteur de pop ». Je suis assez surpris de la réaction de certaines personnes, je te l’avoue. Quand j’ai écrit « T’as pas d’papa », je n’ai sincèrement pas eu l’impression de faire un morceau provoquant. J’ai compris par la suite qu’il l’était pour beaucoup de gens. Il y a deux façons d’exprimer le fait qu’on n’a pas eu de père, ce qui est mon cas. Soit, tu vas vers le truc très larmoyant « Oh la la… si tu avais été là, tu m’aurais aidé à me relever quand je suis tombé de roller… Oh que ça aurait été beau si on auvait fait la cuisine ensemble… » ou je ne sais quelle idée toute faite. Ça a été fait mille fois, et je n’avais pas envie de tomber dans cette mièvrerie-là. Donc, j’ai décidé d’aborder le thème de façon beaucoup plus cynique et d’auto-vanner l’enfant que j’étais. Expliqué comme ça… ça passe. Mais il se trouve que beaucoup de gens ont été choqués et n’ont pas compris ce morceau. On a eu beaucoup de vues sur le clip et beaucoup de commentaires aussi. Beaucoup de haine et de méchanceté, même provenant d’associations. Ce titre n’a pas été perçu comme j’aurais voulu qu’il le soit. C’est-à-dire qu’il faut le prendre avec le sourire et que ce n’est pas si grave que ça, et que ça ne constitue pas des gens anormaux. Et pour continuer mon laïus, je vais te parler de « Dieu est un chanteur de pop ». J’ai été aussi très étonné de l’écho qu’a pu donner ce morceau. Et ça va un peu dans le sens de ce dont on parlait tout à l’heure « aller en réaction contre », je suis très étonné que la société contemporaine en 2011 puisse être heurtée par des chansons et des points de vue que je ne trouve personnellement pas des plus provoquants. Je regarde « South Park », je trouve ça bien pire. « C’est arrivé près de chez vous » est bien plus cynique. « Groland » aussi. Je ne me sentais vraiment pas être dans une provoc outrancière en tout cas. Dans un cynisme assumé, oui. L’idée n’était pas « Vous allez en prendre plein la tronche un à un », ce n’était pas du tout le propos. Mais pas mal de gens l’ont mal pris…
Et toi, toutes ces réactions, comment les as-tu prises ?
Ça fait partie du jeu. C’est aussi l’évolution d’internet. Au début, c’était le domaine des graphistes et des geeks. Internet rassemblait les gens qui voulaient des infos sur tel ou tel sujet. Maintenant, ce n’est plus le cas. Quand tu regardes les forums, ils sont fréquentés par un tas de gens qui s’insultent, et mal en plus ! (rires) Quand tu regardes les commentaires sur les youtube ou iTunes, c’est aussi une bataille rangée. Ça fait partie du genre. Y accorder trop de crédit serait une connerie. Après, il faut en dégager les tendances et savoir faire le tri, comme avec tes amis, par exemple. Tes amis, tu les connais, tu sais que ça ou ça ne va pas leur plaire. Tu sais très bien que la tarte à la fraise, ça ne va pas le faire pour ton pote Julien… Internet, c’est un peu pareil, il faut essayer de jauger et de prendre ce qu’il faut prendre. J’entends par là, d’écouter quand il y a des réflexions et des critiques fondées. En général, ce n’est jamais très bien écrit ni très intelligent, n’est pas journaliste qui veut. Et internet a souvent fait croire aux gens que n’importe qui pouvait l’être ! (rires) Evidemment que ce n’est pas sur un message ou un email que je réagis, j’en dégage une généralité. C’est pour ça que je t’ai parlé en amont de cette espèce d’atmosphère qui m’avait moi, pour le coup, étonné quant à l’animosité qu’avaient pu déclencher « T’as pas d’papa » et « Dieu est un chanteur de pop ». On n’est pas dans la France de Pétain, mais il faut faire attention tout de même… les gens se crispent beaucoup. Les gens sont beaucoup plus critiques qu’il y a dix ans. Je le ressens vraiment.
Internet décuple tout, le bon comme le mauvais.
Tout est outrancièrement dégueulé. Et c’est à ça qu’il ne faut pas faire attention. Par contre, c’est le jeu d’internet, les gens se mettent tout de suite à critiquer. Il ne faut pas y porter trop d’attention ni d’intérêt. On peut tout de même en dégager une ligne directrice. Tout ça pour en revenir à ta question sur la réaction vis-à-vis de certaines chansons, je reste dans l’étonnement. Surtout qu’il n’y avait pas du tout d’envie de ma part de rentrer dans un exercice de polémiste. Parce que justement, être polémiste, c’est de la ringardise à mes yeux. Ce n’est vraiment pas mon but.
J’aimerais parler un peu du son de l’album, qui est très chaud, très organique.
Comme je te l’ai expliqué, j’ai pris beaucoup de temps pour la conception de cet album pour réussir à sortir de mes acquis, qui étaient électronique et programmation, pour leur amener justement un côté un peu plus acoustique, toutefois modéré et bridé, j’ai envie de dire. J’ai voulu essayer de prendre des petits ingrédients qui pouvaient m’aller. En fait, je programme et après on fait jouer un batteur, on a des instruments additionnels qui viennent se greffer. Là, j’ai d’ailleurs la chance d’avoir un quatuor. Et tout ça, au final, ça donne un trop plein sur chaque titre. Donc après, le travail de fourmi consiste à prendre les bonnes décisions et à savoir ce que je garde d’électronique, qu’est-ce qui donne un cachet et qu’est-ce que j’amène de vivant, de live et d’acoustique pour donner de la chaleur. Il faut garder tous les avantages sans les inconvénients, en fait. Pour mes prods, une musique totalement acoustique serait trop en décalage, donc, il faut une espèce de juste milieu. Et je prends comme un compliment que tu me dises que ça sonne « chaud », parce que c’est un challenge à l’heure des ordinateurs de faire une musique qui reste chaude.

L’album va-t-il vivre sur scène ?
J’y compte bien ! Au niveau organisation avec les reports de date de sortie, j’ai été dans l’incapacité totale de pouvoir monter des dates à la sortie de l’album. Donc, vu qu’on est des guerriers, on va se remettre là-dessus et courant 2012, on aura très certainement des dates pour défendre cet album de « L’Impoli »…
Tu prends un réel plaisir sur scène.
Pour être très clair, l’album n’est qu’un prétexte pour monter sur scène. S’il y avait un moyen d’être sur scène sans sortir d’album, je le ferais. La scène, c’est l’endroit où je me sens vivant, où tu as le retour direct des gens, où tu te plantes sur les morceaux, où les gens chantent à ta place, où il y a un mec dans la salle qui gueule parce que c’est son anniversaire… C’est ça la vie d’artiste en fait. Je le conçois comme ça.
J’ai lu dans une interview que tu as accordée il y a quelques temps que tu n’avais jamais lu aucun bouquin et que ta culture passait par l’image. Est-ce vrai ?
Oui, c’est totalement vrai. Quand je dis que je n’ai jamais lu un bouquin, c’est vraiment dans le sens premier du terme. Je n’ai jamais lu un bouquin de ma vie. À l’école, je copiais les fiches de lecture sur mes voisins. Je n’arrive pas encore, à l’heure actuelle, à me concentrer sur un bouquin plus de cinq pages. Après, mes yeux pleurent, j’ai mal au crâne et je décroche malgré le chef d’œuvre qui peut être dans mes mains. C’est dramatique. Donc, ma seule vraie petite culture passe par l’image. Et heureusement pour moi que je suis né à ce siècle-ci ! (rires) Parce que là nous sommes en plein dans une société d’images. J’ai le cinéma pour me nourrir, la télé et internet. C’est le diable incarné toutes ces choses-là, mais bien utilisées, je pense que ça peut construire de bons humains.
J’imagine que ça vient de ton rapport à l’image cette pochette d’album très graphique et très étudiée.
Oui, certainement. J’ai rarement eu le temps de m’attarder sur la pochette. J’ai plus souvent fait confiance à d’autres. Pour cet album-ci, j’ai pu en discuter bien en amont avec des graphistes et un photographe. Tout l’artwork d’une pochette, c’est quelque chose d’assez nouveau pour moi. Et là, je suis content, on n’a pas été à la va-vite et on n’a pas changé d’idée au dernier moment comme ça a pu m’arriver sur d’autres projets. Ça a été assez franc comme décision. Ça s’est fait avec une équipe de graphistes que je remercie encore, et je suis très content de cet artwork. Ce n’est jamais simple, c’est un peu un travail de publicitaire une pochette dans le fond… Il ne faut pas l’oublier. Ça doit décrire l’artiste, la musique et le ton de l’album. Donc voilà, on avait d’autres idées, mais on a choisi un dandy qui se prenait une grosse baffe et qui essayait de rester fier. C’est un peu le ton de l’album… Le dandy, c’est peut-être un peu de trop, mais en tout cas ça marche graphiquement ! (rires)
Elle reflète vraiment le contenu de l’album.
C’est en tout cas une équipe avec laquelle je retravaillerai très certainement. Ce sont des gens qui bossent aussi dans la pub. Une pochette ce n’est pas qu’un objet d’art, c’est aussi un objet de marketing. Quand les gens arrivent à faire l’amalgame de la musique et du tempérament de l’artiste, en utilisant bien évidemment quelques recettes qui fonctionnent, ça donne normalement un joli truc qui vieillira sans problème, je pense…
Je ne peux pas ne pas te demander qui étaient tes idoles quand tu étais ado…
Fan, fan, fan, la fan attitude, je ne l’ai jamais vraiment eue. Par contre, j’ai eu des idoles. Ça va te paraître convenu, mais j’avoue que j’étais un ado dans la banlieue sud, à Vitry, et mes idoles étaient des rappeurs. On écoutait Public Ennemy ou du rap New-Yorkais. Je pense très clairement que RedMan m’a donné envie de faire de la musique, ou en tout cas de rapper.

C’est venu assez vite cette envie de rapper ?
Oui, assez vite. C’est-à-dire que la culture hip hop est passée par la danse au début. On tournait sur nos têtes, etc… Mais dès qu’on a commencé à écouter Radio Nova, là on s’est dit que la musique qu’on écoutait, des mecs arrivaient à la faire en français. Ça nous a ouvert le champ des possibles comme on dit. Pour ma part, même si ça va te paraître prétentieux, ne me satisfaisait pas. On était aux balbutiements du rap français et on avait vraiment l’impression de créer quelque chose. Il y avait un vrai challenge. Il fallait qu’on amène le flow et la forme en français. Ça a été toute mon adolescence en banlieue parisienne…
On va terminer cette interview en parlant de ton site web qui est une encyclopédie des insultes et jurons français… Qu’est-ce qui t’en a donné l’idée ?
Je pense que c’était pour avoir une petite valeur ajoutée. J’avais envie d’interactivité, j’avais envie que les gens puissent s’amuser dessus. Je ne voulais pas un site web qui fasse juste une promo d’artiste avec un player, des photos et des dates de concerts. Ça on l’avait déjà vu et déjà fait. Il me semblait qu’avec le ton de « L’Impoli » et le personnage qui a été construit sur la pochette justement, on avait les mains libres et une ligne directrice pour trouver une idée originale. Après, j’ai trouvé l’idée de faire une encyclopédie des insultes assez ludique et rigolote. On a foncé là-dedans et j’en suis très content !
Quelle est ton insulte préférée ?
Il faut savoir que personnellement, j’ai dû mettre à peu près 2000 insultes sur le site. Et là, maintenant, on doit être à plus du double. Donc, c’est assez difficile de te dire celles que je préfère. Comme ça, celles qui me viennent en tête sont « James Delleck ! », je la trouve très cool celle-là, il y a aussi « Fausse brune » ou encore « Pétassoïde connassiforme » ! Ah zut, c’est encore une pour les filles… tant pis ! (rires) celle-là, je la trouve vraiment cool…
Propos recueillis par IdolesMag le 17 octobre 2011.
-> Site officiel : http://www.limpoli.fr/
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