Interview de Thomas Fersen

Propos recueillis par IdolesMag.com le 15/02/2011.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag.com.








Thomas Fersen © V. Mathilde

Un nouvel album de Thomas Fersen est toujours un évènement. « Mais dans quelle direction va-t-il aller cette fois-ci? », se demande-t-on bien souvent... Et bien, « Je suis au Paradis », son huitième album solo, qui sera dans les bacs le 7 mars prochain, va explorer le romantisme noir, entre Dracula, les loups-garous et Barbe Bleue. Un véritable petit bijou, comme lui seul sait nous les concocter. Nous avons donc voulu en savoir un peu plus sur la genèse de ce projet. Thomas nous racontera que toute cette aventure est partie de son ukulélé... Nous évoquerons bien évidemment la scène aussi, lui qui est presque constamment en tournée. Et il ne manquera pas non plus de nous raconter quelques petites anecdotes et même comment il écrit ses chansons... Rencontre avec un artiste atypique et un raconteur d'histoires hors du commun, que nous avons pris un plaisir non dissimulé à interviewer!

Thomas Fersen, Je suis au Paradis © Christophe BlainIdolesMag : Quand vous sortez un nouvel album, on se demande toujours dans quelle direction vous allez aller. Là, vous êtes parti dans une direction plus sombre, plus obscure. Est-ce que c'est quelque chose qui était en vous depuis longtemps?

Thomas Fersen : Effectivement, je pense qu'il y a des racines qui sont profondes. C'est un romantisme qui m'a toujours séduit dans le cinéma, dans la littérature, dans la chanson, dans la BD. Et peut-être plus récemment dans la BD d'ailleurs. Je pense que c'est un romantisme qui émerge à nouveau, ce romantisme noir du milieu du 19ème siècle en France et en Allemagne. C'est un peu intemporel aussi, à l'image des vampires.

Vous fascinent-ils, les vampires?

En fait, tout est parti d'une image qui m'amusait quand le soir, après les concert, je rangeais mon instrument dans son étui. C'est un moment assez solennel parce qu'on se retrouve seul dans sa loge après avoir été dans les lumières et devant le monde. On se retrouve seul avec son instrument. Je l'essuie, je le range dans son petit coffret et je referme le coffret. J'ai souvent pensé à cette analogie avec les vampires qui sortent la nuit tombée, qui prennent vie et qui retournent dans leur cercueil aux premières lueurs. Je me suis dit que finalement c'était la même chose pour les instruments de musique. Cette histoire m'amusait et j'ai commencé à écrire une chanson là-dessus. Cet instrument portait le nom de Dracula. Puis finalement ça a dérivé sur autre chose. Dracula est en fait une chanson sur la solitude. Une solitude vécue parmi la foule. Ce personnage qui marche dans les rues d'une ville et qui pense à Dracula qui lui est tout seul dans son château dans son cercueil. C'est cette image-là qui s'est imposée finalement.

C'était il y a longtemps?

C'est arrivé il y a deux ans à peu près. J'ai commencé en décembre 2008 à écrire la chanson. J'ai dû écrire la musique pendant les fêtes, à l'époque de Noël. Et j'ai dû terminer le texte de cette chanson en janvier 2009. En fait, ce texte est venu à partir des notes que j'avais prises depuis quelques temps sur ce thème de l'instrument-vampire.

Thomas Fersen © V. Mathilde

On a déjà entendu quelques-unes des chansons qui figurent sur cet album sur vos différents spectacles. Pourquoi les chantez-vous sur scène avant la sortie de l'album? Pour tester leur impact auprès du public?

Non...

Pour pouvoir les retravailler par la suite?

Chanter les chansons sur scène avant la sortie du disque, je l'ai fait pendant longtemps. Puis j'ai arrêté de le faire dans les années 2000. Et là, je le refais depuis à peu près deux ans. Parce que d'une part, ça renouvelle le spectacle. Et que ensuite, je trouve que l'endroit privilégié pour la création d'une chanson, c'est la scène. En ce moment, d'ailleurs, je fais toutes les chansons du dernier album sur scène, plus quelques inédites. Et ce moment-là est d'une intensité qui me plaît beaucoup parce que les gens ne connaissent pas la chanson. Donc, ce premier impact sur le public est très agréable à produire. Et puis encore une fois, c'est surtout une façon de renouveler mon spectacle. Puisque je suis toujours en tournée, j'ai envie de créer les chansons sur scène au fur et à mesure que je les écris. Et elles n'iront pas forcément toutes sur des albums d'ailleurs...

Thomas Fersen © V. MathildeVous arrive-t-il de retravailler la chanson après l'avoir chantée sur scène? D'en réécrire un couplet, par exemple?

C'est arrivé dans le passé. Après tout, le disque fige à un moment donné la chanson. Mais après cet enregistrement, elle peut continuer sa vie et se développer. Pourquoi pas dans le fond? De toute façon, les arrangements eux-mêmes changent au fil du temps. Il y a des chansons que j'ai enregistrées il y a une dizaine ou une quinzaine d'année mais qui font toujours partie de mon répertoire. Elles ne sont pas jouées de la même façon, elles sont jouées avec une instrumentation différente. Ça reste toujours une adaptation de ce qui existait dans le passé mais la chanson continue à fleurir d'une façon différente. C'est aussi une des raisons pour lesquelles je continue à les chanter, c'est que je peux continuer à les faire mûrir.

Nous sommes venus vous voir l'année dernière dans un festival et effectivement, quand vous chantez une nouvelle chanson, le public reste pendu à vos lèvres et écoute presque religieusement la chanson, alors que le public des festivals est plutôt un public venu pour s'amuser et chanter les chansons qu'il connaît avec entrain...

Effectivement. Ce sont deux plaisirs différents en fait. D'ailleurs je sais que quand le nouvel album sera sorti, les chansons que je chante aujourd'hui prendront une nouvelle nature et une nouvelle vie, parce que les gens les connaîtront. Ils viendront même s'inscrire dans la chanson. Parce que parfois, ils réagissent. Du coup la chanson se dilate, devient autre chose. C'est assez intéressant tout ça...

Après, quand vous rentrez en studio pour « figer » la chanson, y prenez-vous autant de plaisir?

Il y a un moment très agréable en studio, c'est l'enregistrement. Mais ce moment est assez court, finalement. Ce qui est long, c'est la post-production, tout le traitement de cet enregistrement, qui est beaucoup moins exaltant. C'est un travail de laboratoire, en fait. C'est assez froid. Mais l'enregistrement en lui même, quand on chante et quand on joue, c'est un moment vraiment agréable. C'est assez intense.

Comment choisit-on le premier extrait? En l'occurrence « Parfois au Clair de Lune »?

C'est une des rares contradictions que je peux avoir avec mon label parce que je n'ai pas la prétention de savoir ce qu'il faut choisir comme extrait. Moi, ma prétention, c'est plutôt de savoir ce qui représente l'album si on doit sortir une chanson. Donc, je ne suis pas toujours d'accord avec les choix qui sont faits. Mais ce n'est pas moi qui suis en contact avec les radios donc... je laisse ce travail à mon label. Je ne m'en occupe pas du tout. C'est eux qui choisissent les extraits finalement. Mais on m'en parle quand même!... (rires)

Thomas Fersen © V. MathildeQuand vous étiez enfant, aimiez-vous qu'on vous raconte des histoires?

En fait, j'ai toujours aimé la manière dont on racontait les histoires, plutôt que l'histoire en elle-même. Je suis sensible au langage. J'aime le langage et j'aime la langue. Plus encore que les histoires. Si je lis un roman exaltant, par exemple, mais qui est écrit sans style, je m'ennuie très vite. Ça ne m'intéresse pas. Je suis tenu en haleine par l'histoire, mais dans le fond, ça ne m'intéresse pas.  Quand je referme le livre, il ne me reste rien. C'est stérile. C'est vraiment la façon de raconter les histoires qui m'intéressent, qui me donne envie moi-même d'écrire et qui me met le pied à l'étrier.

Vos histoires, en général, sortent-elles purement de votre imaginaire ou bien y a-t-il un fond de réalité?

C'est purement imaginaire. Encore une fois, je pense qu'on peut raconter n'importe quoi, mais si je raconte n'importe quoi, c'est parce que j'ai trouvé la manière de le raconter. C'est toujours une affaire de forme.

Donc, j'imagine que quand vous créez une chanson, vous partez des mots.

Disons qu'au départ, je sais comment je vais raconter l'histoire. Ce ne sont même pas les mots, en fait. Je dirais que c'est plutôt le style qui vient en premier. Je sais comment je vais raconter l'histoire. Il y a des choses que j'aimerais raconter, mais je ne sais pas encore comment le faire. Donc, je n'écris pas les chansons. Quand j'écris une chanson, c'est que j'ai trouvé la manière de raconter l'histoire. Est-ce que je me fais comprendre? (rires)

Bien entendu. Le fond de l'histoire est moins important à vos yeux que la forme.

Oui. Le sens dans le fond m'intéresse assez peu. C'est vraiment la manière qui m'intéresse. Et l'impact que je vais pouvoir avoir en racontant cette histoire. Et l'impact, c'est grâce à la manière de raconter qu'on l'obtient. On peut raconter n'importe quoi, même les choses les plus horribles, mais si vous ne savez pas les raconter, ça ne marche pas.

Comment avez-vous choisi le titre de l'album?

Justement pour dégager un peu la noirceur de l'album. Parce que c'est un romantisme, c'est une façon de s'échapper du quotidien et de se faire du bien. Les histoires, même si elles sont sombres et mystérieuses, puisqu'on parle de personnages qui font peur, engendrent une peur qu'on aime, une peur qui fait du bien. C'est pour ça que j'ai décidé de l'appeler « Je suis au Paradis ».
Je vais d'ailleurs vous raconter une anecdote à ce sujet. Cet été, je venais de terminer mes concerts et je rentrais en Bretagne. J'allais y séjourner avec ma famille. L'avion n'a pas pu se poser à Lannion parce qu'il y avait trop de brouillard, ce qui arrive souvent en Bretagne, d'ailleurs. Nous avons donc dû aller nous poser à Brest. Air France avait prévu un autocar pour nous ramener à Lannion. Et dans cet autocar, la nuit, avec le brouillard, je me suis dit que j'avais un peu de temps devant moi et que j'allais chercher le titre de l'album. Souvent les titres de mes albums sont issus d'une chanson. C'est une petite phrase, que je choisis et qui fait une petite synthèse de ce que je voulais raconter. C'est donc à ce moment-là, avec ce petit désagrément, que j'ai trouvé le titre de l'album dans le brouillard d'une nuit d'été.

Pouvez-vous me parler de Christophe Blain à qui l'on doit la pochette et les illustrations du livret?

Nous partageons le même goût pour cet univers. Christophe Blain fait partie de cette génération d'auteurs et d'illustrateurs de BD qui m'ont redonné le goût de la BD, que je n'avais vraiment plus du tout depuis la fin de mon enfance. Je veux parler de Joann Sfar, Mathieu Sapin et Christophe Blain. J'avais déjà fait des choses avec Joann. J'admirais depuis longtemps les livres de Christophe, comme « Gus » ou « Isaac le Pirate ». J'ai donc demandé à Mathieu Sapin que je croise de temps en temps dans mon quartier de me mettre en contact avec Blain. Lui a été d'accord de travailler avec moi et ça s'est très bien passé. Ce métier nous permet de rencontrer des gens formidables. Ça ne marche pas toujours de travailler avec des gens dont on admire le travail, mais sur ce coup-là, ça a très bien fonctionné.

Pourquoi avez-vous laissé de côté la BD pendant si longtemps?

Parce que pour moi, il n'y avait pas le texte. J'ai retrouvé des textes justement avec Sfar, Sapin et Blain. Pourtant, j'en ai lu des BD quand j'étais gamin. Ça a été très formateur pour moi. En l'occurrence, c'était les premiers Lucky Luke. Il y avait un style, un humour... même au début quand Morris écrivait les textes. Il y avait des personnages qui avaient une langue de cours d'école qui était la mienne. Je retrouve justement ceci avec Blain.

Thomas Fersen © V. Mathilde

La légende veut que vous notiez vos idées dans des agendas noirs avec des crayons-gommes que vous subtilisez dans les hôtels... Est-ce vrai?

Tout à fait vrai! Je trouve ces crayons-gommes extraordinaires. Ils sont mis à disposition des clients dans les chambres d'hôtels. Mais de temps en temps, je les prends. Je vais vous en donner la raison toute simple, c'est que j'en mets partout (rires) parce que je déteste devoir chercher un crayon. Et des crayons, il y en a partout chez moi. Il faut que j'aie constamment un crayon sous la main pour pouvoir noter ce que j'ai envie de noter sur un bout de papier qui se trouve dans ma poche. C'est indispensable. Sinon, ça deviendrait laborieux de devoir toujours trouver un papier et un crayon quand j'ai une idée... Et quand ma poche est trop gonflée de papier, il faut que je fasse une sorte de tri et que je reporte les idées, que j'ai notées et qui m'intéressent, dans de gros agendas noirs. Ce sont des agendas sans grand intérêt, dans le fond. Mais ça a commencé il y a fort longtemps quand ma mère m'en avait acheté un. Et j'ai commencé à consigner des choses dedans il y a 25 ans de cela, et j'ai continué... Et puis, de temps en temps, quand j'écris une chanson, à un certain stade de l'écriture, je vais dans ces agendas pour nourrir la chanson que je suis en train d'écrire d'idées que j'ai pu avoir dans le passé.

Vous devez avoir une belle collection d'agenda, alors?

J'en ai 25 à peu près...

Vous êtes presque constamment sur les routes. J'espère pour vous que vous aimez la vie de tournée?

Oui. J'ai toujours le sentiment de faire l'école buissonnière, en fait. C'est ce qui m'anime, les tournées. J'adore aller à la gare prendre le train. Je me sens heureux en tournée. J'aime arriver dans un endroit différent et me retrouver aux quatre coins de la France parce que j'adore la France et la province. C'est une sorte de respiration pour moi. Et puis, nous sommes une petite troupe de copains. Humainement, c'est chaleureux. On a le privilège aussi d'apporter un spectacle dans la vie des gens, c'est assez gratifiant. Franchement, c'est quelque chose que j'adore. Et en plus, je gagne ma vie... (rires)

Vous serez à la Cigale du 26 au 30 avril prochain. On a un peu l'impression que c'est votre salle fétiche à Paris...

J'y ai joué pas mal, 14 soirs en tout. C'est la salle dans laquelle j'ai le plus joué à Paris. Après, il y a le Bataclan et l'Olympia.

Que vous évoque-t-elle?

Vous savez, j'allais au lycée Jacques Decour. Donc, c'est un quartier que j'ai beaucoup fréquenté. D'autre part, c'est aussi le quartier des magasins de musique. C'est aussi le monde de la rue et des prostituées. Quand je suis arrivé en sixième avec mon petit cartable, je croisais ces dames. Ce quartier, c'est tout un monde un peu parallèle et marginal, celui des musiciens et celui du monde de la nuit. Un monde qui m'a pas mal influencé aussi... La Cigale est dans ce quartier. C'est un peu mon monde. (rires)

Va-t-on vous retrouver sur les festivals cet été?

Probablement. Mais je n'en sais pas encore plus aujourd'hui.

Allez-vous remettre « Le Bal des Oiseaux » dans un prochain tour de chant?

Non. Parce que celui qui a fait « Le Bal des Oiseaux », celui que j'étais il y a une vingtaine d'années, maintenant est mort. Je ne suis plus en contact avec ce personnage-là. Il est très loin de moi. Je ne fais plus les chansons de cette manière-là. J'ai perdu cette fraîcheur d'une certaine manière. J'écris des choses plus raffinées aujourd'hui. Les saveurs qu'on trouve dans mes chansons aujourd'hui sont différentes. Ça m'est arrivé de la rechanter, notamment quand j'ai fait la tournée ukulélé. C'était pittoresque et sympa, mais elle ne s'intégrerait pas du tout dans le spectacle que je fais aujourd'hui.

Thomas Fersen © V. Mathilde

Vous me parliez tout à l'heure de votre enfance et votre adolescence. Aviez-vous des idoles?

J'avais des idoles, bien sûr. Mais un jour, j'ai enlevé toutes ces affiches et ces posters qui me regardaient de haut.

Qui étaient-elles?

Des rock stars. Des musiciens qui, encore une fois, me regardaient de haut...

On dit souvent que c'est vous qui avez été le pionnier de la « Nouvelle scène française ». Qu'en pensez-vous? Est-ce que ça vous amuse? Est-ce que ça vous agace?

Je pense qu'il y a une histoire de roue qui tourne... C'est vrai qu'il y a eu un renouveau dans la chanson française au début des années 90. Une nouvelle forme de chanson qui n'existait pas avant. Mais je n'étais pas tout seul. Et cette nouvelle forme de chanson a peut-être remis la machine en marche, et initié un circuit, réintégré des formes culturelles. C'est d'ailleurs à cette époque que se sont développés les festivals de chansons. Ce sont des choses qui existent et qui sont à la disposition des générations suivantes...

Vous avez écrit « Les Piles » pour Vanessa Paradis. Comment s'est passée votre collaboration?

J'ai été invité par Serge Frydman à participer au film « Mon Ange ». Et j'ai rencontré Vanessa à cette occasion. Elle m'a téléphoné un jour en me demandant de lui écrire une chanson sur son nouvel album. J'avais cette chanson que j'avais faite en duo avec ma fille comme quoi on mangeait des chips sur le canapé. Je la lui ai proposée et je crois que c'est ensemble avec -M- qu'ils l'ont choisie. Vanessa est ensuite venue à la maison, assise sur un petit canapé bleu. Elle devait bien prendre l'espace d'un timbre poste! (rires) Elle a chanté la chanson et elle est repartie avec. Elle l'a confiée à Mathieu pour la réalisation et les arrangements qui sont d'ailleurs très différents de ce que j'aurais fait moi, qui aurait été une version beaucoup plus lente et paresseuse, comme je le fais souvent...

Une dernière question pour la route et pour vous paraphraser : Aimeriez-vous mourir comme Félix Faure?

Ben oui! (éclats de rires)

Propos recueillis par IdolesMag le 15 février.

-> Site officiel de Thomas Fersen : http://www.thomasfersensiteofficiel.com/









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